‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 569 sur 803 · La famille Faesch est une des premières de Bûle · texte numérisé non relu

La famille Faesch est une des premières de Bûle

MÉMOIRES

« Il y a deux ans que ces orages ont été plus fréquents i et plus violents. Comme le divorce est permis dans mon pays et dans ma religion, j’ai écrit, il y a un an, à mes parents collatéraux que je voulais briser ma chaîne.

« On a cherché à m’adoucir : un frère utérin que j’ai est venu à Paris le mois de mai dernier ; il a cherché à pacifier ces troubles : c’est l’époque de ma grossesse.

« Au bout de quelque temps qu’il a été parti, mon mari a recommencé ses persécutions, et a passé toutes les bornes.

« Je me suis plainte de mon côté, et je me suis occupée d’obtenir dans les tribunaux (en me séparant de mon mari) le repos que les conciliations n avaient pu me procurer.

« Mon mari, craignant sans doute l’effet de ces démarches, a cherché à les prévenir par l’autorité.

« La nuit du 3 au 4 août, deux hommes se sont présentés à moi, et m’ont dit que M. le lieutenant de police désirait me parler.

« Je témoignai quelque surprise du message à une heure aussi indue : ne pouvant cependant imaginer aucune violence, je m’habillai pour suivre les deux inconnus.

« Je marquai de l’étonnement de ne point trouver ma voiture ni mes gens. On me représenta que c’était pour prévenir des interprétations de leur part; que je rentrerais tout de suite; que c’était pour m’expliquer avec mon mari devant le magistrat. Je me rendis : on fit approcher un fiacre, où je trouvai un troisième personnage. Je m’aperçus qu’on prenait une autre route que celle de l’hôtel de la police; je demandai pourquoi : on me répondit encore que le magistrat, craignant que je ne fusse vue de ses gens, avait par délicatesse cru devoir me parier en maison tierce.

« Je me payai de cette raison; j’arrivai dans une cour ; on me lit entrer dans une salle au rez-de-chaussée; et l’homme aux expédients, quittant l’anonyme et sa feinte, me demanda pardon de la supercherie, me dit qu’il était exempt de police, et que j)eusse à rester par l’ordre du roi dans le lieu où j’étais.

« Je ne puis rendre compte de ce qui s’est passé le reste de cette nuit et les trois premiers jours qui l’ont suivie: je me suis évanouie plusieurs fois; j’ai eu le transport. Un homme est venu me parler, m’interroger, me faire signer : ma tête n’était pas à moi, et je n’ai qu'un souvenir confus.

« Je vis M. le lieutenant général de police, qui m’a paru me marquer de l’intérêt. Mes idées s’étant calmées, j’ai appris que j’étais rue de Bellefond, au château de Charollais, dans une maison de force régie par deux femmes nommées Lacour et Douay ; qu’on y renfermait des folles et des femmes prostituées.

« On m’a ôté ma femme de chambre pour m’en donner une du lieu, chargée sans doute du soin de m’espionner.

« On m’assure que je suis traitée extraordinairement; quoique accoutumée à l’aisance, je ne me plaindrai pas des privations physiques que j’éprouve dans mon état, et qui influent sur ma santé et sur le fruit que je porte dans mon sein.

« J’avais été avertie que mon mari machinait contre moi : on m'avait dit même que des gens avec qui il m’avait fait dîner étaient des espions de la police, quoiqu’il les eût annoncés pour des négociants arrivant des grandes Indes.

« Le 25 juillet, je fis deux procurations, dont une pour M. Silvestre, avocat aux conseils, qu’on m’avait indiqué comme un honnête homme, à l’effet de veiller à mes intérêts et de prévenir quelques manœuvres contre moi; j’avoue que je regardais cette précaution comme

superflue, ne pouvant imaginer que le gouvernement se mêlât de mes querelles avec mon mari, et qu'on me ravirait l’honneur, la liberté, mes enfants, peut-être ma fortune, sans m’entendre, quoiqu’il y ait des tribunaux.

« Depuis ce moment, j’ai sans cesse demandé à parler à mon avocat : je n’ai pu l’obtenir; je n’ai vu que mon frère, jeune homme âgé de vingt ans, qui, instruit de mon malheur, est venu d’Allemagne à Paris. C’est par lui que j’ai pu avoir quelques renseignements sur la conduite que j’avais à tenir; c’est par lui que j’ai pu faire passer quelques lettres pour instruire mon avocat de mon sort, le prier d’agir pour me tirer de ce gouffre.

