LE BRULE
Ma foi, je veux encore joindre au procès ce drôle de billet, afin que le comte de la Blache ait le plaisir de s’inscrire en faux contre la petite. — Non,
1 . Vid. Lettres de Henri IV et de MM. de Villeroi et de Puysieux à M. Antoine Lefèvre de la Boderie, ambassadeur de France en Angleterre, depuis 1606 jusqu’en 1611; in-8o, édition d’Amsterdam,
monsieur, ce n’est pas contre la petite qu’on s’inscrira, c’est contre votre billet lui-même. — Eh ! pourquoi ? — Parce que celui de M. Duverney ne peut être la réponse au vôtre, écrit sur le même papier : et pour le coup nous vous tenons. — Tous m’effrayez ! — M. Duverney ne finit-il pas son billet par ces mots : Je le brûle? — Certainement. — Fort bien. Mais s’il a brûlé le vôtre, comment se trouve-t-il ici par accolade au sien? Vous nous expliquerez cela, si vous pouvez, quand il en sera question: nous vous donnons du temps pour y rêver. — Je n’en veux pas, messieurs. Débiteur aussi net qu’indulgent créancier, je vous dois une explication ; la voici :
Mon billet commence par ces mots : « Lis, ma « petite, ce que je t’envoie, et donne-moi ton sente timent là-dessus,'» et finit par ceux-ci : « Je ne « te fais pas les amitiés de la Belle : ce qu’elle « t’écrit t’en dira assez. » Or, ce que M. Duverney brûla, ce fut la lettre de la Belle , dont la mienne était le passeport. Il ne m’écrivit même que pour m’assurer... — Passons, passons, M. de Beaumarchais ! ce n’est pas cela que nous voulions dire : et nous avons tant d’autres preuves !...
— Avant de passer, messieurs, je vous ferai seulement observer que voilà plusieurs réponses de Duverney portant ces mots : brûle-moi, je le brûle, etc. Ceci servira d’éclaircissement, si vous le permettez, au premier article de l’acte du 1er avril, où je m’engage de rendre en mains propres trois papiers importants sous les nos 5, 9 et 62, qu de les brûler , s’ils ne me revenaient qu’après la mort de M. Duverney. Passons maintenant.
Eh bien, graves censeurs ! très-haut, très-puissant et très-désintéressé légataire! que dites-vous J de tout ceci? Malheureusement, dans un homme du caractère de M. Duverney, vous êtes forcés d’avouer qu’il faut au moins respecter ce qu’on ne peut comprendre : car d’aller s’attacher au sens j littéral, en vérité, vous seriez beaucoup plus indé- j cents que vous ne m’avez reproc'hé de l’être ! Or, comme la question d’aujourd’hui n’est pas d expliquer ce que voulaient dire tous ces chiffres, ces j hiéroglyphes, mais seulement de constater, de bien prouver qu’il y avait deux commerces entre M. Duverney et Beaumarchais : l’un public, ostensible et i simple, et tel que la différence des âges et des états 1 le comportait ; et l’autre, non-seulement bien familier et sans façon, mais d’autant plus mystérieux et badin que l’objet en était plus grave, et la perte I des billets plus dangereuse: ne pensez-vous pas, j comme moi, que j’ai porté la preuve de ce fait aussi j loin qu’elle peut aller?
J’ai d’autres billets encore, entendez-vous? J’eu ai encore; mais en voilà bien assez pour montrer 1 combien peu sensée, peu réfléchie, est la consul- , tation des soussignés, et combien plus audacieuse I et sans vergogne est l’âme de celui qui me force à 1 me laver ainsi de ses calomnies, quoique tous ces J
MEMOIRES
écrits lui eussent passé sous les yeux longtemps vivant qu’il fût question de ce procès entre nous.
D’après ce que vous venez de lire, ô défenseurs du comte de la Blache, jugez de quel mérite est à mes yeux votre grave commentaire (pages 46 et 47) sur le dernier alinéa de ma lettre du 22 septembre 1769, où vous m’accablez du poids de votre sainte colère: la tirade est trop curieuse pour n’en pas régaler le lecteur.
« Enfin, l’indécence de la dernière partie de la « lettre est tellement révoltante, qu’elle suffira pour « porter la conviction, dans tous les cœurs hon- « nêtes, que la lettre n’a point été faite pour parte venir à M. Duverney. Dans son billet, celui-ci « mandait : J’ai remis le billet doux à sa destination : « le monde ma empêché de le faire lire ; on l'a mis « dans la poche, et on a promis réponse dans deux « jours . Il est sensible qu’un billet doux envoyé à « M. Duverney, pour le faire lire à quelqu’un, ne « pouvait être que pour une personne dont le sieur « de Beaumarchais sollicitait la protection ; mais « comme il était essentiel à son roman de supposer « entre lui et M. Duverney la plus grande familia- « rité, il s’est porté à l’excès de mettre dans sa « lettre : Ci- joint un billet doux , vous m’entendez ? « Lisez, mon ami, et dites que je ne suis pas un amant « attentif. Aussitôt arrivé, mes premiers vœux sont « pour les plaisirs de la petite , etc... »
Ici finit ma citation. Sublimes commentateurs ! qui vous êtes creusé si gratuitement le cerveau pour nous donner en consultation un chef-d’œuvre aussi long que celui d’un inconnu, quoique moins bon, puisqu’il faut tout dire, n’êles-vous pas un peu honteux d’avoir été, comme des étourneaux, donner dans le piège ridicule que le seigneur ON vous a tendu sur ce commerce familier? Vous lavera-t-il de la honte d’avoir été si grossièrement sa dupe, et d’avoir insulté un honnête homme à plaisir, sur sa périlleuse parole ?
