ARTICLE XVI
« Et moi, Caron de Beaumarchais, aux clauses « et conditions ci-dessus énoncées, je promets et « m’engage de remettre, demain 'pour tout délai , à « mondit sieur Duverney, les pièces essentielles « qui lui manquent sous les nos 5, 9 et 62. Plus, le « traité de société entre nous sur les bois de Tou- « raine , que je résilie, uniquement par respect « pour le désir qu’il en a, dans un moment où « j’aurais le plus besoin d’appui dans cette affaire ;
] « et quoiqu’il m’eût été bien plus avantageux que u mondit sieur prît pour son compte tout le tiers « d’intérêt que nous y avons en commun, comme i «je l’en sollicite depuis longtemps. Je refuse les « huit mille livres de l’intérêt des soixante-quinze « mille livres avancées : mais j’accepte le prêt de ] « soixante-quinze mille livres comme une condij « tion rigoureuse de la résiliation, et sans laquelle « elle n’aurait pas lieu, et au défaut duquel prêt
< le traité reprendrait toute sa force. Ainsi, pour
< la juste balance de notre compte, je réduis ma J « créance sur mondit sieur Duverney à la somme
« de quinze mille livres, lesquelles payées, le con- - trat à quatre pour cent, les lettres, papiers, re- « eus, billets remis, et le prêt de soixante-quinze « mille livres effectué, je reconnais mondit sieur « Duverney quitte de tout envers moi. Et, pour « tous les articles de cet arrêté fait double entre « nous, nous donnons à cet écrit sous seings pri-
« vés toute la force qu’il aurait par-devant no- « taires, avec promesse d’en passer acte à la prête mière réquisition de l’un de nous. A Paris, le « 1er avril 1770. Signé : Paris Duverney et Caron de « Beaumarchais. »
Ce dernier article, le plus long de tous, fait la clôture de notre acte; mais, quelque net qu’il paraisse, il n’a pu échapper à la censure de mon adversaire. Il prétend d’abord que je m’y donne les airs d’un homme qui récompense les complaisances de son inférieur par un modique présent de huit mille livres. C’est ainsi qu’il qualifie le refus que je fais des huit mille francs d’intérêts des soixante-quinze mille livres que f avais avancées pour M. Duverney. On reconnaît partout votre manière équitable de présenter les objets: toujours le même, monsieur le comte, toujours.
Mais puisque l’affaire des bois me devient personnelle, puisqu’on me fournit les moyens de la continuer avec avantage, et que les fonds que j’y ai. faits restent pour mon compte, ne serait-il pas injuste à moi d’en percevoir les intérêts? Je refuse modestement la générosité qu’on a voulu m’en faire; et vous donnez à cet acte de justice un nom odieux! Que serait-ce donc si je l’avais acceptée? Ma société devant me payer un jour ces huit mille livres d’intérêts, j’en aurais reçu seize au lieu de huit pour l’intérêt de soixante-quinze mille livres; et c’est alors que j’aurais fait un double emploi malhonnête.
Ainsi vous trouvez dans l’acte des doubles emplois partout où il n’y en a point, et vous me reprochez de n’en avoir pas fait un au seul endroit où il serait certainement, si j’avais pensé comme vous en réglant mes comptes.
De quelque façon que je m’y prenne, on voit que je n’aurais jamais raison avec un adversaire aussi cauteleux ; son système est de me tendre des pièges sur toutes les phrases de cet acte. « Vous « m’imposez ( a-t-il imprimé quelque part) la peine « de renouer la société pour les bois, si je ne vous « prête pas soixante-quinze mille livres. Mais, pour « reprendre cette société, il faudrait que le traité «en existât : vous l’avez résilié, biffé, annulé; « vous l’avez rendu, et tout est consommé à cet « égard. Puisque de reprendre l’engagement de « cette société était la seule peine prononcée par « vous-même contre le défaut de fournissement « des soixante-quinze mille livres et que vous ne « pouvez me forcer de reprendre les engagements « d’un traité inconnu qui n’existe plus, je ne suis « tenu de faire ni l’un ni l’autre. »
N’est-ce pas là, monsieur le comte, votre raisonnement dans toute sa splendeur? Je n’ai pas cherché à l’affaiblir en le rapportant. Voyons si ma réponse aura quelque mérite à vos yeux; c’est à votre bienfaiteur que je l’adresse.
