‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 557 sur 803 · MOYENS DU SIEUR DE BEAUMARCHAIS · texte numérisé non relu

MOYENS DU SIEUR DE BEAUMARCHAIS

Je suppose d’abord qu’on a lu la dernière consultation du comte de la Blache; et ma joie, en ce moment, est de penser qu’elle est dans les mains de tout le monde. Voici donc comment j’y réponds :

Je vous ai répété, sous toutes les formes possibles, monsieur le comte, que la loi n’admet point d’allégations ni de soupçons contre les engagements et les personnes ; qu’elle proscrit avec indignation toutes ces insinuations de dol, de fraude et de surprise accumulées sans preuves; et surtout l’odieux plaidoyer de celui qui ne craint pas de dénigrer ouvertement, pourvu qu’il ne soit pas contraint d’accuser juridiquement.

Je vous ai répété que les clameurs d’un injuste héritier ne suffisent pas pour annuler les engagements du testateur, antérieurs à son droit, lorsque son intérêt est de ne les point remplir; qu’il faut, pour les ébranler, une action directe et légalement intentée, au risque et péril de l’accusateur; que toute autre voie est un crime aux yeux de la loi, tient à la plus basse calomnie, et ne doit occuper les tribunaux que lorsqu’on les implore pour en obtenir la punition.

Lors donc que vous osez me faire soupçonner

de l’infâme lâcheté d’un faux, pourquoi n’osezvous m’en accuser ? Perfide adversaire ! ce n’est chez vous défaut ni d’inimitié ni d’envie de me nuire, et pour ceux qui vous connaissent bien, cette retenue de votre part suffirait seule pour montrer quel vous êtes, si je n’avais pas d’ailleurs des moyens victorieux pour le faire.

Laissons de côté la distinction des grades ou des rangs; laissons les petites ruses qu’elle enfante, les productions sourdes qu’elle attire, les séductions de sociétés qu’elle occasionne. Si tout cela ne s’anéantissait pas devant les tribunaux, si les prérogatives du grade ou du crédit y pouvaient influer sur le juste et l’injuste, un particulier dénué, s’y battant contre un noble, aurait toujours en face un ennemi plastronné.

Non qu’il faille oublier ce qu’on doit dans le monde aux rangs élevés ! Il est juste, au contraire, que l’avantage de la naissance y soit le moins contesté de tous, parce que ce bienfait gratuit de l’hérédité, relatif aux exploits, qualités ou vertus des aïeux de celui qui le reçoit, ne peut aucunement blesser l’amour-propre de ceux auxquels il fut refusé; parce que si, dans une monarchie, on retranchait les rangs intermédiaires entre le peuple et le roi, il y aurait trop loin du monarque aux sujets : bientôt on n’y verrait qu’un despote et des esclaves, et le maintien d’une échelle graduée, du laboureur au potentat, intéresse également les hommes de tous les rangs, et peut-être est le plus ferme appui de la constitution monarchique.

Voilà ma profession de foi sur la noblesse. Mais comme il ne s’agit pas ici de décider lequel de nous estle plus ou le moins élevé, mais seulement lequel est un légataire injuste, ou bien un faux créancier; débiteur et créditeur, voilà nos seuls noms. Dépouillons donc de bonne foi ce qui nous sort de cette classe ; écartons tout prestige, et discutons clairement.

Au seul aspect de nos prétentions réciproques, une réflexion s’offre d’abord à ceux qui n’ont pas étudié notre affaire : c’est qu’il est plus probable qu’un acte fait entre deux hommes reconnus sensés soit exact et vrai, qu’il ne l’est qu’un légataire universel soit juste et désintéressé. Vous pouvez bien nous accorder ce point : ce n’est pas là ce qui vous fera perdre votre procès.

Il s’en présente encore une autre : c’est qu’il paraît étrange à chacun, malgré l’avidité connuedes héritiers, qu’un homme pour lequel on dépouille une famille entière de l’hérédité naturelle, et qui devient, par ce bienfait, possesseur exclusif d’un legs de quinze cent mille francs, respecte assez peu la mémoire de son bienfaiteur pour la traîner et la souiller pendant dix ans dans tous les tribunaux d’un royaume; et cela pour ne pas payer une somme de quinze mille francs à l’acquit de cette succession qui ne lui était pas due.

Passez-nous cette seconde encore ; elle ne sau*

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rait vous nuire que dans l’opinion des hommes, et ne fait rien non plus au jugement du procès.

Quelques personnes même ont été jusqu’à balancer si, entre deux plaideurs qui se disputent une somme aussi modique, il n’était pas plus probable qu’un héritier peu délicat s’obstinât à la refuser, au seul risque de passer pour une âme vile, étroite et rapace, qu’il ne 1 est qu un créancier aisé s’acharne à la demander, armé d’un faux titre, au danger d’être puni comme le dernier des scélérats.

Huit ans de procédures sur un tel fait inspirant enfin la curiosité d’examiner les choses, on lit tous nos mémoires, et l’on y voit qu’après avoir été traîtreusement déchiré par tous les écrivains aux gages de mon adversaire, il y a longtemps que cette affaire a dû cesser pour moi d’être un procès d’argent. On y voit que je ne puis, sans déshonneur, me dispenser de le suivre et de le faire juger, quoiqu’il m’ait déjà coûté vingt fois plus qu’il ne doit me rendre.

Mais on y voit aussi que la fierté de mes répliques a dû donner un tel discrédit à mon adversaire, que, se voyant poursuivi par le regard inquiet de tout ce qui l’entend nommer, et se sentant partout couvert de l’opprobre dont il a voulu me salir, le désespoir de son état doit l’engager d’épuiser toutes les chances possibles d’un débat inégal avant de s’avouer vaincu ; qu’il vaut encore mieux pour lui se réserver de dire après coup : Les juges ont vu d’une façon, moi je vois de l’autre; que si, descendant à quelque traité conciliatoire, il justifiait par un dur accommodement l’affreuse opinion que sa défense a donnée de son caractère.