Comment ne vous est-il pas venu à l’esprit, en voyant dans la réponse de M. Duverney, du 22 septembre 1769, le mot étrange de billet doux écrit de sa main, que le jeune Beaumarchais, n’ayant pu conduire la plume du vieillard Duverney lorsqu’il répondait, puisque celui-ci consentait à puiser dans la lettre de l’autre l’expression figurée de billet doux, par laquelle j’avais désigné la lettre jointe à la mienne, il fallait pourtant bien que cette expression follette, orientale, eût un sens mystérieux ! Mais surtout comment n’y avez-vous pas reconnu la trace de la douce familiarité annoncée entre les deux amis, puisque le plus âgé ne dédaignait pas, en répondant, d’user des mêmes tournures badines employées par le plus jeune ? Comment n’avez-vous pas vu cela ? J’en suis désolé ! Je vous croyais plus forts d’intelligence et de conception .
Maintenant que vous en savez autant que moi sur la nature de ce commerce familier, je reprends
ma question, et vous donne à mon tour un longtemps pour y répondre. Que dites-vous de votre ennuyeux commentaire de cinquante-huit pages sur l’acte du 1er avril, et sur les lettres qui l’accompagnent ? N’en êtes-vous pas un peu honteux?
Mais si le tort de ces illusions, de ces insinuations, est tout au comte de la Blache, un artifice qui vous appartient en entier, et qu’on ne peut excuser en des gens honnêtes, comme ceux dont j’aperçois les signatures au bas de la consultation, c’est, en citant, en rapportant nos lettres familières, d’avoir toujours affecté, pour tromper le lecteur, de commencer par donner les réponses de M. Duverney comme écrites les premières, et de n’avoir jamais cité qu'après elles mes lettres, qui, dans l’ordre naturel de leur style, semblent au moins avoir été dictées avant les siennes. Vous êtes-vous flattés qu’un artifice aussi niais et puéril tromperait quelqu’un ?
Voyez vous-mêmes la pitoyable figure que vous faites dans votre consultation (page 48), en nous donnant pour un billet écrit Je premier cette réponse de M. Duverney : « Il faut se voir avant de « rien ordonner. Le temps est trop court. » Et celui-ci, de moi, comme écrit le second :
« Puisque mon bon ami craint d’employer son « notaire, à cause de ses malheureux entours, je « vais commander l’acte au mien : s’il l’approuve, « il sera fait demain au soir, et on lui portera tout
« de suite à signer, etc » Le billet : « Il faut se
« voir avant de rien ordonner. Le temps est trop « court, » ne serait-il pas bien inintelligible, s’il n’eût été précédé d’un autre auquel il répond? et n’est-il pas, au contraire, la réponse naturelle d’un homme qui veut examiner encore, et surtout insister en conversant sur son éloignement pour un notaire? Voilà ce que je ne puis vous pardonner, en ce que cela est partial et de mauvaise foi.
Ici l’avocat- commentaire ajoute (page 49) : « De « plus, ces mots : avant de rien ordonner, ne peu- « vent pas se rapporter à un compte. » — Vous avez raison, seigneur licencié ! Mais ils se rapportent fort bien à un acte qu’on veut commander à un notaire.
« Par quelle raison, ajoute encore le licencié,
« M. Duverney aurait-il craint son notaire? » (Page 49, à la suite.) — Il l’aurait craint, bachelier, par des raisons que j’expliquerai plus loin, en mettant au jour les ruses du comte de la Blache; et je vous promets de n’y pas oublier ce qui parait vous agiter en ce moment.
Et cette autre réponse de M. Duverney à mon billet du 6 mai 1770, n’a-t-elle pas bonne mine à être citée par vous comme première lettre? Je ne le puis, par des raisons que je vous dirai. Je ne le puis... quoi? l’on avait donc demandé quelque chose? Et si M. Duverney ne pouvait remettre encore au porteur les contrats reçus ou billets sollicités dans ma missive du même jour, sa réponse
MÉMOIRES
n’était-elle pas aussi simple que naturelle? Je ne le puis , par des raisons que je vous dirai. Tout cela ne détruit pas mes conjectures, dit le comte de la Blache : I s fecit oui prodest : voilà mon raisonnement. Il est savant, votre raisonnement! ne veut-il pas dire : Celui-là fit le billet, à qui le billet devait profiter? — Fort bien.
— Mais que penseriez-vous, monsieur, d’un avocat qui s’essoufflerait à vouloir vous persuader qu’entre deux billets écrits d’amitié, celui qui contiendrait ces mots : Fort bien , Dieu merci, et vous? serait la demande; et celui qui offrirait ceux-ci : Comment vous portez-vous, monsieur? la réponse? Ne vous permettriez-vous pas de rire un peu du bavardin? Rideamus quoque, nam tu es ille vir , o digne baccalauree! Moi aussi je parlerai latin, puisque chacun montre sa science. En effet, un argument en us de temps en temps ne dépare pas un mémoire, et cela orne bien une procédure.
Cependant, si toutes les lettres que je viens d’entasser ne sont pas réellement les réponses à celles auxquelles je prétends qu’elles répondent sur le même papier, il faut avouer au moins qu’elles sont les réponses à quelque chose de moi pour M. Duverney.
O judicieux, intègre légataire, c’est vous que j’interroge : vous qui avez trouvé plusieurs lettres ostensibles de moi dans son secrétaire, et qui les y avez laissées avec tant de scrupule ! vous y mirez vu sans doute aussi toutes celles qui m’ont valu les réponses que je présente? et pour gagner votre cause en arguant mes lettres de faux, la moindre chose que vous puissiez faire est de nous montrer les véritables.