Entendez-moi, monsieur Duverney, je vous en conjure.
MEMOIRES
Par notre arrêté de compte, vous avez exigé que je vous remisse, le lendemain, pour tout délai , le traité de société résilié et biffé ; je l’ai fait par déférence. Vous ne vous êtes réservé dans notre acte aucune option sur le prêt, puisque vous en avez fait l’indemnité de la résiliation d’une société qu’il vous importait d’éteindre. Moi seul, en acceptant le fournissement de soixante-quinze mille livres, je m’étais réservé le droit de vous forcer à reprendre cette société, en cas que je ne pusse arracher de vous le prêt d’argent qui était le prix de la dissolution. Mais, après avoir fait votre choix, après m’avoir ôté des mains le traité résilié, vous croyez-vous en droit, pour me ruiner, de revenir à choisir, entre deux obligations, la seule que vous avez rendue impraticable? Au défaut de celle-ci, l’obligation du prêt ne demeure-t-elle pas dans toute sa force?
Pour être conséquent, je vais donc vous poursuivre pour le fournissement de l’argent convenu; et si tous vos biens ne sont pas suffisants pour le remplir, alors seulement je conviendrai que j’ai eu tort de vous rendre un traité biffé, par lequel, en vertu de l’alternative que je m’étais réservée, je vous forcerais aujourd’hui de supporter tout le •poids d'une affaire dont vous vous êtes allégé à mes dépens.
Tant que vous avez vécu, monsieur, je n’ai pas eu besoin d’employer ce langage sec et rigoureux ; vous étiez juste, grand, généreux; mais vous n’existez plus, malheureusement, et vos représentants n’ont hérité que de vos biens.
J’ai dit plus haut que, de quelque façon que je m’y prisse, je n’aurais jamais raison avec un adversaire aussi cauteleux que le mien. Je vais plus loin : il m’était impossible d’éviter de plaider avec lui. Par son humeur pour une demande de quinze mille francs, jugez quelle eût été sa rage contre moi, si l’arrêté de compte qu’il rejette n’avait pas été fait du vivant de M. Duverney? Aux prétentions du comte de la Blache j’opposerais :
Trois quittances valant 47,500 liv.
Un contrat en brevet de. . . . 60,000
Les arrérages à dix pour cent depuis 1762 jusqu’en 1770. . . . 46,500
Un traité de société, dont les fonds
à rembourser 75,000
L’intérêt porté à 8,000
total 237,000 liv.
Réduirait-il alors mes débets à cinquante-six mille livres? Au contraire, il serait bien désolé de ne pouvoir pas m’opposer pour plus de cent trente-neuf mille francs de titres.
Or cette somme défalquée de deux cent trentesept mille livres me laisserait aujourd’hui créancier, et créancier rigoureux, de quatre-vingt-dixhuit mille francs; ou j’aurais sur lui une rente
viagère de six mille livres, et il serait chargé seul du poids des fonds, et de l’embarras de suivre l’affaire des bois de Touraine.
Et si j’avais été l’homme infâme pour lequel le comte de la Blache voudrait bien me donner, à cette créance légitime de quatre-vingt-dix-huit mille livres j’aurais pu joindre la créance abusive de cent soixante mille francs de billets au porteur. Le comte Falcoz aurait beau crier aujourd’hui, gémir, imprimer que je suis un monstre ; il faudrait acquitter ces billets, et, au lieu de quinze mille francs, me payer deux cent cinquante-huit mille livres.
Je ne rougis point d’avoir eu des obligations à M. Duverney , et le seul bien de cette odieuse affaire est de m’avoir fourni l’occasion d’en publier ma reconnaissance ; mais je me glorifie d’avoir été assez heureux pour lui rendre à mon tour de trèsgrands services. J’ai passé ma vie à faire du bien au delà de mes moyens, et à mériter la réputation d'homme juste, qui m’est aujourd’hui contestée ; et depuis quatre ans le comte de la Blache m’a outragé de toutes les manières possibles pour une misérable somme de quinze mille livres.