Alors l’examinateur bien instruit sait au juste pourquoi nous plaidons, le comte de la Blache et moi.

Ce qu’il voit fort bien encore, en lisant l’écrit que je réfute, c’est que l’avocat, désolé de ne pouvoir offrir pour son client que des allégations sans preuves, et de n’opposer que des riens contre un acte inexpugnable, a cru devoir au moins noyer ces riens dans un tel océan de paroles, que le lecteur égaré pût supposer que, s’il n’entendait pas le raisonneur, il était possible, à toute rigueur, que le raisonneur s’entendît lui-même.

Mais ne prenez pas la peine de le suivre, et laissez-m’en le soin, lecteur. Dès le premier pas, je vois déjà que son argument tourne entièrement dans ce cercle vicieux.

Prenant partout pour accordé le seul point qui soit en débat, cet avocat s’enroue à vous crier : L’acte du ier avril 1770 est bien reconnu faux; donc telle quittance ou telle somme qu’on y porte au débit n’a pas été fournie. L’acte du 1er avril est faux; donc tel contrat qu’on y éteint n’est qu’une chimère. L’acte du 1er avril est faux ; donc ce traité qu’on y résilie n’a jamais existé, etc.

Après avoir longtemps et pesamment raisonné, le triste orateur, se flattant que l’ennui des conséquences a fait oublier le principe au lecteur, se retourne, et, semblable au serpent qui, se mordant la queue, accomplit le cercle emblématique, il revient sur lui-même, et vous dit vicieusement : Puisque j’ai prouvé que telle somme est fausse, que telle quittance est double emploi, que tel contrat est une chanson, que tel traité n’est qu’une chimère, on ne peut me refuser, messieurs, que l’acte qui contient autant d’articles prouvés faux ne soit évidemment faux, nul et frauduleux luimême. — Et puis payez, beau légataire, votre avocat subtil; il a bien convaincu vos juges et vos lecteurs !

Mais j’ai tort de le quereller : s’étant établi votre défenseur, il a dû n’employer que les arguments que vous lui fournissiez : tant pis pour vous s’ils sont mauvais ! c’est votre affaire , et point du tout la sienne. Aussi, lorsqu’il se livre à son propre sens, y marche-t-il avec plus de circonspection : plus vos imputations deviennent graves, et moins il veut les prendre sur son compte.

Tant qu’il ne s’agit que de conjectures sur les prétendues erreurs, doubles et faux emplois, etc., que vous reprochez à cet acte ; comme il sait bien que dix preuves négatives n’en détruisent pas une affirmative, et qu’à plus forte raison, contre un acte signé de deux hommes reconnus sensés, toutes les allégations du monde, dénuées de preuves, sont moins qu’un fétu, c’est sans scrupule qu’il erre avec vous dans le vague d’une foule d’objections contradictoires et plus futiles encore : il ne se croit pas compromis.

Mais lorsque, forcé d’abandonner ce vain badinage, il vous entend articuler que j’ai appliqué après coup de fausses lettres sur les feuilles de plusieurs réponses de M. Duverney ; alors, se refusant à présenter ces horreurs comme sa propre opinion, il veut qu’on sache absolument que c’est la vôtre seule qu’il rapporte.

Ainsi, lorsque, ayant imprimé plusieurs lettres ostensibles, de moi, trouvées sous le scellé de M. Duverney, vous l’obligez à casser les vitres sur les autres ; après vous en avoir fait sentir les conséquences, il poursuit en ces termes :

(Page 41.) «Ces préliminaires établis, il a été « exposé aux soussignés que , quand le sieur de « Beaumarchais écrivait pour demander un ren- « dez-vous à M. Duverney, qui ne croyait pas lui « devoir beaucoup de cérémonie, etc..., on a ajouté « que le sieur de Beaumarchais, ayant conservé « quelques-unes de ces réponses..., a formé le « projet de faire passer ces petits écrits de M. Du- « verney comme des réponses à des lettres qu’il a « forgées, etc. »

(Page 42.) « ON a encore dit aux soussignés , etc. « Enfin ON a mis sous les yeux des soussignés les

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* copies figurées de tous les écrits... qu’ON attri- « bue au sieur de Beaumarchais, etc. »

(Page 44.) « Le comte de la Blache observe qu’il « est étonnant que le sieur de Beaumarchais ait « eu le courage de donner les billets de M. Duver- « ney pour la réponse à cette lettre, etc. »

(Page 51 .) « ON dit que tel était le premier état « de ce billet ; que depuis on a ajouté, après ces « mots : avant midi, ceux-ci : voilà notre compte « signé, etc. »

(Page 52.) « ON a dit aux soussignés que l’addi- « tion après coup de ces quatre mots : voilà notre « compte signé, est palpable, etc... ON a assuré u les soussignés que, pour appliquer une date au « mois d’avril, etc., etc. »

Toujours ON, et jamais nous.

C’est ainsi que l’avocat qui s’intitule les soussignés a cru devoir vous charger seul du poids de vos imputations criminelles, et vous ne tarderez pas à voir qu’il a bien fait ; personne que vous ne devant jouer, dans cette abominable Tarce que vous nommez défense, le rôle de calomniateur, dont je vais vous attacher à l’instant l’écriteau.

Les prudents soussignés ont si bien prévu même à quoi vous vous exposiez, que, pour tâcher de vous soustraire aux conséquences d’une pareille audace, après avoir souillé leur plume à m’imputer en votre nom le plus lâche des crimes, ils ont poussé leur honnête complaisance jusqu’à hasarder que l’on ne pouvait pas vous forcer de faire la preuve de vos imputations, quand même on les soutiendrait fausses.

Ils ont osé estimer que, si je soutenais opiniâtré ment que tout le commerce entre M. Duverney et moi, que je présente , ainsi que les mots voilà notre compte signé , étaient tels que je les prétends, vrais et justes, écrits par M. Duverney , le comte de la Blache ne pourrait être forcé à une dénégation formelle , et que, quand j’aurais bien prouvé l’atrocité du comte de la Blache, il n'en pourrait être tiré aucune conséquence fâcheuse contre ce seigneur, etc. Comme ils sont paternels, ces bons soussignés! Il faut lire tout ce qu’ils en disent (page 53 et suivantes) : en vérité, cela est très-curieux.