Il serait bien étonnant que, sur une foule de lettres importantes écrites par moi dont j’ai produit les réponses, vous n’eussiez trouvé dans le bureau que deux ou trois billets qui n’ont aucun rapport au sien, et qui par là n en servent que mieux à prouver qu’il y avait deux commerces entre nous, indépendants l’un de l’autre ; le premier, marchant gravement, simplement, mais ne disant rien parce que la voie qui le faisait parvenir était publique et dangereuse aux secrets; et de cette nature sont les trois lettres que vous citez : l’autre, sans protocole, sans gêne, et tel que je le prouve, écrit et répondu sur le même papier, tant dans les lettres qui se rapportent à l’acte du 1er avril, que dans celles qui ne s’y rapportent pas.
Montrez-nous-les donc toutes ces lettres auxquelles la foule des réponses de M. Duverney sont applicables! alors je vous donne quittance, et je m’avoue vaincu. Cela est-il net?
En 1761 j’ai acheté une charge de cinq cent mille livres; en 1762, une autre de soixante-dix mille livres; en 1763, une maison de soixante mille livres, etc. Ou j’avais de l’argent pour les payer, et alors je n’étais pas ce jeune homme altéré de fortune que vous dites ; ou je n’avais pas d’argent,
et quelqu’un m’en a prêté. Cherchez dans l’univers un seul homme, autre que M. Duverney, qui m’ait alors obligé de cent francs, amenez-le-moi . je vous donne quittance, et je m avoue vaincu. Cola va-t-il bien encore?
Lorsque j’avoue que M. Duverney m’a prêté plus de huit cent mille livres, lorsque vous-même avez imprimé ces mots dans de premiers mémoires que vous n’osez plus produire : « La fortune de M. Du- « verney était un butin que le sieur de Beaumar- « chais croyait lui appartenir; » que ne profitezvous de mon offre? Ou je dois ces sommes considérables, ou je les ai payées. Si je les dois encore, montrez-en les titres ; si je les ai payées par un autre arrangement, montrez-en les traces : et sur ces traces ou sur ces titres, je vous donne quittance, et je m’avoue vaincu. Suis-je honnête et franc, à votre avis ? A vous à parler, mon ennemi l car c’est bien tout, je crois.
— Comment! tout. Et ces trois lettres de 8 février, 4 juin et 11 octobre 1769, sur lesquelles vous passez à vol d’oiseau; ce certificat si fort du médecin, qui contredit votre lettre du 7 juillet 1770, et surtout cette date du mercredi 9 mai 1770, appliquée sur l’indication samedi 11, de M. Duverney, que nous vous avons si ingénieusement reprochée (pag. 61, 52, 53), et sur laquelle, à vrai dire, nous avons fondé tout le gain de notre cause, vous l’oubliez donc? vous la laissez à part sans oser y toucher? Quand on a tort, on est toujours pris par quelque endroit.
— Vous avez raison, messieurs, quant aux trois lettres ostensibles de 1769 : aussi n’est-ce pas par oubli que je les écarte en ce moment, mais pour en orner la seconde partie de ce mémoire, intitulée les Ruses da comte de la Blache.
Je devrais bien y porter aussi ma réponse au certificat mendié du médecin, car c’est là sa vraie place ; mais puisque j’y suis invité, autant vaut-il que je l’expédie.
Le médecin vous a donc certifié que dix jours avant sa mort, M. Duverney, gaillard et dispos, ne ressentait ni chagrin ni incommodité? Comme je crois plus à la bonhomie du docteur qu à la vôtre, ce n’est pas lui que j’interroge : il a pu se tromper sur le physique, ignorer le moral et voir mal en tout. Mais vous qui passiez la vie en faction dans sa chambre, vos yeux attachés sur ses yeux, à piper l’héritage, à le hâter par vos désirs, comment ignoriez-vous ce que sa famille, ses commis, ses valets, tout le monde enfin savait chez lui/ que c’est moins la vieillesse qui l’a emporté qu’un violent chagrin qui l’a tué? Comment pouvez-vous l’ignorer, vous, puisque je le savais, moi; puisque ma lettre, à laquelle il répond le 7 juillet 1770, fixe la nature de ses peines, et lui rappelle qu’il me les a confiées peu de jours avant?
En effet, je l’ai vu si désolé, si furieux, dans
MEMOIRES
notre dernière entrevue, le 3 ou le 4 juillet, quoique ses gens et les miens eussent été forcés de m’enlever de ma voiture et de me porter dans son cabinet, parce que j’étais mourant moi-même ; il pouvait si peu se modérer en me parlant, qu’après avoir passé deux heures à m'efforcer de le calmer, j emportai l’affreuse certitude que ce chagrin le mettrait au tombeau.
Voilà ce qui me fit presser, par ma lettre du 7, le retour de mes papiers et de mes fonds ; ce qui me fit ajouter, quoique très-peu en état d’écrire : Com- « ment va votre santé? surtout comment va votre « tête ? Vous savez bien que je n’approuve pas l’ex- « cessil chagrin que vous avez pris de cederniertra- « cas. Mon ami, cette École militaire vous tuera! Si « vous êtes content de ce que le roi a reçu votre mé- « moire, qu’importe ce que pense le ministre de la « route que vous avez prise pour cela? Madame...