L’humeur me gagne : il est temps de m’arrêter. Je crois avoir prouvé que les trois pièces sous les nos 5, 9 et 62 sont des objets étrangers à mon compte ; qu’elles ne sont point des titres à argent ; et que, si je ne les avais pas rendues, j’aurais dû les brûler. Je crois avoir solidement établi que la remise des cent soixante mille francs de billets au porteur, avant d’entamer le compte, est un traité d’équité de ma part, qui reflète avantageusement sur tout le reste de l’acte; ou, sous un autre point de vue, une preuve incontestable que chacun y veillait à ses intérêts. Je crois avoir prouvé que je ne devais au total, à M. Duverney, que cent trenteneuf mille francs ; que je les ai bien payés ; que les quinze mille francs qui me sont dus par le résultat ne peuvent être contestés ; que le fournissement des soixante-quinze mille livres doit être effectué sans délai, aux termes de l’acte ; et que, loin que les intérêts du comte de la Blache se trouvent lésés par cet arrêté de compte, il doit à ma seule équité de n’avoir point à remplir envers moi des engagements immenses ; qu’indépendamment de l’injustice de ses prétentions au fond, la forme de l’arrêt qui lui a donné gain de cause est vicieuse de tout point, et que cet arrêt ne saurait subsister.
Mais quand on se rappellera, monsieur le comte, tout ce que j’ai fait pendant six mois pour ne point avoir de procès avec l’héritier de mon bienfaiteur, quand on verra mes lettres remplies d’égards, vos réponses pleines de hauteur !
Quand on se rappellera le dépôt volontaire de mon acte chez Me Mommet, notaire ; l’invitation réitérée que je vous ai faite d’y amener les amis et les commis de M. Duverney, qui tous vous ont blâmé de m’intenter cet indigne procès !
MÉMOIRES
Quand on se rappellera l’honnêteté de mes propositions à votre conseil assemblé, l’offre que j’ai faite de les prendre pour arbitres, quoique vos amis ; et celle de leur envoyer mon blanc seing !
Lorsqu’on se rappellera comment votre avocat d’alors m’a longuement injurié pour de l’argent dans ses plaidoyers et mémoires; comment vous m’avez ensuite accusé d’avoir fabriqué de fausses lettres de Mesdames, afin qu’on en induisît que j’avais bien pu fabriquer un faux acte ; et comment, vous joignant enfin au rapporteur Goëzman pour me déchirer, vous lui avez écrit de Paris (que vous nommiez Grenoble) que j’étais le calomnia/ eur ieplus atroce, un monstre achevé, un serpent rongeur de limes , une espèce venimeuse dont il fallait purger la société par la voie du bourreau !...
Malheureux prophète ! il s’en est peu fallu que je n’aie été la victime de vos affreux pronostics. Et quand vous faisiez la prédiction, on sait ce que vous tentiez pour en assurer l’accomplissement ! Premier auteur de tous mes maux, vous ne fûtes étranger à aucun d’eux! Dans cette longue carrière de douleurs, vous m’avez toujours poursuivi l’intrigue à la main, la haine au cœur, et l’injure à la bouche !
Huit jours avant l’arrêt (cet horrible arrêt qui pourtant ne m’a rien ôté), l’on vous a vu triompher tout haut du sort qu’on me destinait au Palais, et que vous espériez voir encore plus funeste ! Homme injuste, vous avez été trompé! mais vous l’eussiez été de même en tout autre cas. Je ne suis pas aussi sage que Socrate, ai-je dit alors bien des fois à mes juges; mais avec son innocence j’aurai sa fermeté, j’irai jusqu’à la ciguë, et je la boirai. Et il n’y a point ici de roman : vous savez si je l’aurais bue. O vous que je m’abstiens de désigner autrement, auguste protecteur ! vous à qui mon cœur oserait donner un nom plus tendre, s’il pouvait s’allier avec le plus profond respect, vous savez si je l’aurais bue !
Lorsque, après m’avoir fait chercher partout, la veille de cet affreux jugement, vous me dîtes avec un noble et tendre intérêt, qui fit tressaillir mon âme de plaisir : N’allez pas demain au Palais, mon enfant, je tremble pour vous: si les bruits se réalisaient, si les résolutions étaient funestes, on vous ferait passer de l’interrogatoire au cachot... N’allez pas demain au Palais.
Non, monseigneur, mes ennemis ne me reprocheront point de n’avoir montré qu’un faux courage : il me reste un interrogatoire à subir avant le jugement; c’est mon devoir, il faut l’accomplir. J’irai demain au Palais. Et quant aux dangers que vous craignez pour moi , daignez m’entendre.