Mais ce ton perpétuel de défiance des soussignés, tous ces ouï-dire et ces on dit, sur lesquels ils consultent, rejetant sur vous seul tout ce que leur plaidoyer a d’outrageant, puisque c’est de vous seul qu’ils avouent tirer leurs fausses lumières, et non de leur propre conviction, il s’ensuit que tout ce qu’ils avancent à cet égard n’a pas plus de force et de valeur que si c’était vous seul qui l’avanciez. Si ce qu’ ON leur a dit n’est pas vrai , si ce qu’ON leur a exposé n’est qu’un mensonge absurde, ils n’en sont point garants : il n’y a donc en tout ceci que le comte de la Blache seul qui parle pour le comte de la Blache ; l’avocat consultant avoue partout n’être que l’humble voix

qui nous transmet les dires et les actes sincères de ce seigneur aimable. ON nous a dit, ON nous a exposé.

Or, comme il est bien prouvé, monsieur le comte, par vos lettres que je produirai, par vos récits imprimés que je rapporterai, que de votre aveu vous n’avez jamais su un mot de ce qui s’est passé entre votre bienfaiteur et moi; que vous n’avez trouvé (selon vous-même encore) à son inventaire aucun renseignement sur nos relations particulières, laissant à part nos avocats, je dis que vous seul méritez l’opprobre éternel dont je vais achever de vous couvrir à l’instant.

Une ancienne loi des Lombards, adoptée en France autrefois, portait que, si dans une hérédité quelqu’un se présentait avec une chartre ou titre que l’héritier arguât de faux, il fallait que ce dernier se battît pour prouver qu’il ne devait pas acquitter le titre. Les légataires de ce temps-là devaient trouver les épices du procès un peu chères : ils chicanaient moins. Mais lorsqu’ensuite il s’établit qu’on pourrait décider ces questions par le combat de deux champions, les légataires, moins gênés sur les épices, payèrent volontiers des épées qui ne menaçaient plus leurs poitrines; et maintenant qu’ils n’ont que des plumes à aiguiser, qu’il n’y a plus de versé que de l’encre, et d’effleuré que du parchemin, c’est un plaisir de voir comment les légataires processifs s’en redonnent par la plume de leurs soussignés!

Suivons donc ceux-ci, et fixons-nous à l’aveu solennel qu’ils font (page 40 de leur èonsultation), « que si les lettres rapportées sont parvenues à « M. Duverney, et si à chacune d’elles il a fait la « réponse qui est appliquée par le sieur de Beau- « marchais, il s’ensuivra très-certainement que « M. Duverney a eu la plus parfaite connaissance « de l’écrit du 1er avril; qu’il a travaillé lui-même « à le former, à le corriger, à le mettre en l’état « où il est. » Voilà le seul point auquel je me cramponne.

De sorte que si je prouve, à la satisfaction du lecteur et des juges, la véracité de ce commerce, à mon tour il faut m’accorder qu’il ne restera rien de l’édifice hypothétique du comte de la Blache et des soussignés.

Mais par quelle suite de raisonnements ce comte de la Blache, que je ne nommerai plus Falcoz, parce que c’est son nom, et que son nom l’afflige; par quelle suite de raisonnements, dis-je, est-il parvenu à faire illusion à de graves avocats, à leur inspirer du soupçon sur la véracité de ces lettres? Eux-mêmes vont nous l’apprendre dans leur longue consultation.

Le comte de la Blache leur a dit : car le mot on signifie toujours le comte de la Blache ; et quoique cette dénomination ne soit pas en grand honneur parmi nous, on, ou le comte de la Blache, leur a dit que jamais il n’y avait eu entre M. Duverney et

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moi aucun objet de relation et de correspondance étranger à la froide protection qu’il m’accordait : moins encore aucune ombre de familiarité, dont la supposition, leur a-t-on ajouté, serait flétrissante pour M. Duverney.

(Page 10.) « Les lettres de M. Pâris Duverney « sont honnêtes, mais sèches, et il n’y a pas une « seule expression qui sente la familiarité, etc. » (Page 11.) « On voit que depuis l’époque de la «première recommandation en 1760, etc., il « n’existe aucune trace d’aucun autre objet de « relation de correspondance ; encore moins existe- « t-il quelque vestige de familiarité, etc. »

(Page 13.) «Recommandé à M. Duverney, le « sieur de Beaumarchais en était accueilli honnê- « tement, mais sans que jamais l’un ait autorisé « l’autre à la moindre familiarité. (Idem.) M. Du- « verney avait fait des démarches pour le sieur de « Beaumarchais, etc... ; mais jamais on n’a connu « d’autre objet de liaison... Cependant l’écrit du « 1er avril 1770 suppose entre eux les liaisons les « plus intimes, des liaisons qui exigeaient le secret « le plus impénétrable, etc... »

(Page 14, au bas.) « Elles (ces liaisons J ne peu- « vent trouver de confiance dans l’esprit de per- « sonne ; il est impossible d’en imaginer aucune « qui ne soit démentie par l’âge, la dignité, le ca- « ractère, les vues et les occupations de M. Pâris « Duverney. La supposition de ces liaisons est une « fable ridicule , à laquelle il est impossible de se « prêter. »

D’où l’ON conclut que M. Pâris Duverney n’a jamais eu connaissance de l’écrit du 1er avril 1770, ni des lettres qui l’accompagnent.

Vaillamment conclu, monsieur le comte de la Blache! puissamment raisonné, judiciosi subsignati! (Vid. Molière in recept. med.)

Mais, judicieux soussignés! mais, seigneur héritier! si par hasard votre majeure était vicieuse; si l’on vous prouvait irrésistiblement que cette intime familiarité, que ces liaisons secrètes, et sur des objets mystérieux, n’ont jamais cessé d’exister entre les deux personnes que vous outragez gratuitement?