était tout aussi bonne qu’une autre. A l’égard de « la colère de M..., mon bon ami, quand on a fait le « bien toute sa vie, ^ et que l’on a quatre-vingt- « quatre ans de vertus et de travaux sur la tête, « on est bien grand! Voilà mon avis; donnez-moi « de vos nouvelles. »
L infortuné répond sur le même papier à mon affaire, et finit ainsi sa lettre : «.Je suis toujours « au même état; il ne se changera qu’avec de la « patience, cinq ou six jours de lit. Mon bras se « sent du changement de temps. Ma tête est si
« PLEINE DE MA MÀLHEUREUSE AFFAIRE, QUE JE NE « SUIS PLUS MAÎTRE DE MA TRANQUILLITÉ. Je Compte
« vous voir à votre retour. » Soixante heures après il est alité par ce chagrin, comme il l’avait prévu ; dans moins de six jours le malheureux homme est sous la tombe : et un insidieux héritier, contre ma lettre, contre la réponse de M. Duverney, contre la notoriété publique, et contre sa conscience (à la vérité qu’il foule aux pieds sans scrupule), vient donner le démenti le plus absurde au chagrin, à la souffrance, à la mort du vieillard!
M. Duverney m’écrit : Je suis incommodé , ma tête est trop pleine, etc. Il meurt presque en l’écrivant; et parce que son héritier se portait bien, était joyeux quand il mourait de chagrin, cet héritier veut que l’on le croie sur sa parole. Il ira jusqu’à vouloir nous persuader que le malade ne savait pas ce qu’il disait en écrivant : Je souffre.
Au reste, monsieur le comte, sur ces mots de sa dernière lettre : Mon bras se sent du changement de temps, ce n’est pas assez qu’un docte médecin à votre réquisition, lui donne un démenti sur sa douleur passagère au bras; il n’y a ici d’effleuré, par le certificat du docteur, que cette moitié de l’aveu du vieillard, mon bras se sent...... et quoique
le médecin dût mieux savoir, sans contredit, que le malade, si ce malade souffrait ou non, je ne me rends pas que vous n’ayez joint à son certificat celui d’un faiseur de baromètres, qui, démentant ce reste de la phrase... du changement de temps ,
nous atteste aussi que le mercure, à cette époque, n’a pas varié d’un degré dans le tube. Alors il faudra bien avouer, malgré nous, que la lettre de M. Duverney, la mienne, son chagrin, sa maladie, sa mort même, ne sont que des chimères! Mais comment avez-vous oublié le faiseur de baromètres? vous, l’homme aux certificats, l’homme aux ruses, aux précautions d’avance! N’êtes-vous donc plus le véritable Falcoz? Réellement vous vous négligezun peu sur ce procès-là.
Quant à l’erreur d’indication et non pas de date, que M. Duverney a faite en répondant à ma lettre du 9 mai 1770, je croyais qu’après avoir si bien, si clairement fondé la vérité des lettres familières qui se rapportent à l’acte du 1« avril, par leur suite et leur parfaite analogie avec celles qui ne s’y rapportent pas, je pouvais me dispenser d’abuser de votre indulgence, en défendant une légère erreur de désignation faite par M. Duverney, et non par moi-même. Mais puisque vous n’êtes pas fatigué de m’écouter, je vais joindre à la preuve analogique la preuve irrésistible d un fier argument; et puisque c’est tout de bon que ce fait vous paraît grave, il faut s’y arrêter. En effet, j’ai vu que vous aviez lait écorner tous les exemplaires de votre mémoire en cet endroit pour qu’on le remarquât.
Le comte de la Blache a fait, dit-il, une découverte absolument décisive pour le gain de son procès. Il s’est aperçu qu’en réponse à l’un de mes billets, daté du 9 mai 1770, et finissant par ces mots : « A quand donc la bonne fortune? Je suis « tous les jours à l’ordre comme un mousque- « taire. Je ne le puis ni demain ni vendredi ; » ce qui constate d’abord que mon billet fut écrit le mercredi 9 mai 1770. Il a découvert, dis-je, que M. Duverney m’a répondu sur le même papier, au lieu de samedi 12, ces mots: «Samedi 11, à •huit heures du soir, ou dimanche à la même heure. » Et, tout joyeux de sa trouvaille, il emploie une page et demie à tirer d’une légère erreur de M. Duverney la juste induction que sa réponse ne saurait s appliquer à mon billet du 9 mai , mais qu’elle appartient à une lettre écrite le 8 février 1769; et voici comment il raisonne. En vérité, cela est aussi lumineux que judicieux.
Le sieur de Beaumarchais, composant après coup, dans son cabinet, une prétendue lettre écrite pour cadrer à la réponse faite depuis longtemps par M. Duverney, a cru de bonne foi que, le samedi désigné étant le 11 mai, il n’avait qu’à mettre sur le sien : Ce 9 mai; que par là sa lettre semblerait antérieure de deux jours à celui qui était indiqué pour rendez-vous. « Malheureuse- « ment il n’a pas été consulter l’almanach de « l’année 1 770, car il y aurait vu que dans le mois « de mai 1770 il n’y avait pas de samedi qui fut « le 11, etc. » (Page 55.)
Je n’affaiblis pas l’objection, comme on voit;
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au contraire je la rends plus claire, en la débarrassant de cet entortillage de style qui fait de tout ce mémoire un ambigu si lourd et si difficile à comprendre.
Mais prenez garde, avocat l vous vous fourvoyez.
Il ne fallait pas accorder au fripon pour qui vous me donnez, que malheureusement il n’a pas été consulter l’almanach de l’année 1770. Par cet aveu maladroit, vous lui passez gain de cause entier! Voyez vous-même.
Ces termes de mon billet : Je ne le puis ni demain ni vendredi, prouvent clairement que je l’aurais écrit comme envoyé le mercredi. Si je l’avais composé après coup, et sans l’almanach de l année , à l’aspect de ces mots, samedi H, d’un billet dont je voulais abuser, j’aurais dit, en comptant par mes doigts et rétrogradant à mesure, samedi 11, vendredi 10, jeudi 9, et j’aurais daté mon faux billet du mercredi 8 mai. Mon erreur alors appuyant celle du billet Duverney, j’étais pris comme un sot: car deux hommes en s’écrivant ne font pas, chacun de leur côté, l’erreur de reculer d’un jour la vraie date de leur lettre : une pareille fortuité devient trop improbable.
