MM. DUVERNEY ET CARON DE BEAUMARCHAIS
Nous soussignés Pâris Duverney, conseiller d’État et intendant de l’École royale militaire, et Caron de Beaumarchais, secrétaire du roi, sommes convenus et d’accord de ce qui suit :
Art. 1er. Les comptes respectifs que nous avons à régler ensemble depuis longtemps, bien examinés, débattus et constatés, moi Duverney, je reconnais que toutes les pièces justificatives de l’emploi de divers fonds à moi, qui ont passé par les mains de mondit sieur de Beaumarchais, sont claires et bonnes. Je reconnais qu’il m’a remis aujourd’hui tous les titres, papiers, comptes, reçus, missives relatifs à ces fonds, et je le tiens quitte de tout à cet égard envers moi, à l’exception des pièces importantes sous les n03 5, 9 et 62, qui manquent à la liasse, et
1 . Cette courte consultation, que nous laissons subsister lorsque nous supprimons toutes les autres, sert à faire connaître avec quelle activité et quel acharnement le comte de la Blache cherchait à empêcher Beaumarchais de produire ses défenses, et l’intelligence non moins active que Beaumarchais opposait aux ruses de ce comte.
Nous venons de voir ce dernier faire enlever de chez l’imprimeur, par des ordres invisibles, c’est-à-dire supposés, le mémoire de son adverse partie, et lui faire alléguer les règlements intérieurs les plus étranges, afin qu’aucun avocat au conseil ne signât un mémoire qui le foudroyait ; en sorte que Beaumarchais ne put faire paraître son mémoire qu’en l’enclavant en quelque sorte dans cette consultation d’un avocat au parlement, comme si elle en eût été le sujet ou la partie intégrante.
Mais quand Beaumarchais, muni de cette consultation, eut obtenu la cassation de l’arrêt qui lui avait fait perdre au parlement de 1771 le procès qu’il avait gagné en première instance aux requêtes de l’hôtel, et que le conseil eut renvoyé l’affaire au parlement d’Aix, le comte se hâta de s’y rendre, répandit un nouveau mémoire, et tenta de le faire signer à tous les avocats de cette ville, afin que Beaumarchais ne pût produire aucune défense, faute d’une signature.
Les avocats d’Aix devinèrent cette manœuvre, et plusieurs eurent l’honnêteté de refuser leur signature au comte, en lui disant qu il était juste que son adverse partie, en arrivant à Aix, y pût trouver quelque défenseur.
11 arriva bientôt, et publia les deux mémoires qui vont suivre, intitulés Réponse ingénue et le Tartare à la Légion. Ces deux mémoires lui firent gagner sa cause tout d’une voix .
MÉMOIRES
qu’il s’oblige de me rendre en mains propres le plus tôt qu’il pourra, et, en cas d’impossibilité, de les brûler sitôt qu’il les aura recouvrées.
2. Je reconnais qu’il m’a aujourd’hui remis tous mes billets au porteur, montant ensemble à la somme de cent soixante mille livres, dont il n’a fait qu’un usage discret, duquel je suis content.
3. Distraction faite des fonds ci-dessus avec les sommes que j’ai personnellement prêtées à mondit sieur de Beaumarchais, soit sans reçus, soit avec reçus ou billets faits à moi ou à un tiers pour moi, je vois qu’il me doit, y compris le contrat à quatre pour cent, passé chez Devoulges (des payements faits à la veuve Panetier et a l’abbé Hémar, pour l’acquisition de sa charge de secrétaire du roi), que j’ai de lui, et tous les arrérages dudit contrat jusqu’à ce jour, la somme de cent trente-neuf mille livres, sur quoi;
4. Je reconnais et reçois ma quittance du 27 août 1761, de la somme de vingt mille francs que je lui avais remis sur son billet au porteur, en date du 19 août précédent, et qu’il m’a rendus sans en avoir fait usage ; lequel billet au porteur s’est égaré dans mes papiers alors, sans que je sache ce qu’il est devenu, mais que je m’engage de lui rendre, ou indemnité en cas de présentation au paiement.
Plus, je reconnais ma quittance du 16 juillet 1765, de dix-huit mille francs ; plus, celle de neuf mille cinq cents livres du 14 août 1766.
5. Plus, je reçois en payement la défalcation de la rente annuelle viagère de six mille livres que j’ai dû lui fournir, aux termes de notre contrat en brevet, passé chez Devoulges le 8 juillet 1761, lesquels arrérages n’ont été fournis que jusqu’en juillet 1762 (à cause de plus fortes sommes que je lui ai prêtées alors), et qui se montent aujourd’hui à quarante-six mille cinq cents livres.
6. Plus, je me reconnais débiteur de mondit sieur de Beaumarchais, de la somme de soixante-quinze mille livres pour les fonds qu’il a mis dans l’affaire des bois de la haute forêt de Chinon , où il est intéressé pour un tiers dans lequel je me suis associé avec lui pour les trois quarts, avec engagement de faire ses fonds et les miens aux termes de notre traité de société du 16 avril 1767, lesquels fonds je n’ai point faits, mais bien lui.
7. Plus, je me reconnais son débiteur de la somme de huit mille livres pour les intérêts desdites soixante-quinze mille livres, ainsi que je conviens de les porter.
8. Plus, comme j’exige qu’il me rende la grosse du contrat de six mille livres viagères qu’il a de moi, quoiqu’il ne dût me le remettre que dans le cas où je ferais quelque chose pour lui (ce que je n’ai pu), et que j’en reçois le fonds en quittance de la somme de soixante mille francs, aux termes dudit contrat, il résulte que mondit sieur de Beaumarchais ma paye deux cent ti ente-sept mille livres, ce qui passe sa dette de quatre-vingt-dixhuit mille francs.