Si d’un commerce de plus de six cents lettres, toujours écrites et répandues sur le même papier, qui toutes ont été brûlées, le bonheur du sieur de Beaumarchais lui en avait conservé des fragments assez clairs pour porter la conviction de cette familiarité dans tous les esprits?

Et si ce Beaumarchais, à qui vous faites (page 57) le défi le plus imprudent de produire quelque chose de ce commerce écrit et répondu sur le même papier, vous montrait tout à l’heure assez de lettres familières et de billets mystérieux, étrangers à l’acte du 1er avril, pour que l’analogie de la forme, du style et des envois vous forçât vousmêmes à convenir que cette façon de correspondre était constamment établie entre M. Duverney et lui?

Et s’il en concluait à son tour que, puisqu’ON nie les lettres qui se rapportent à l’acte, ON doit nier aussi celles qui ne s’y rapportent pas ; que si ON nie les unes et les autres, il faut qu’ON s’inscrive en faux contre toutes ; et que si ON succombe dans cette inscription de faux, il est judicieux d’attacher à ON ou des oreilles pour avoir si mal argumenté, ou un écriteau pour avoir si bien calomnié?

Que penseriez-vous, messieurs, de son petit argument?

Que diriez-vous alors de vos cinquante-huit pages d’injures, de vos raisonnements tortillés, de vos outrageantes imputations et de vos notions illuminées contre un acte inexpugnable que vous n’avez pu seulement effleurer? Vous courberiez le chef, et ne diriez plus rien ! et c’est à quoi je vais vous réduire.

Pour première preuve d’une amitié bien tendre, et qui ne va pas sans une douce familiarité, je pourrais rappeler au comte de la Blache queM. Duverney, par exemple, m’a prêté dans un seul jour cinq cent mille livres pour acheter une grande charge, en quatre cent mille livres de rescriptions, et cent mille francs déposés chez Devoulges, son notaire, duquel le certificat est joint aux pièces.

Je pourrais ajouter qu’il m’a prêté cinquantesix mille livres sur ma charge de secrétaire du roi; plus, quatre-vingt-trois mille livres de supplément pour former les cent trente-neuf mille francs de notre arrêté de compte; plus, dans une autre occasion, pour deux cent mille livres de ses billets au porteur; et conclure humblement qu’un homme qui prête autant d’argent à un autre, ou croit avoir de grands engagements à remplir envers lui, ou lui a voué la plus solide amitié : surtout si l’obligé n’est pas un assez grand capitaliste pour que tant de prêts soient solidement appuyés, et s’il n’y a de garant entre eux de la sûreté du prêt que la confiance de l’un en la probité de l’autre.

Mais non’: je n’emploierai pas cette première preuve d’intimité; car ON pourrait me répondre qu’ON ne voit pas la nécessité de conclure qu’un homme en aime un autre et le considère, parce qu’il lui prête, en plusieurs fois, près d’un million sans sûretés. Laissons donc de côté cet adminicule de preuve qui n’émeut pas encore le seigneur ON, et cherchons-en quelque autre à sa portée.

Mais si, pour infirmer les insinuations perpétuelles des soussignés , que le style dont M. Duverney se servait avec moi fut toujours froid, sec, jamais obligeant, souvent même assez dédaigneux, je commençais par leur montrer une réponse de ce grand citoyen, du 24 juin 1760, à ma lettre du 19 juin même année, qu’ON a tronquée (p. 7) en la citant, et je sais bien pourquoi; le choix de cette éponse, portant sur un objet cité par le

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seigneur ON lui-même, paraîtrait, je pense, assez applicable à la question, surtout si cette réponse disait :

« J’ai reçu, monsieur, la lettre que vous m’avez « fait l’honneur de m’écrire le 19 de ce mois. On « ne saurait être plus sensible que je le suis à tout « ce que vous voulez bien m’y dire d’obligeant, et « je saisirai avec bien du plaisir les occasions de « vous en ■prouver ma reconnaissance .

« J’avais bien imaginé, monsieur, que vous « seriez content du mémoire de M. de..., etc. Je ne « pense pas que ce soit encore le moment de le « produire et de le rendre trop public; et mon «intention, que j'espère que vous approuverez, est « de m’en tenir, quant à présent, à le communi- « quer à un certain nombre de personnes choisies , etc. « Je ferai très-volontiers usage de vos dispositions « à le faire connaître et à lui faire prendre faveur; « et je vous prie d'en recevoir d'avance tous mes « remerciements. J’ai l’honneur d’être, avec un très- « parfait attachement, votre, etc.

« Signé Paris Duverney. »

Et si, au bas de cette lettre, ON voyait écrit, de la même main que le corps de la lettre, ces mots M. de Beaumarchais , qui prouveraient qu’elle me fut écrite, aurais-je si mauvaise grâce d’en conclure qu’en 17b0, temps auquel ON soutient que M. Duverney me connaissait à peine, et quoique je fusse alors plus jeune de dix ans qu’en 1770, époque de notre arrêté de compte, M. Duverney, par dépit du profond mépris que les soussignés et le seigneur ON affectent pour ma grande jeunesse; que M. Duverney, dis-je, avait déjà tant d’estime et de considération pour moi, qu’il me mettait au nombre des personnes choisies auxquelles il confiait la lecture et le jugement d’un mémoire qui lui importait; « qu'il avait bien imaginé que « j’en serais content; qu'il espérait que j’approu- « verais ses vues à cet égard ; qu'il ferait très- « volontiers usage de mes dispositions à lui faire « prendre laveur; qu'il me priait d’en recevoir « d avance tous ses remerciements; qu'il saisirait « avec bien du plaisir les occasions de me prou- « ver sa reconnaissance de tout ce que je voulais « bien lui dire d’obligeant; enfin, qu'on ne pou- « vait y être plus sensible qu’il l’était, etc... »

Ah! ah ! messieurs, voici pourtant qui n’est ni froid, ni sec, ni dédaigneux : il y a plus ici que de l’estime et de la considération; on y va jusqu’à la reconnaissance!