Mais il n’en va pas ainsi, mon cher! j’ai daté du 9 mai. Le corps de mon billet prouve qu’il fut écrit le mercredi ; et l’almanach de 1770, que malheureusement je n’ai pas consulté , nous montre que ce mercredi était le 9 mai. Donc, pour me supposer faussaire, vous deviez, ô avocat! renonçant à votre majeure, établir au contraire que j’avais Y almanach sous les yeux en appliquant le billet après coup. Donc vous ne savez ce que vous voulez en assurant que je ne l’avais pas ; donc vous n’avez encore rien prouvé. Voilà pour une : essayons l’inverse à présent.
J’avais donc Y almanach sous les yeux en composant mon infamie ! Mais si je l’ai consulté pour dater aussi juste du mercredi 9, comment n’aurais-je pas vu d’un coup d’œil que si mercredi était le 9 mai , le samedi suivant ne pouvait être le 11, puisqu’il y a trois jours pleins entre eux: qu’ainsi je ne devais pas, en datant mercredi 9, user d’un billet indiquant samedi 11 pour essayer d’enlever au pauvre comte de la Blache quinze mille francs sur son pauvre legs de quinze cent mille livres?
S’il est probable que M. Duverney, donnant rapidement un rendez-vous demandé, ait pu se tromper en désignant samedi 11, au lieu de samedi 12 ( car sa légère erreur est de désignation future), il n’est nullement probable que M. de Beaumarchais, enfermé dans son cabinet, et consultant à froid un almanach de l’année pour dater son faux billet si juste du mercredi 9, ait eu la gillerie, la sottise , d’appliquer sa date à côté de samedi 11, qui lui crevait les yeux.
Et ne voilà-t-il pas que, pour me dénoncer faussaire, il vous faut aussi renoncer à la seconde
hypothèse, que j’avais l’almanach sous les yeux, quand je connus si bien que ce mercredi était le 9, ou que ce 9 était un mercredi? Donc, pour me faire une aussi sotte insulte , il faut commencer par dévorer l’étrange et double absurdité de ne pouvoir poser en principe, ni que j’avais l’almanach sous les yeux, ni que je ne l’avais pas : ce qui fait crouler tout votre édifice, et ramène à la seule idée possible, naturelle et vraie, que l’aspect des choses présente. M. de Beaumarchais écrit, le mercredi 9 mai 1770, à M. Duverney : « A quand la bonne « fortune?... Je ne le puis ni demain ni vendredi ;
« tous les autres jours sont à mon bon ami; » et M. Duverney, voyant que M. de Beaumarchais ne peut venir ni demain jeudi ni vendredi, lui assigne un rendez-vous légèrement pour samedi ou dimanche; et au lieu de mettre samedi 12, il se trompe, et met samedi 1 1 , à huit heures du soir , ou dimanche à la même heure.
Cela est-il clair? et lorsque vous m’avez dit, flatteur que vous êtes (page 11), que j’étais un jeune homme de beaucoup d’esprit , ne me faisiezvous donc ce compliment que pour tomber ensuite dans la contradiction risible de m’accuser partout de n’avoir fait que des bêtises? Voilà pourtant de quelle force vous argumentez dans toute la plénitude de vos cinquante-huit pages , funeste raisonneur ! A la vérité, cela devrait ne me rien faire , mais vous me forcez à devenir aussi ennuyeux que vous, pour réfuter clairement vos affreuses inepties : voilà ce que je ne puis vous pardonner.
— ; Hé bien! monsieur de Beaumarchais, quand vous devriez vous irriter davantage, nous ne pouvons nous empêcher d’observer encore, sur votre analogie, que tous les billets répondus par M. Duverney, et qui se rapportent à l’acte du 1er avril, sont plus secs, plus décharnés, plus dénués de bonté, de familiarité, que ceux qui lui sont étrangers. Comment cela se fait-il? Étiez-vous brouillés ? peu d’accord entre vous? quoi donc?
— Ha! ha! messieurs, c’est que je ne les ai pas tous produits, ces billets : quoique, en honneur, le comte de la Blache les eût tous vus avant le procès; mais indépendamment de ceux que je n’ai plus, parce qu’il y en eut beaucoup de brûlés ou déchirés avant l’explication et la clef que je viens de donner, j’aurais craint que le ton badin et mystérieux qui règne en quelques-uns de ceu? qui me restent, interprété malignement par vous ne nuisît à la mémoire du plus respectable dei hommes. Mais rien ne devant me retenir, après avoir tout éclairci, je ne crains plus de vous montrer... celui-ci, par exemple, qui, daté du 13 juin 1770, est postérieur à la signature de l’acte du 1er avril , et qui, malgré son badinage, s y relate en toutes ses parties. Puisque j’ai la demande et la réponse, on sent assez que c’est moi qui écrivis le premier.
MÉMOIRES
« Ce 15 juin 1770.
« Un peu de notre style oriental pour égayer la « matière. Comment se porte la chère petite? Il u y a longtemps que nous ne nous sommes em- « brassés. Nous sommes de drôles d’amants ! nous u n’osons nous voir, parce que nous avons des « parents qui font la mine : mais nous nous ai- « mons toujours. Ah çà , ma petite, je vous ai <( rendu lettres et portraits ; voudriez-vous bien « faire de même? à la fin je me fâcherai. Autre « article : depuis la grande pancarte, cette pan- « carte qui fait que, de très-enchevêtrés que nous « étions, nous ne sommes presque plus rien l’un « à l’autre, j’ai eu affaire avec quelques fleuristes « qui commencent à me presser pour les fleurs « que je leur ai promises. La petite sait bien que, « dans l’origine, le mot fleurette signifiait une u jolie petite monnaie, et que compter fleurette « aux femmes était leur bailler de l’or ; ce qui a « tant plu à ce sexe pompant, qu’il a voulu que le « mot restât au figuré dans le galant diction- « naire.