Je ne sais pas encore jusqu’à quel point une âme humaine peut s’exalter dans le malheur; il sera temps alors de s’en occuper : mais soyez sûr que le bras infâme ne souillera point un homme que vous
avez honoré de votre estime. On excuse un infortuné...
Le lendemain matin j’étais sous les terribles voûtes à cinq heures, avant l’ouverture des portes. Mais seul, à pied, traversant dans l’obscurité ce pont si bruyant qui mène au Palais, frappé du silence et du calme universel qui me faisait distinguer le bruit de la rivière, je disais en perçant le brouillard : Quel sort bizarre est le mien ! Tous mes amis, tous mes concitoyens sont livrés au repos ; et moi je vais peut-être au-devant de l’infamie ou de la mort. Tout dort en cette grande ville; et peutêtre je ne me coucherai plus !
La douleur m’emporte : il faut achever.
Bientôt on ouvrit le Palais. Je les vis tous arriver en robe, et monter en silence au tribunal. Chacun en passant jetait un coup d’œil sur la victime ; et moi je comptais les sacrificateurs. Yoilà donc ceux, disais-je, qui vont me condamner !
Je fus longtemps interrogé. Ma tranquille fermeté fit peu t-être penser que mon danger m’échappait, et que la précaution de m’arrêter prisonnier était inutile ; et j’ai su depuis qu’un honnête homme des sous-ordres, qui me connaissait bien, ne cessait de répéter en soupirant : Eh ! messieurs, vous l’aurez tant que vous voudrez; je réponds bien que celui-ci ne s’enfuira pas.
Je sortis de la grand’chambre à huit heures, exténué, mourant de froid. J’entrai chez une de mes sœurs, logée à quatre pas. « Je suis bien fatigué, lui dis-je, et je ne veux pas m’éloigner du Palais. Ils ont beaucoup à lire avant d’opiner. Faismoi donner un lit, chère sœur: un peu de repos me rafraîchira la tête, et j’en ai grand besoin. »
Je ne voulais que me reposer; je tombai dans un sommeil léthargique.
Ce secours hospitalier, cet oubli momentané de mes maux, me fut très-utile, en ce qu’il remplit une partie de l’horrible journée à la fin de laquelle. . . On sait le jugement. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est que, pendant que tous mes amis se désolaient sur mon sort, jamais particulier ne fut honoré d’une bienveillance plus auguste, et ne reçut des témoignages plus généreux et plus flatteurs de l’estime publique; enfin jamais infortuné ne goûta de joie aussi pure que la mienne; et je disais, en me recueillant le soir sur des contrastes aussi étranges : O vous qui, chargés du pouvoir momentané d’infliger des peines, avez prononcé sur moi une peine d’opinion, sans avoir égard à l’opinion qu on aurait de votre jugement, voyez mon sort, et comparez !
C’est alors que mon repos fut doux. J’avais passé la nuit précédente à mettre ordre à mes affaires, dont la plus importante à mes yeux lut de partager les débris de ma fortune entre mes parents, sous la condition expresse de suivre le procès que je défends aujourd’hui jusqu’à extinction d’argent et de chaleur. L’autre affaire honorait ma mémoire,
MÉMOIRES
et celle-ci restée en suspens pouvait la dégrader : aussi l’exhérédation était-elle la moindre peine que je prononçais contre le lâche ami qui m’abandonnerait en ce point; autant qu’il était en moi, je le vouais à l’indignation publique.
Il sera suivi, ce procès! grâces au ciel, je suis vivant, quand depuis ce moment j’ai dû deux fois être mort. Tous les jurisconsultes disent que l’arrêt sera cassé. J’en accepte l’augure avec reconnaissance; et je sens dans mon cœur qu’il doit l’être. N’ai-je pas assez payé ma dette à l’infortune? et n’est-il pas temps que le malheur finisse?
Et cependant l’auteur connu de tant de maux, qui me provoque encore à prendre la plume, finit son dernier mémoire en disant, le plus dédaigneusement qu’il peut, que le seul 'parti qui lui convienne est de mépriser mes défenses, qu’il appelle des mauvais propos.
Tout ce qu’il vous plaira, monsieur le comte. Armez-vous d’un ton bien supérieur ! masquez bien votre avarice! affectez le plus grand dédain ! j’y consens : bien assuré que si quelqu’un vous pardonne un jour de m’avoir méprisé, jamais personne au moins ne me méprisera pour vous avoir pardonné.
Caron de Beaumarchais.