Mais puisque vous avez bien voulu citer, quoiqu’en la mutilant, ma lettre du 19 juin, à laquelle celle-ci répond, je voudrais qu’ON me fît le plaisir de la joindre au sac en original, afin que M. le rapporteur et les autres juges connaissent bien le ton qui régnait dès ce temps entre le vieillard dédaigneux et le jouvenceau dédaigné; surtout qu’ils y voient auprès de qui je devais faire

prendre faveur à ce mémoire chéri, et pourquoi M. Duverney croyait déjà me devoir tant de reconnaissance.

Cependant, comme on pourrait objecter que cette lettre est ostensible, et que tous ces témoignages publics de haute considération et de reconnaissance n’emportent pas la nécessité d’une amitié particulière et d’une liaison mystérieuse, je veux bien encore laisser de côté la considération qu’il m’accordait publiquement, et chercher un morceau transitoire qui nous rapproche un peu des preuves d’un commerce très-familier. Nous joindrons cependant cette seconde pièce au procès.

J’ai retrouvé, je ne sais où, sous mon bureau, je crois, dans le seau des papiers inutiles, n’importe, un fragment de lettre déchirée : elle est de M. Duverney; l’écriture est de ses bureaux, et ce nom, M. de Beaumarchais , écrit de la même main au bas du papier, prouve encore que cette lettre m’était adressée.

J’avais apparemment proposé à M. Duverney de lui envoyer ou de lui présenter quelqu’un : peutêtre avait-il oublié de tenir sa porte ouverte à l’assignation donnée, et lui en avais-je fait un reproche auquel il répondait, puisque le fragment qui me reste porte encore ces mots « ... le voir chez moi; « mais je consens volontiers que vous lui teniez la « parole que vous lui avez donnée de l’y faire « venir. J’ai l’honneur d’être très-parfaitement.,. »

Très-parfaitement est sec, interrompt vivement le comte de la Blache. Fort sec, dit en écho son écrivain. Très-parfaitement est des plus secs en effet, disent gravement les soussignés, et point du tout obligeant. De plus, ce fragment, quoique d’une date inconnue, est certainement postérieur à la première lettre que vous avez citée. Donc, M. Duverney avait déjà perdu cet attachement éphémère qu’un peu de poudre aux yeux lui avait d’abord inspiré pour vous. Très-par faitement ! rien de plus sec, en vérité.

— Ah ! messieurs, que vous êtes vifs ! puisque je cite ce fragment, il faut bien qu’il contienne autre chose que très-parfaitement .

Après très-parfaitement, votre très-humble, etc., signé Pâris Duverney, le commis qui a écrit et pré senté la lettre à la signature se retire; et M. Duverney, qui la relit, la trouvant, comme vous, messieurs, sans doute un peu trop sèche, y ajoute ces mots de sa main :

« Ma réponse vous surprendrait, si je ne vous « disais pas que ma mémoire est quelquefois înfi- « dèle et que souvent je n’entends pas ce qu’on « me dit. »

Voilà pourtant, messieurs, une espèce d’excuse d’avoir manqué le rendez-vous! et cette excuse, il ne la fait pas ajouter par son secrétaire! et la sécheresse du style de bureau, celle du très-parfaitement, il la corrige lui-même, dans un postscriptum obligeant qu’il met, tout de sa main, au

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bas de la lettre! N’est-ce donc rien, à votre avis?

Ma foi, c’est peu de chose, dit avec ennui le comte de la Blache. Presque rien, reprend l’écho ; rien du tout, ajoutent ceux-ci. D’ailleurs, comment ce fragment prouverait-il qu’il y avait un commerce particulier entre M. Duverney et vous?

— Mon Dieu! j’y vais venir; et si ce post-scriptum ne le prouve pas encore, il est au moins la douce transition d’une correspondance ostensible et de main de secrétaire, au commerce libre et dégagé dont j’espère avant peu vous convaincre. Patience, messieurs, patience ! En attendant, encore une pièce inutile au sac.

J’avais écrit à M. Duverney que je partais pour Versailles; et comme il était dans l’usage d’envoyer à la reine, à madame la dauphine, à Mesdames, les prémices de ses serres chaudes pour faire sa cour, et qu’indépendamment des autres soins que je prenais pour lui, je me chargeais toujours d’offrir ces petits dons à la famille royale, il me répond, tout de sa main, ce qui ne lui arrivait jamais, comme ON sait fort bien, et comme ON l’a certifié aux soussignés :

« Je fis demanderhier à mon jardinier, monsieur ,

« s’il avait des ananas; mais il m’a fait dire ce « matin qu’il n’en aurait au plus tôt que dans huit « jours. J’en suis d’autant plus fâché, que j’aurais « été fort aise de profiter de cette petite occasion a pour faire ma cour à madame la dauphine et à « Mesdames, etc... Signé Paris Duverney. » Et sur l’adresse : A M. de Beaumarchais , aussi de sa main.

Si cette réponse n’est pas écrite sur le même papier de ma lettre, c’est que l’objet, n’étant pas important, n’exigeait point cette précaution usitée entre nous dans les affaires secrètes; mais au moins sommes-nous entièrement sortis du commerce bureaucratie

Je suis, comme on voit , un bon petitjeunehomme, qui fait bien les commissions de M. Duverney près de la famille royale : il me charge des fleurs et des fruits de son jardin; je les présente, il m’en sait bon gré ; il m’en remercie verbalement, il m’en écrit obligeamment, tout de sa main. Voilà déjà un petit mystère : nous avançons en preuves.

Pardieu ! si vousavancez, vous n’avancez pas vite, me dit le comte de la Blache impatient, et je ne vois pas encore...