« Je voudrais donc que la petite me comptât « fleurette sur l’article de la balance de la grande « pancarte, et qu’elle m’en composât un beau bou- « quet : les fleurs jaunes sont d’un usage plus « commode. Ces jolies fleurs jaunes à face royale, « que nous avons tant fait trotter pour le service « de la petite autrefois!... Je ne la taxe pas pour «la grosseur du bouquet; je connais sa galan- « terie. Mais lundi est le jour de la fête où ce bou- « quet doit passer aux fleuristes. La petite veut- « elle bien dire quand je pourrai envoyer chez « elle? »
J’ai rapporté cette lettre badine en entier, parce qu’à travers le voile et la frivolité de son style, on ne laisse pas d’y reconnaître tous les objets de l’acte sérieux du 1er avril précédent, et ceux dont les autres billets sont remplis. On y voit que les lettres et 'portraits rendus, les autres redemandés , sont tous les titres remis par moi et ceux promis par M. Duverney ; que la grande pancarte qui fait que de très-enchevêtrés, etc., est l’acte du 1er avril. Alors, compter fleurette sur V article de la balance de la grande pancarte, n’a plus besoin d’explication. Ces jolies fleurs jaunes que nous avons tant fait trotter autrefois pour le service de la petite, n’en ont pas besoin non plus. Rien enfin n’est si clair, si sérieux, quoique si badin, que cette lettre.
Elle présente encore à nos juges un aspect plus satisfaisant pour moi : c’est que, ne pouvant évidemment se rapporter qu’aux objets graves et consignés dans l’acte du 1er avril 1770, elle se reflète à son tour avantageusement sur les lettres étrangères à l’acte que j’ai citées, et forme la preuve la plus forte que le sens littéral de toutes ces lettres badines n’est qu’un masque ou le domino sous lequel deux hommes d’État iraient se concerter mystérieusement au bal de l’Opér
— Tout cela va fort bien, monsieur de Beaumarchais. Mais cette lettre et l’induction que vous en tirez ne peuvent avoir de force et de valeur, selon vos expressions mêmes, se refléter avantageusement sur les autres lettres , et les enchaîner toutes aux liaisons qui ont fondé l’acte du 1er avril, qu’en supposant que la réponse de M. Duverney serait autre chose qu’un rendez-vous tout sec, et qu’il s’y avouerait, par exemple, être la petite à qui vous demandez si librement des fleurs jaunes.
— Très-volontiers, messieurs. Voyons siM. Duverney, blessé de mon ton leste et libre, en a pris un plus sec, plus sévère et plus réprimant, dans sa réponse écrite sur le même papier, de sa main; la voici mot pour mot :
« Soyez demain à neuf heures du matin chez la « petite; elle vous offrira le bouquet de la fête de « lundi. Ce n’est pas sans peine que l’on a ras- « semblé les fleurs les plus rares dans le moment « présent. »
Rapprochons maintenant la lettre et la réponse; ou plutôt laissons les réflexions. Graves éplucheurs ! si cette pièce vous embarrasse aujourd’hui, vous la parfilerez tout à votre aise : car je la joins aux autres pièces du procès, quoique tout cela soit, comme je l’ai dit, fort inutile au soutien ou au débat de l’acte inexpugnable du 1er avril 1770. Mais c’est vous qui m’y forcez; et je ne veux rien vous laisser à désirer.
— Une seule question seulement, monsieur de Beaumarchais, sur ce billet. Fûtes-vous chez la petite le lendemain? — Non, pas ce jour-là ni les suivants , judicieux questionneur. — Et pourquoi donc? devant y prendre de l’argent et des papiers : cela n’était-il pas très-intéressant pour vous? — Certainement, mon cher monsieur; mais par malheur ce fut le 15 même, à huit heures du soir, que je tombai si dangereusement malade d’une fièvre absorbante, et qui m’a tenu plus de deux mois au lit, tant à la ville qu’à ma maison de Pantin, comme cela est authentique à Paris. L’on sent bien que je ne pouvais donner une pareille commission à personne : c’est ce qui fit que, trois jours après, tourmenté de l’idée que M. Duverney devait être bien surpris de ne m’avoir pas vu, je lui écrivis de mon lit le billet suivant :
« Ce 18 juin 1770.
« M. de Beaumarchais, qui est dans son lit avec « une fièvre quel’on qualifie de spasmodique (c’est « le terme de M. Tronchin), a l’honneur d’en don- « ner avis à M. Duverney. C’est ce qui l’a empêché « d’aller rappeler au souvenir et à la bonté de « M. Duverney qu’il doit lui remettre des papiers « importants, lesquels, à vrai dire, feraient grand « plaisir au pauvre malade. »
Je souffrais : mon ton était simple et grave. Un laquais de ma femme portait ma lettre. Or ce n’était ni le temps de badiner, ni celui d’être sec dans la réponse ; un ton familier même y eût été dé-
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placé, puisque je ne l’avais pas pris dans le mien. Aussi le bon, l’honnête, le judicieux, le respectable M. Duverney prend-il, en me répondant, le ton sérieux de l’intérêt le plus vif.