« Je n’ai point reçu de réponse; on a cherché à intimider mon frère, et on est parvenu à le faire repartir, dans la crainte qu’il ne me secourût. J’ai demandé s’il n’y avait pas de juges que je pusse implorer. Il m’a dit que le parlement était en vacance ; il m’a remis une liste imprimée; et j’ai imaginé d'écrire à toutes les personnes de cette liste pour demander justice et appui.

« Je n’ai rien commis contre l'État; je demande qu’on s’informe de la société qui venait chez moi, si j’ai mérité, par ma conduite, d’être mise dans un lieu de prostitution, où je manque de tout, moi qui tenais un rang dans le monde, qui ai apporté une fortune considérable, et qui ai toujours vécu dans l’abondance.

« Je suis instruite que mon mari craint que je ne redemande mon bien : on dit que ses affaires sont surchargées par les grandes entreprises dans lesquelles il s’est intéressé, entre autres dans une aux Quinze- Yingts. Il est triste de perdre ma liberté, parce que ma fortune périclite.

ce Sa conduite postérieure m'annonce la vérité de ces conjectures. Après m’avoir diffamée de la manière la plus cruelle, il parle de revivre avec moi; la cupidité seule ou l’impossibilité de justifier de mon bien peut lui faire mépriser jusqu’à ce point la délicatesse et l'honneur.

« Quoi qu’il en soit, je supplie respectueusement nosseigneurs d’avoir pitié d’une jeune femme étrangère, sans expérience, ne connaissant ni les usages ni les lois; je mets sous leur protection ma vie et celle de 1 enfant que je porte dans mon sein : car je dois tout craindre après ce que j’ai souffert. Si mon mari croit avoir le droit de me traiter aussi barbarement, pourquoi fuit il les regards de la justice pour me persécuter ténébreusement? Après m’avoir tout ravi, il a été tranquillement se promener à Spa, pour ses plaisirs; et je n’ai pu encore parler à mon avocat. Mon âge, mon sexe, mon état, méritent quelque indulgence ; je supplie qu’on me donne les moyens de me défendre, de m’arracher de cet odieux séjour. Ma qualité d’étrangère, la religion que je professe, les lois sous lesquelles j’ai été mariée, devaient empêcher qu’on me ravit ainsi ma liberté. Je demande justice et protection; et si la confiance que j ai en la démarche que je fais n’est pas trahie, je les obtiendrai. Ma reconnaissance égalera mon respect pour mes libérateurs.

<< Signé F. Kornman, née Faesch. »

Copie de la lettre écrite à MM. les conseillers de la chambre des vacations.

« Paris, au château de Charollais, rue de Bellefond, « octobre 1781.

« Monsieur,

« J’ai pris la liberté d’adresser un mémoire à M. le « président de Saron, et l’ai supplié d’en faire la lecture « à messeigneurs. Son contenu vous apprendra mes L « malheurs, et le secours que j’ose attendre de votre jus-

MEMOIRES

« tice et de votre bonté. Je les implore avec la plus vive « confiance ; ma reconnaissance égalera les sentiments « respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé F. Kornman, née Faesch. »

A la lecture de cette requête si simple et si touchante, je dis: «Messieurs, je pense comme vous ; ce n’est point là l’ouvrage d’une méchante femme, et le mari qui la tourmente est bien trompé sur elle, ou bien méchant lui-même, s’il n’y a pas ici des* choses qu’on ignore. Mais, malgré l’intérêt qu’elle inspire, il serait imprudent de faire des démarches pour elle avant d’être mieux informé. » Alors, dans le désir de me subjuguer tout à fait, un de ses zélés défenseurs, je ne sais plus lequel, me remit un paquet de lettres du mari de cette dame, écrites à l’homme qu’il accusait de l’avoir corrompue. Je passai sur une terrasse, où je les lus avidement. Le sang me montait à la tête. Après les avoir achevées, je rentre et dis avec chaleur : «Vous pouvez disposer de moi, messieurs; et vous, princesse, me voilà prêt à vous accompagner chez M. Le Noir, à plaider partout vivement la cause d’une infortunée punie pour le crime d’autrui. Disposez entièrement de moi. Je ne connais du mari que le désordre de ses affaires, et je vous apprendrai comment. Je n’ai jamais vu sa malheureuse femme; mais après ce que je viens de lire, je me croirais aussi lâche que l’auteur de ces lettres, si je ne concourais de tout mon pouvoir à l’action généreuse que vous voulez entreprendre. » Mes amis m’embrassèrent, et j’allai, avec la princesse de Nassau, chez M. Le Noir, où je plaidai longtemps pour notre prisonnière. Je ne crains d’offenser personne en l’appelant ainsi : la nôtre. Ah! chacun l’avait adoptée! De là je partis pour Versailles, et n’ai pas eu de bon repos que je n’aie obtenu des ministres que l’infortunée n’accoucherait pas, ne périrait pas dans la maison de force où l’intrigue l’avait jetée.