Et moi bien humblement, comme Panurge au marchant Dindenaut: Patience, ami, patience! Nous ne sommes plus à Paris, où vos imputations faisaient hausser les épaules à tout le monde par l’excès de leur ridicule, où tout ceci n’était que trop connu. Nous sommes dans Aix, devant des magistrats et un public très-peu instruits du fond de notre affaire. Eh ! lorsque vous avez noyé dans cinquante-huit mortelles pages d’injures vos innocentes calomnies, ne puis-je à mon tour employer quelques feuillets à mes petites justifications ? Patience, ami, patience! et ne laissons pas man-

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quer au sac une pièce de plus, très-inutile à l’acte du 1er avril.

Enfin, comme j’allais et venais fort souvent de Paris à Versailles, et que je n’avais que deux chevaux de carrosse, M. Duverney me propose, un beau jour, de m’en donner deux autres, pour être mieux marchant , me dit-il : car il pensait, comme le maréchal de Belle-Isle, qu’il ne faut que deux choses pour mener beaucoup d’affaires à la fois : du pain pour vivre, et des chevaux pour courir. Il m’en proposa donc deux autres; et moi, qui n’étais pas aussi fier avec lui que je le suis avec le seigneur ON qui me plaide, je les accepte ; et pour les faire prendre chez lui, je remets à mon cocher une lettre badine, dans laquelle on lit ces mots :

« Monsieur,

« Je vous réitère mes actions de grâces de tous « vos bienfaits, et notamment du dernier, qui est (( le présent de vos deux chevaux d’artillerie. Je les « féliciterai d’être vigoureux : car, quoique je ne « sois pas aussi lourd qu’un canon, ils regagneront « bien avec moi, par la fréquence des courses, ce « qu’ils auront perdu de tirage sur la pesanteur « spécifique du premier personnage. Je ne devais « les faire prendre qu’à mon retour de Versailles;

(c mais j’ai réfléchi qu’il vaut mieux qu’ils y aillent « à pied en m’y menant, que moi à pied en ne les « y menant pas ; parce que je vais faire aller ceux « que je destine pour la campagne en chevaux de « monture, etc., etc. »

Toute la lettre est de ce ton badin. Et M. Duverney, qui ne se souciait pas qu’ON sût qu’il me faisait des présents de chevaux, parce que le seigneur ON, alerte en fait d’héritage, avait les yeux ouverts sur l’écurie comme sur la cassette ; M. Duverney, qui d’ailleurs avait ses raisons pour qu’un style aussi léger de ma part ne pût tomber aux mains de nos espions, me répond cette fois, sur le même papier, de sa main, tout à travers mon écriture, ces mots aussi simples que clairs... Messieurs, voulezvous lire vous-mêmes?... Voyons, voyons, dit l’héritier; voyons, dit l’écrivain en s’approchant; voyons donc à la fin, disent les soussignés en essuyant les verres de leurs lunettes.

« Pour essayer ces chevaux, ils sont allés à u l’École militaire: c’est pourquoi vous ne pouvez « les avoir qu’après-demain. »

— Et c’est bien là son écriture? — Messieurs, vous vous en assurerez : je vais joindre la pièce au procès, quoique inutile à l’acte du 1er avril 1770, qui allait fort bien sans ces deux chevaux.

Qu’est-ce donc, monsieur le comte? vous froncez le sourcil; et votre joli minois bouffe de chérubin soufflant s’allonge et se rembrunit un peu! Remettez-vous : ce n’est rien. Ne voyez-vous pas que, dans cette lettre, je lui rends des actions de grâces de ses bienfaits , et que je la finis par le profond respect avec lequel je suis , etc.? N’y voyez-vous pas

encore avec quelle sécheresse il me répond? et, quoiqu’il me donne deux chevaux, voyez s’il y met un seul mot de monsieur, le moindre petit compliment!

Croyez-moi, monsieur le comte, il est bien consolant pour vous gî/’OiVpuisse dire encore: M. Duverney avait écrit, sur une feuille de papier, au sieur de Beaumarchais, ces mots : « Pour essayer « ces chevaux, iis sont allés à l’École militaire : « c’est pourquoi vous ne les pourrez avoir que « demain. » Et ne voilà-t-il pas que ce fripon de Beaumarchais, pour faire rapporter sa lettre à celle de M. Duverney, laquelle évidemment ne saurait être une réponse, écrit après coup sur la même page et feuille :

« Je vous remercie du présent de vos deux che- « vauxd’artillerie...,jevoussuppliedonc de vouloir « bien donner vos ordres pour qu’on les remette à « mon cocher... Donnez-moi les plus vigoureux,

« car ceux-là gagneront bien le dîner que les vô- « très mangeront toujours d’avance, etc., etc. » Ah ! le fripon ! le fripon ! le dangereux fripon !

— Quels cris! quelle fureur! Ah! que vous êtes bouillant, rudanier et sans gêne avec les pauvres roturiers, monsieur le comte! On voit bien que vous êtes de qualité! Patience! et puisque cela vous échauffe et ne suffit pas encore à votre conviction, allons au fait : sautons à pieds joints pardessus toutes les transitions, et présentons une des lettres sur lesquelles on a prononcé ce terrible anathème (page 49) : « On peut prédire sans té- « mérité qu’il ne les joindra jamais au procès. »

Pardonnez-moi, grand prophète! je vais joindre la présente aux pièces du procès, quoiqu’elle ait trait à des objets que vous ne saurez jamais. Mais comme elle s’explique assez peu sur ces objets cachés, qu elle honore assez le cœur de mon ami respectable, et surtout qu’elle prouve assez bien la douce familiarité, la parfaite confiance et l’entier versement de son âme dans la mienne, j’oserai l’opposer à vos peu redoutables calomnies. Un léger fragment de ma lettre déchirée, je ne sais comment, n otera rien au mérite de la réponse de M. Duverney. Voici ce que je lui écrivais :

(< Je ne puis plus rien faire, mon ami; j’ai suivi « exactement ce que vous m’avez ordonné : il a « touché l’argent ; mais tout cela ne le console pas ;

« il veut vous voir. Écrivez-moi quelque chose que « je puisse lui montrer; comme vous voudrez. Ma « foi, c’est un homme de mérite, et digne de tout « ce que vous faites pour lui. Il a des ennemis « puissants; mais, dans ce moment surtout, il pâte raît vouloir tout abandonner. Je ne crois pas « que ce soit votre avis. Savez-vous, mon ami, que « tout... serait perdu apparemment, etc. » Le reste manque...

