‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 579 sur 803 · Ce temps heureux vient d’arriver, grâce au cœur généreux · texte numérisé non relu

Ce temps heureux vient d’arriver, grâce au cœur généreux

du roi.

quant à présent, pour porter les maisons protestantes à seconder avec joie les vues du gouvernement, par des équipements pour l’Amérique, ou des armements de corsaires contre nos ennemis ; ce qui est fort à considérer, et ce qu’il importait de dire en cet instant marqué de découragement général.

Signé Caron de Beaumarchais

Dans un instant plus désolant encore, en mai 1782, lorsqu’on apprit la défection du 12 avril et la prise du vaisseau amiral que commandait M. de Grasse, M. de Yergennes, bien triste, m’ayant dit que le roi en était mortellement affligé, je cherchai sur-le-champ comment on pouvait tourner cet échec au bien de la nation française, en inspirant à notre roi une très-haute idée de l’attachement de son peuple. Alors j’imaginai que si chaque ville offrait un vaisseau à Sa Majesté, ce généreux patriotisme ferait une diversion heureuse au désastre d’une journée.

Je fis d’abord répandre quelques louis dans divers cafés de Paris, faisant crier partout souscription, souscription ! bien certain qu’indépendamment du caractère national, en attaquant la sensibilité des pauvres, on arrive bientôt jusqu’à la vanité des riches. Ma tentative eut son effet, et l’ardeur devint générale. J’avais envoyé cent louis à l’un des clubs de la capitale; j’en avais envoyé sept cents à nos sept chambres de commerce, avec cette lettre circulaire :

Lettre aux sept Chambres de Commerce, en envoyant cent louis à chacune'1.

Paris, le 27 mai 1784.

Messieurs,

Au milieu des succès qui nous allaient donner une paix glorieuse, la malheureuse issue du combat deM. de Grasse ne pourrait que retarder cette paix après laquelle nous soupirons tous. Mais il y a tant de patriotisme en France, que tous les bons sujets du roi doivent se réunir pour réparer promptement la perte de quelques vaisseaux qui nous manquent. Déjà les souscriptions s’établissent en foule dans la capitale pour ce grand objet. Dans la persuasion où je suis, messieurs, que les villes de commerce maritime ne resteront pas en arrière, je vous prie de vouloir bien me coucher, en ma qualité d’armateur, pour cent louis, dans la souscription que je vous invite à ouvrir. Il me semble qu’un vaisseau de ligne offert au roi, et portant le nom de la ville qui lui en fera hommage, ne peut qu’être agréable à Sa Majesté. Donnons-lui de nouveau la satisfaction de connaître que, si nous avons le bonheur d’avoir un excellent maître, il a le bonheur aussi de régner sur une excellente nation.

Je suis, avec le plus profond respect,

Messieurs,

Votre, etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Quand mes paquets furent partis, j’écrivis à M. de Yergennes la lettre dont je joins copie, avec -celle de sa réponse. Mais je dois attester, pour l’honneur de notre nation, que toutes celles de nos ports m’ont convaincu que cette grande idée avait saisi tout le monde à la fois.

1 . Les copies déposées au greffe de ces lettres, de celles écrites à ce sujet à M. le comte de Vergennes, à M. Necker, et la copie de ce mémoire, sont de la main de deux de mes anciens commis établis depuis cinq aimées au continent de l’Amérique.

2. Dunkerque, le Havre, Rouen, Nantes, la Rochelle, Bordeaux et Mjtmille.

MÉMOIRES

Lettre à M. le comte de Vergennes, en lui envoyant

copie de ma lettre circulaire aux Chambres de Commerce.

Paris, le 28 mai 1782.

Monsieur le comte,

Je ne sais si vous approuverez une idée à laquelle je me suis livré avec joie. Si par malheur vous ne l’approuviez pas, il ne serait plus temps d’en arrêter l’effet : car je n’ai l’honneur de vous en faire part qu’après m’être assuré de son succès autant qu’il est en moi.

J'ai l'honneur de vous adresser la copie de ma lettre circulaire aux sept chambres de commerce maritime, en leur envoyant à chacune cent louis, comme j’en ai remis cent à un club de Paris, en tout huit cents louis, pour échauffer tous les cœurs, et porter ces villes à former des souscriptions qui puissent consoler au moins la France du terrible échec que M. de Grasse vient de lui faire éprouver.

Vous connaissez le très-respectueux dévouement avec lequel je suis,

Monsieur le comte,

Votre, etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Réponse de M. le comte de Vergennes à M. de Beaumarchais.