Pour justifier la chaleur que j’ai mise à toutes mes sollicitations, je dois transcrire ici les lettres du mari, comme j’ai transcrit plus haut la requête de la femme. Mon bonheur veut qu'après les avoir employées dans le temps à ouvrir les yeux des ministres sur l’homme qui les avait trompés, elles me soient restées dans les mains, qu’on ne me les ait pas reprises! Il est vrai que depuis six ans ce Kornman est dans la boue, et que sa levée de boucliers, aussi lâche qu’injurieuse, était bien loin d’être prévue 1 Mais s’il est un seul homme, après avoir lu ces lettres, qui ne dise pas : J’en aurais fait autant que Beaumarchais, je ne pourrai jamais estimer cet homme-là.

Non, ne transcrivons point sèchementces étranges lettres : soyons courts, mas pas ennuyeux : opposons-les, date par date, aux narrations du libelle

que j’attaque, aux jérémiades hypocrites qui en accompagnent les récits ; déterminons surtout les époques où elles concourent avec les lettres.

C’est vous seul que j’attaque, M. Guillaume Kornman. Vous m’avez, non pas inculpé, mais vous m’avez injurié. Vous avez armé contre moi mille gens assez légers pour prendre parti dans votre affaire, sans penser qu’un homme audacieux peut tout oser impunément aussi longtemps qu’il parle seul. Vous me forcez de me justifier; je vais le faire sans humeur. N’étant point appelé à défendre votre malheureuse femme de l’accusation d’adultère dont vous la flétrissez; moins encore à disculper celui que vous nommez son séducteur, c’est vous seul que je vais discuter pour le maintien de mon honneur: il m’importe ici de le faire, avant de dire un mot de moi.

Parcourons donc votre libelle, que vous appelez un mémoire.

Vous convenez (page 6) que votre femme s’est conduite avec vous pendant six ans d’une manière exemplaire, et vous fixez l’époque de ses désordres (pour user un moment de vos termes ) à la connaissance que vous lui fîtes faire d’un sieur Daudet de Jossan, en 1779.

M. le baron de Spon, premier président de Colmar, vous avertit, dites-vous (page 6), « que le « sieur Daudet était un personnage très-dange- « reux... qu’aucun principe d’honnêteté publique « et particulière n’arrêtait dans l’exécution de ses « desseins. » (Bon Kornman, vous voilà prévenu. S’il vous arrive malheur, ce sera bien votre faute !) Et cependant vous le reçûtes chez vous (page 8), « et vous lui rendîtes quelques services, en consi- « dération de la protection très-publique dont « M. le prince de Montbarrey daignait l’honorer. » (Cela est bien généreux, mais en même temps bien imprudent, puisque le changement de conduite de votre femme vous indiquait déjà (page 8) le commencement d’une liaison entre elle et lui.) Insensiblement votre santé s’en altéra (page 8). Vous fûtes à Spa pour la rétablir. Mais, homme attentif, en partant « vous suppliâtes votre épouse « d’ouvrir les yeux sur l’abîme qui s’ouvrait sous « ses pas. Vous la suppliâtes de ne pas se livrer « davantage à un homme sans morale, et qui avait « moins une véritable passion pour elle que le « besoin de tirer parti pour sa fortune de la com- « plice de ses égarements. »

Cela est très-prudent de votre part. Mais que veut dire une lettre de vous que j’ai dans ce moment sous les yeux? lettre écrite en arrivant aux eaux à cet homme suspect, dont les liaisons avec votre femme avaient altéré votre santé, contre lequel vous aviez cru devoir la mettre en garde à votre départ : cette lettre rentre si parfaitement dans les idées que vous nous faites prendre de votre éloignement pour lui, que j’en veux donner des fragments.

MÉMOIRES

Adresse de la lettre :

A M. Baudet de Jossan , sijndic royal de la ville de Strasbourg, à la Chaussée d’Antin , à Paris.

Avec le timbre de la poste. 1

« Spa, le 12 juillet 1780.

« Je croirais manquer àl’amitié que vous m’avez «toujours témoignée, mon cher syndic royal, si « je ne vous donnais des nouvelles de mon arrivée « au lieu de ma destination. J’ai fait le plus de « diligence possible, afin de pouvoir vous rejoin- « due le plus tot possible, pour me rendre en « Alsace. Ma foi, il était temps que je m’en aille « de la rue du Carême-Prenant. » (Demeure du sieur Kornman à Paris.) Je supprime ici quelques détails oiseux. Mais, lui parlant de votre femme, vous ajoutez : « et comme elle n’a pas d’expé-

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