« Votre santé m’inquiète, monsieur; faites-m’en « donner des nouvelles tous les jours, jusqu’à ce « que je puisse vous voir, ce que je désire ardem- « ment »
On ne peut pas s’empêcher d’être un peu frappé de ces mots dans un billet sérieux, ce que je désire ardemment , à l’instant où je suis malade, en me priant de lui faire donner de mes nouvel! s tous les jours , quand on alu dans la consultation du comte de la Blache (page 55) « que jamais le sieur de « Beaumarchais n’en a reçu un seul mot d’honnête teté par écrit. »
— Mais peut-être aussi ce billet n’est-il pas pour vous? — Pardonnez-moi, messieurs, il est pour moi, répondu de sa main, sur le même papier; et quoique le mien fût plié, cacheté par moi, en simple billet, même sans adresse, il me l’a renvoyé sous enveloppe, avec cette adresse de sa main :
A monsieur de Beaumarchais , à Paris ; cacheté de ses armes.
— Tout cela paraît sans réplique, monsieur; cependant il nous reste encore un scrupule. Toutes les réponses deM. Duverney, écrites au haut d’une page ou d’une feuille, nous paraissent offrir une si grande facilité à l’abus qu’on pouvait en avoir fait, qu’avec les insinuations du comte de la Blache nous avons été, ma foi, plus qu’à demi persuadés que vos billets étaient appliqués après coup sur ces prétendues réponses...
— Avec votre permission, messieurs, il n’est pas vrai que toutes les réponses de M. Duverney soient écrites au haut des pages ou des feuilles; elles sont d’un sens, de l’autre, à côté, dessus, derrière, sur le même ou sur le second feuillet, etc...
— Oui, mais il n’y en a pas une seule écrite d’une façon irrésistible, et qui porte la conviction dans l’âme que ce qui semble vous répondre est invinciblement la réponse à votre lettre. Quoi ! pas un seul billet de M. Duverney qui soit placé, par exemple, immédiatement au-dessous de votre écriture à vous, de façon qu’il soit impossible à l’homme le plus difficile, en le voyant, d’imaginer que M. Duverney eût choisi, pour vous adresser quelques mots, le milieu ou les deux tiers de la page, et vous eut laissé au-dessus de son billet une grande place blanche pour y appliquer le vôtre après coup? Comme une telle façon d’écrire un premier billet serait absolument improbable, en le voyant servir de réponse au vôtre écrit dessus, il n’y aurait plus de moyen de douter que le vôtre n’eût été écrit le premier, et que celui de M. Duverney ne fût la vraie réponse, à laquelle nous n’hésiterions plus de nous rendre; et c’est alors seulement que nos doutes sur un commerce libre entre vous deux, toujours répondu sur le même papier, se-
raient levés : alors la puissante analogie que vous invoquez serait dans toute sa force, et nous laisserait sans réplique.
— En vérité, messieurs, ne doutez pas que dans plus de six cents lettres ou billets brûlés par moi, il ne s’en trouvât quelques-uns écrits et répondus comme vous le désirez. Mais dans ceux qui mr restent, et qu’on m’a forcé très-inutilement de pro duire au soutien d’un acte qui n’avait nul besoin de soutien, s’il ne s’en trouve pas d’écrits ainsi, c’est par la raison ou que mes billets remplissaient toutela première page, ou que, devant replier la lettre qu’il me renvoyait, afin que son cachet ne tombât pas sur la place déchirée par le mien, M. Duverney a presque toujours retourné le feuillet ou le papier pour me répondre. Que sais-je? et comment pourrais-je expliquer la bizarrerie de pareilles fortuités?
— C’est pourtant cela seul qui pourrait nous convaincre.
— Eh! monsieur l’avocat-virgule, à quel misérable pointillage attachez-vous votre prétendue conviction? Quand on se rend si minutieux sur les preuves, on n’a guère envie d’être convaincu!
Cependant voyons... Comme je veux essayer de vous complaire en tout, je vais joindre aux pièces du procès encore un billet à sa réponse, à la vérité très-inutile à l’acte du 1er avril, mais au moins propre à vous satisfaire. Je l’ai par hasard dans les mains, et il remplit si bien toutes les conditions par vous exigées, que j’espère après cela que vous me laisserez tranquille. Il est sans date, et se rapporte à des envois d’argent qui regardaient personnellement M. Duverney. Je lui écrivais :
« Vous avez oublié, ma chère amie , de donner « vos ordres au petit bonhomme, et tout est resté « là. Je ne puis pourtant pas tarder davantage. Si « vous voulez dire à mon commissionnaire ce qu’il « doit faire, je vous saurai un gré infini de cette « complaisance, et je vous en remercierai demain « au soir. En vérité, je ne puis reculer mon envoi. « Samedi matin. »
— Toujours ma chère amie ? Ma chère amie à M. Duverney! On ne s’accoutume pas à cela.
— Hé! certainement, mon cher! Comment cela vous émeut-il encore? Le but de ma complaisance, en vous montrant ce billet, n’est pas de réveiller la question du style, et de rebâcher dix fois pour en justifier le figuré, mais de vous faire échec et mat sur les pointilleuses preuves exigées par vous d’un commerce écrit et répondu sur le même papier, mais répondu si certainement à mes billets écrits, qu’il n’y ait plus moyen de dire non.