Eh quoi ! M. de Beaumarchais, vous osez nous faire croire que vous avez écrit à un vieillard respectable de quatre-vingt-quatre ans : « Je n’y

«puis rien faire, mon ami; savez-vous, mon « ami, etc... »

— Oui, messieurs, je l’ose...

— Vous, jeune homme! son maigre et dédaigné protégé! — Oui, messieurs.

— Vous qui n’en étiez (page 13) « accueilli qu’a- « vec la distance qui devait être entre des per- « sonnes si différentes, et sans que jamais l’un ait « autorisé l’autre à la moindre familiarité? » — Oui, messieurs.

— A cet homme respectable, dont (page 50) « l’extrême disproportion d’âge, d’état, de condi- « tion, d’occupation; dont tout enfin démontrait « qu’il n’y avait jamais eu la moindre familiarité « entre vous et lui? » — Oui, messieurs.

— A cet auguste vieillard? tandis que (page 53) « tous ses billets de rendez-vous prouvent la séche- « resse avec laquelle il vous répondait, et dont il « paraît que vous n’avez jamais reçu par écrit un « seul mot d’honnêteté?» — Oui, messieurs, ne vous déplaise, à lui-même.

— Et comment prouverez-vous une telle insolence, une telle absurdité? — Sauf votre bon plaisir, messieurs, je la prouverai par la réponse de M. Duverney, de sa main, sur le même papier, comme c’était notre usage en affaires secrètes.

Voici donc la réponse de cet ami, à qui j’écrivais mon ami. Je vous supplie, messieurs, de la bien retourner, commenter, tortionner, mais de ne pas vous épuiser dessus. Réservez vos forces pour quelques autres réponses plus extraordinaires encore, dont je veux gratifier le seigneur ON avant la fin de ce mémoire.

« Depuis quatre jours je ne dors presque point,

« mon ami. » — (Mon ami ! juste ciel! à M. de Beau- « marchais! Mon ami! — Oui, oui, oui, messieurs, mon ami; mais laissez-moi donc lire!) « Je ne dors « presque point, mon ami; je mange fort peu. J’ai « des peines dans l’âme plus fortes que ma raison.

« Un ami qui m’écrit trois billets, auxquels je n’ai « pas eu la force de répondre, est la cause de mon « fâcheux état. Il me mande que je le verrai pour « parler de mes affaires et des siennes... Il me de- « mande des conseils; il veut s’expatrier, tout « abandonner. Le doit-il faire, oui ou non?... Vos « avis dictés par l’amitié pourraient guider la « route que doit tenir cet infortuné... Je crains « pour sa vie et pour sa tête... J’avoue que sa si- « tuation me pénètre de douleur... ayant, dans « toutes les actions de sa vie, exposé ses jours pour « son maître. Quelle récompense! grands dieux!

« brulez-moi ! » Et cette lettre, messieurs! je la joins encore au procès, quoique étrangère et fort inutile à l’acte du 1er avril, ainsi que toutes les autres.

— Mon ami ! vos avis dictes par V amitié!... Brùlez-moi!... qu’est-ce que tout cela signifie?... Serait-il donc vrai, grand Dieu! qu’il y eût eu un pareil commerce entre (page 1 1) « un homme ac-

MEMOIRES

« crédité... grave par caractère, et accoutumé par « la plus longue expérience à l’observation de la « différence des procédés... et un homme de beau- « coup d’esprit, jeune... sollicitant un vieillard vé- « nérable... et se renfermant par devoir et par « intérêt dans le respect qu’il lui devait? »

— Hélas! oui, messieurs, il existait un pareil commerce entre ces deux hommes; et cela parce que l’honorable estime de l’un ne se mesurait pas sur la jeunesse de l’autre, et parce que le vénérable vieillard pensait qu’on devait accorder sa considération et sa confiance, nonpropter barbam , sed propter... le mot qu’il vous plaira.

Mais qu’est-ce que tout cela fait? n’avez-vous pas la ressource de vous inscrire en faux contre l’acte du 1er avril, contre les lettres qui s’y rapportent, contre celles qui ne s’y rapportent pas; contre les lettres ostensibles, le commerce familier et les billets mystérieux dont je vais vous parler? Quelque douloureux que cela soit, il faudra pourtant bien tout payer, ou finir par là.

Je sais ce qui vous retient, monsieur le comte : vous trouvez l'homme un peu cher à pendre, et votre indécision n’est ici qu’un débat entre la haine et l’avarice : car sans cela... mais c’est où je vous désire depuis un siècle, pour vous offrir la petite leçon de prudence et d’honnêteté dont vous avez si grand besoin. En attendant, joignons au sac, et surtout avançons.

Voici un autre billet plus mystérieux, quoique moins important, mais dont le voile est assez léger pour que l’œil de lynx du comte de la Blache, ou la double vue des soussignés, perce au travers et devine qu'il s’agissait ici d’or et d’argent. J’écrivais à M. Duverney, mais sans monsieur ni vedette, sans respect, sans signature, et même sans date :

« Il dit qu’il ne croit pas que les vins arrivent, « et vous prie de vous arranger là-dessus; ils ont « eu une grande conférence avant-hier à votre « sujet. Il me paraît que tout est bien suivant vos « désirs; mais ces vins les inquiètent, et, sans les « vins, il n’y aurait rien à faire : car tout ce monde « est diablement altéré. Le mot de la demande est, « dans le cas où les vins n’arriveraient pas, si vous « y suppléerez. Je n ai pas pu répondre, parce que « cela dépend de vos forces actuelles et du degré « d intérêt que vous mettez à la réussite. Il est né- « cessaire que vous vous voyiez. »

— Et qu’est-ce que M. Duverney répondit à cet amphigouri de vins? nous dit dédaigneusement le comte de la Blache en relevant un peu les narines et se balançant sur son siège : ON est assez curieux de le voir. — Il a répondu, monsieur le comte, sur le même papier, de sa main, une chose fort claire pour moi, quoique assez obscure pour tout autre. La voici :

« Que les vins arrivent ou n’arrivent pas, cela « paraît égal; on en trouvera toujours au besoin.