Je n’ai pas le droit, monsieur, d’approuver; mais, comme citoyen, j’applaudis de tout mon cœur au sentiment énergique que vous communiquez à vos compatriotes. Je me flatte que votre exemple aura le plus grand succès dans nos villes de commerce ; elles ont assez profilé dans le cours de cette guerre, et elles ont tant à espérer d’une paix équitable qui laisse à l’industrie tout son essor, que je ne puis imaginer qu’il y ait, dans la classe des négociants, des âmes assez froides pour se refuser à votre proposition. Quelque succès que puisse avoir votre démarche, elle n’en fait pas moins d’honneur à votre zèle, et c’est avec bien de la satisfaction que je vous en f$is mon compliment.

Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, etc.

Signé de Vergennes.

A Versailles, ce 29 mai 1782.

Je copie au hasard une des sept réponses des chambres de commerce. Elle suffit pour rappeler de quel feu tous les cœurs français furent embrasés au même instant.

Lettre de la chambre de commerce du pays cl’Aunis à M. de Beaumarchais.

La Rochelle, le lOjuin 1782.

Monsieur,

Nous avons reçu la lettre que vous nous avez fait l’honneur de nous écrire le 28 du mois dernier, par laquelle vous nous invitez à ouvrir une souscription à l'exemple de la capitale, afin de contribuer à réparer la perte que la marine du roi vient d’éprouver, et vous désirez, monsieur, y être compris pour cent louis. Nous sommes très-flattés que vous nous adressiez en particulier les sentiments dont vous êtes animé pour le prince et pour la patrie, et de ce que vous nous mettez à même d’en consigner les preuves dans les registres de notre chambre. Aussitôt que le commerce de la Rochelle aura pris un parti, nous remplirons votre commission, monsieur, avec d’autant plus de plaisir qu’elle deviendra un

titre pour vous considérer parmi les citoyens de cette ville.

Nous avons l’honneur d’être très-véritablement, Monsieur,

Vos très-humbles et très-obéissants serviteurs.

Les directeurs et syndics de la chambre de commerce du pays d'Aunis.

Signé Denis, Jacques Guibert, Lechelle, B. Giraudeau.

Toutes ces pièces et les suivantes vont être mises au greffe, en original, non pour ma justification (je ne suis qu’outragé, et c’est moi qui poursuis), mais pour qu’une race infernale, qui ne subsiste que par la vente des infamies qu’elle fait imprimer, soit punie, et que ces écrits excitent la vindicte publique, que les outrages particuliers laissent trop souvent à la glace.

Attaqué lâchement sur tous les instants de ma vie, j’espère qu’on me pardonnera si, dans cette occasion forcée, je soulève un coin du rideau. Un honnête homme ne doit parler de lui qu’à la dernière extrémité : ce moment est venu pour moi. Articulons un autre fait.

Au mois de novembre 1782, M. le comte d’Estaing (on peut bien s’honorer d’un si noble témoignage), M. le comte d’Estaing avait assez présumé de mon zèle pour me croire digne de l’aider à remplir une importante mission du roi, tendante à rapprocher la marine royale de celle du commerce, suivant le bon système anglais. La lettre de Sa Majesté à M. le vice-amiral était conçue ainsi :

Lettre du Roi à M. le comte d’Estaing.

« Mons le comte d’Estaing, je vous ai choisi pour aller « faire entendre, en mon nom, à la place de commerce « de Bordeaux, la satisfaction que j’ai de la fidélité et « de l’attachement que les négociants de mon royaume « se sont empressés de me donner 1 : j’attends d’eux « une nouvelle marque de leur zèle; vous leur deman- « derez de vous indiquer ceux d’entre les officiers marte chands, employés sur leurs bâtiments, qui leur paraî- « tront pouvoir contribuer à soutenir la dignité de mon « pavillon et la prospérité de mes armes, dans une « guerre dont l’avantage de mes sujets et la liberté du « commerce sont l’unique objet. Je vous autorise à pro- « mettre en mon nom, à tous les officiers marchands « qui vous seront présentés, et que vous reconnaîtrez « susceptibles des fonctions auxquelles je les destine, un « état permanent, honorable, et tous les avantages de « distinction que doivent attendre de leur patrie ceux « qui se sacrifient pour elle. Sur ce, je prie Dieu qu’il « vous ait, mons le comte d’Estaing, en sa sainte garde. « Écrit à Versailles, le 20 octobre 1782.

« Signé LOUIS.

« Signé Castries. »

M. le comte d’Estaing m’écrivit à Bordeaux; je l’y attendais ; il arrive, me dit son plan ; mon cœur s’enflamme; je rassemble à l’instant l’élite de nos négociants, je propose une souscription pour commencer cette grande entreprise ; j’y mets le premier cinq cents louis; en deux heures j’ai trente signatures, et la somme de cent mille écus. La présence de M. le comte d’Estaing avait enflammé tous les cœurs 2.

Forcé de se rendre à Cadix, M. le comte d’Estaing me

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