Examinez donc bien celui-ci, ces deux écritures, sa forme, son papier, ses déchirures, ses plis, ses cachets, et surtout brûlez-vous les yeux sur la place de la réponse. Elle est de la main de M. Duverney répondant à ma chère amie , écrite sur la même page que mon billet, immédiatement au-
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dessous de mon écriture, du même sens, aux trois quarts de la page vers le bas ; et ce billet ne contient que ces mots :
« Je n’ai pas vu le petit; demain je vous arran- « gérai. »
Certes, messieurs, s’il a choisi cette place exprès pour m’écrire quatre mots bien respectueusement aux trois quarts de la page, et qu’il ait laissé audessus tout le reste en papier blanc, afin que je pusse en abuser au bout de dix ans contre son légataire, il était aussi ridicule ce jour-là qu’il fut stupide le jour qu’il mit, dit-on, sa signature et la date fixe du 1er avril 1770 au bas du second verso d’une grande feuille de papier à la Tellière; ce qui m’eût laissé quatre pages de grand blanc où j’aurais pu placer, non une créance détaillée de quinze mille livres, mais bien une en trois cents articles de quinze cent mille livres, et qui eût absorbé l’héritage!
Et le comte de la Blache, qui vous a fait écrire et soussigner tant d’injurieuses absurdités, messieurs, avait pourtant vu toutes ces lettres longtemps avant le commencement du procès.
— Oh ! monsieur de Beaumarchais, voilà trop de fois aussi que vous répétez que le comte de la Blache avait vu toutes ces lettres avant le procès ! Il faut vous fermer la bouche au moins sur cet objet, en vous prouvant qu’il n’en connaissait rien lorsqu’il vous fit sommer de déclarer de quelle main était l’écriture de l’acte du Ier avril, puisqu’il nous a fait imprimer (page 16 de notre consultation) : « Naturellement il dut naître des inquiétudes, des u soupçons; mille idées durent se présenter à l’es- « prit (du comte de la Biache) : tout annonçait une <( œuvre mystérieuse, une entreprise aussi hardie « que profondément méditée. Mais comment la « pénétrer? comment la démasquer? Le comte de (( la Blache essaya de tirer quelques lumières du « sieur de Beaumarchais lui-même : le 25 septem- « bre 1771, il le fit sommer de déclarer, etc »
— Et c’est le comte de la Blache qui vous fait imprimer de si belles choses? — Le comte de la Blache lui-même. — Et c’était le 25 septembre 4771 qu’il avait tant d’inquiétude et de désir d’obtenir ses éclaircissements de moi? — Le 25 septembre 1771 .
— Bonnes gens que vous êtes, vous ne savez pas encore votre Falcoz par cœur! Apprenez donc, avocats candides et naïfs, ou qui feignez de l’être, que dix mois avant l’époque du 25 septembre 1771, et six mois avant qu’il fût seulement question de procès entre le légataire et moi, ce seigneur avait vu chez Me Mommet, mon notaire, rue Montmartre, à Paris, l’acte du 1er avril, toutes les lettres qui s’y rapportent, et même beaucoup de celles qui ne s’y rapportent pas; que, loin de désirer des éclaircissements que je le pressais de recevoir à l’amiable, ce bon seigneur les fuyait dès lors comme la peste; et c’est ce que je vais vous prouver sans réplique...
Nous vous arrêtons, monsieur de Beaumarchais ! Prenez garde , et réfléchissez avant tout que vous taxez là un gentilhomme, un officier général, d’une chose infâme! Avant d'aller plus avant, voyez comme il vous fait accuser par nous d’avoir fabriqué ces lettres dans le cours du procès , après coup , et pour répondre aux objections de Me Caillard, son avocat! Voyez ce qu’il nous fait imprimer (page 53) : « On lui objectait que l’écrit u du 1er avril ne prouvait point la remise des « pièces. Il m’a fait cette -lettre ( après coup J pour « prouver cette remise. »
Après de telles déclarations d’un homme d’honneur, dire et soutenir qu’il avait vu toutes ces lettres longtemps avant le procès !... Prenez garde, monsieur, prenez garde! Voyez donc ce qu’il nous fait articuler (page 42) : « Pour se tirer du « mauvais pas où il s’était engagé , il a formé le « projet de faire passer ces petits écrits deM. Du- « verney comme des réponses à des lettres qu’il a « forgées et écrites... à des lettres qu’il a imaginées « apres coup. »
Rien de si positif que ces déclarations ! Prenez donc garde, monsieur, à ce que vous allez dire. Savez-vous bien qu’il y a de quoi perdre à jamais et déshonorer l’un de vous deux? Et si vous aviez une fois écrit un pareil fait sans le prouver!... Tenez, lisez encore ce qu’il nous fait imprimer (page 53) : « ON lui objectait que, dans l’écrit du u 1er avril, il était dit dans un endroit : Le con- « trat de rente viagère en brevet; et en un autre u endroit : La grosse du contrat; cest pour lever « cette équivoque qu’il met dans sa lettre (subaud. « après coup). Le brevet ou le contrat en brevet. »
Après des faits si positivement articulés, à qui persuaderez-vous que M. le comte de la Blache, un homme de condition, un maréchal de camp, ayant vu ces lettres, fût assez vil...
— Ilalte-là, messieurs, à mon tour! Laissons les qualifications, et voyez mes preuves. Elles sont tirées d’un petit commerce épistolaire aigre-doux, qui fournit quelques lettres entre le légataire et moi, peu après la mort du testateur. J’ai, Dieu merci, conservé la copie des miennes et les originaux des siennes.
Après plusieurs lettres et réponses, une lettre de moi, du 30 octobre 1770, portait cette invitation itérative au comte de la Blache :
« Je me suis pressé de renvoyer à mon no- « taire mes papiers qu’il m’avait rendus, comme « inutiles chez lui, jusqu’à déposition pour mi- « nute, etc.
« J’ai donc l’honneur de vous proposer encore « une fois de nous rassembler chez ce notaire. Je ((désire que vous puissiez engager une personne « impartiale et instruite à vous y accompagner. « Quelles que soient vos intentions, comme nul « homme sensé ne plaide contre l’évidence et ses « propres intérêts, j’espère que la communication
MEMOIRES
« de mon titre, et les explications que je suis