« soit du bourgogne ou du champagne : il faut « attendre encore la réponse. »

— Quoi! de son écriture? — Vous pouvez en juger; je produis la pièce.— Répondu sur le même papier?— Avec l’empreinte de son cachet et du mien, en signe que le billet est rentré comme il était sorti. — Cela est bien étrange! dit le comte de la Blache en se levant brusquement. — Cela est ainsi, dit le sieur de Beaumarchais en s’asseyant tranquillement. Mais laissons ce vin, et tirons-en d’une autre futaille; celui-ci aura quelque chose de plus piquant encore. C’est moi qui parle dans cette lettre, en prévenant toujours le lecteur qu’il doit regarder comme un chiffre tout ce qui devient inintelligible et sort du langage ordinaire.

Mais avant que d’aller plus loin, j’observe que ce qui caractérise encore mieyx le commerce libre et dégagé que nous avions ensemble est la remarque suivante, que je prie le lecteur de vérifier après moi. C’est que le répondant, entre nous deux, prenait toujours le style de celui qui écrivait le premier, afin que, la même figure étant continuée, la réponse offrît un sens clair à celui qui devait la recevoir.

Ainsi, lorsque M. Duverney m’écrivait, si pour mieux envelopper ses idées il déguisait son style et sa main sous le voile d’une femme écrivant à son ami, cette espèce de chiffre ou d’hiéroglyphe, si clair pour moi, devenait tellement obscur pour tout autre , que, lorsque j’avais répondu sur le même papier, d’un style analogue au sien, en supposant le commissionnaire infidèle ou négligent, il était impossible à tout autre qu’à nous de deviner de quoi il s’agissait. Et c’est, messieurs, par de tels moyens, avec des commerces ainsi déguisés, que les politiques de tous les temps ont voilé les secrets de leurs correspondances intimes aux curieux, aux espions, aux ennemis, et même aux légataires universels.

De ces lettres écrites en premier par M. Duverney, et répondues par moi sur le même papier, on sent bien que je n’en ai point, et le fait que j’expose en donne la raison: elles étaient répondues sur le même papier. Mais si par hasard, après une conflagration crue générale , j’ai retrouvé quelques fragments ou quelques-unes de celles que je lui écrivais et auxquelles il répondait de sa main, sur le même papier et dans notre style oriental (comme nous l’appelions), n’est-il pas évident qu’il en résultera la même preuve en faveur du commerce particulier qui m’est contesté si bêtement? Ainsi, malgré l’opposition du comte de la Blache et la consultation des soussignés, mon observation subsiste (comme dit Dacier).

J’envoyais àM. Duverney une petite lettre d’une grande importance; il fallait réponse aussitôt ; je m’enveloppais plus qu’à l’ordinaire en écrivant, parce que l’occasion était infiniment grave. Je lui écrivais donc :

MÉMOIRES

« Lis, ma petite, ce que je t’envoie, et donne-moi s « ton sentiment là-dessus. Tu sens bien que dans « une affaire de cette nature je ne puis rien décider « sans toi.

« J’emploie notre style oriental, à cause de la « voie par laquelle je te fais parvenir ce bijou de a lettre. Dis ton avis ; mais dis vite, car le rôt « brûle. Adieu, mon amour. Je t’embrasse comme « je t’aime. Je ne te fais pas les amitiés de la Belle :

« ce qu’elle t’écrit t’en dira assez. »

— Ah ! pour le coup, monsieur de Beaumarchais, vous vous moquez de prétendre qu’une pareille extravagance ait pu jamais être envoyée à M. Duverney! Vous, jeune homme, « qui ne vous êtes « jamais présenté chez lui que comme son rede- « vable et comme son obligé (page 13), » vous le tutoyez, vous l’appelez ma petite ? Allez, vous mériteriez...

— Dulciter , soussignés! Allons doucement, monsieur le comte ! Entendons-nous, messieurs ! Réellement vous êtes encore un peu jeunets, sur les affaires du monde et de la politique.

Sans parler du temps présent, dont je ne dirai mot, et pour cause, qu’eussiez-vous donc pensé de .notre bon roi Henri IV et de ses secrétaires d’État Villeroi et Puysieux , qui s’amusaient, comme de grands enfants, à tout défigurer dans le monde, en écrivant à La Boderie , ambassadeur de France à Londres : à se nommer, lui roi, le Cordelier ; la reine d’Espagne, l'Asperge ; le roi de Pologne, la Sauterelle ; le landgrave de Hesse, le Chapon ; le royaume de Naples, la Tarte ; les puritains anglais, les Dégoûtés ; enfin, le consistoire de Rome, la bassecour, etc., etc. ? Réellement vous êtes un peu jeunets, soussignés ll

Mais, avantde gronder le sieur de Beaumarchais, voyez la réponse de M. Duverney sur le même papier, de sa main, et du même style oriental , usant aussi de la douce liberté du tutoiement; et puis levez la férule après, si vous l’osez, sur le jeune homme d’autrefois: il n’est pas moins follet que celui d’à présent, que vous voulez châtier.

La voici cette réponse, qui certes renfermait un sens bien éloigné de celui qu’elle offre aux soussignés :

« Je ne saurais comprendre comment on a conçu <( cette idée, dont l’exécution passe mes lumières. « Je souhaite que ce soit un bien pour ta maî- « tresse. Il suffit qu’elle soit de ton avis. Le mien « serait déplacé entre amant jaloux et femme bien « gardée. Je crois qu’il est difficile de réussir. Je

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