9. Pour remettre de la balance dans notre compte, j’exige de son amitié qu’il résilie notre traité des bois de Touraine. Par ce moyen, le tiers que nous y avons en commun lui restant entier, les soixante-quinze mille livres qu’il a faites pour nous deux dans l’affaire lui deviennent propres ; et il ne sera dans le cas d’essuyer jamais aucune discussion ni procès de la part de mes héritiers ; ce qui ne manquerait pas de lui arriver s’ils me succédaient un jour dans cette association, comme le porte l’art. îv de notre traité de société; mais, pour le dédommager de l’appui qu’il perd aujourd’hui, pour la suite d’une affaire dans laquelle je l’ai engagé, et qui devient lourde et dangereuse, je lui tiens compte des huit mille livres convenues pour l’intérêt des soixante-quinze mille livres qui ont dû courir jusqu’à ce jour pour mon compte, et je
promets et m’engage de lui fournir en forme de prêt, d’ici à la fin de la présente année, la même somme de soixante-quinze mille livres pour l’aider à faire les nouveaux fonds que l’affaire exige, desquelles soixante-quinze mille livres je ne recevrai point d’intérêt pendant huit ans (que peut durer encore l’entreprise), du jour du prêt; lequel terme expiré, ils me seront remboursés par lui, ou, en cas de mort, à mon neveu Pàris de Mézieux, son ami, que j’en gratifie ; et si mondit sieur de Beaumarchais aime mieux alors en passer contrat de constitution à quatre pour cent que de rembourser, il en sera le maître.
10. Et pour faire la balance juste de notre compte, je me reconnais son débiteur de la somme de vingt-trois mille livres, que je lui payerai à sa volonté, sans qu’il soit besoin d’autre titre que le présent engagement. ,
11. Au moyen desquelles clauses ci-dessus énoncées, remise, par mondit sieur de Beaumarchais, des titres, papiers, reçus, billets au porteur, grosse du contrat de six mille livres de rente viagère, résiliation du traité sur les bois, reconnaissance de mes quittances, arrêté de compte, etc., je reconnais mondit sieur de Beaumarchais quitte de tout envers moi.
12. Je promets et m’engage de lui remettre à sa première réquisition la grosse en parchemin du contrat, à quatre pour cent, de sa charge de secrétaire du roi, comme m’ayant été remboursé, avec tous les arrérages jusqu’à ce jour. Plus, je m’engage de lui remettre tous ses reçus, billets, missives, etc., de toutes les sommes qu’il a touchées de moi, par moi, ou par un tiers pour moi, sous quelques formes que ces reconnaissances se trouvent, soit dans sa dette personnelle, soit pour les fonds qu’il a touchés pour d’autres affaires, et notamment son billet au porteur, du 19 août 1761, de vingt mille livres, qui s’est égaré dans mes papiers.
13. Plus, je m’engage à lui rendre toutes les lettres, papiers, sollicitations, etc., que la famille royale m’a faites ou fait faire pour lui, et qu’il appelle ses lettres de noblesse.
14. Plus, je m’engage de lui faire tenir un de mes grands portraits du meilleur maître, pour le don duquel il me sollicite depuis longtemps.
15. J’exige de son amitié qu’il brûle toute notre correspondance secrète, comme je viens de le faire de mon côté, afin qu’il ne reste aucun vestige du passé, et j’exige de son honneur qu’il garde toute sa vie le plus profond secret sur ce qui me regarde, dont il a eu connaissance.
16. Et moi, Caron de Beaumarchais, aux clauses et conditions ci-dessus énoncées, je promets et m engage de remettre, demain pour tout délai, à mondit sieur Duverney, les pièces essentielles qui lui manquent sous les n°s 5, 9 et 62. Plus, le traité de société entre nous sur les bois de Touraine, que je résilie uniquement par respect pour le désir qu’il en a, dans un moment où j’aurais le plus besoin d’appui dans cette affaire; et quoiqu il m eut. été bien plus avantageux que mondit sieur prit pour son compte tout le tiers d’intérêt que nous y avons eu en commun, comme je l’en sollicite depuis longtemps, je refuse les huit mille livres de l’intérêt des soixante-quinze mille livres avancées; mais j’accepte le prêt de soixantequinze mille livres comme une condition rigoureuse de la résiliation, et sans laquelle elle n’aurait pas lieu, e. au défaut duquel prêt le traité reprendrait toute sa iorce. Ainsi, pour la juste balance de notre compte, je réduis ma créance sur mondit sieur Duverney à la somme de quinze mille livres; lesquelles payées, le contrat a quatre pour cent, les lettres, papiers, reçus, billets, remis, et le prêt de soixante-quinze mille livres effectue, je reconnais mondit sieur Duverney quitte de tout envers moi. Et pour tous les articles de cet arrêté, fait double
372 MÉMOIRES
entre nous, nous donnons à cet écrit sous seings privés toute la force qu’il aurait par-devant notaires; nous promettant d’en passer acte à la première réquisition de l’un de nous.
A Paris, le premier avril 1770. Paris Duverney et Caron de Beaumarchais.
Au-dessus est écrit : Contrôlé à Paris, le 7 janvier 1771 ; reçu soixante-seize livres seize sous.
Signé Langlois.
Nota. Les mots en caractères italiques sont de la main de M. Duverney.