‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 578 sur 803 · En · texte numérisé non relu

En

2. Mais, dira-t-on, ils les tiennent du roi. — Ah! cherchez un autre argument. Un bon père ôte-t-il la vie à ses enfants parce qu’ils la tiennent de lui? Et quelle vie précieuse que celle des magistrats!

semainier ordinaire. Faites-en l’usage qu'il vous plaira. Vale. »

Lettre a M. Florence, pour la Comédie française.

« 10 mai 1788 >.

« Je pars à l’instant' pour Chantilly, mon cher Florence. N’ayant reçu aucune nouvelle de vous sur la re mise à M. Rouen, notaire de l’institut de bienfaisance, des sept mille six cents livres provenantes du produit de la cinquantième représentation du Mariage de Figaro , donnée en faveur des mères qui nourrissent, j’en ai conclu que la Comédie persistait dans le refus de me faire cette justice, et, de ma part, j’ai cru devoir garder ma résolution de ne plus laisser jouer la pièce qui donne lieu à une telle difficulté. Si je me trompe, et que la Comédie ait envoyé à M. Rouen une recette que ni la Comédie ni moi n’avons droit d’employer à aucun autre usage, il ne me reste plus qu’une remarque à vous faire, et je vous prie de la communiquer aux personnes les plus raisonnables du Théâtre-Français. C’est qu’il peut paraître étrange et peut-être indécent que la comédie choisisse un instant d’affliction, de trouble et de deuil, pour remettre au théâtre la pièce la plus gaie qu’elle ait au répertoire, et surtout à cause de l’audience du troisième acte, qui pourrait être envisagée comme un projet formé, par les comédiens et par moi, d’opposer le tableau du ridicule d’un sot juge à la véritable douleur dans laquelle la magistrature est plongée.

« En tout état de cause, et si mon avis a la moindre influence, je crois que l’instant de remettre la Folle Journée est mal choisi pour la décence publique, pour la respectueuse circonspection dans laquelle un auteur citoyen doit se renfermer aujourd’hui, et pour l’intérêt de la Comédie, qui ne peut espérer de voir à ce spectacle un seul homme qui tienne aux tribunaux: car ils sont tous dans l’inquiétude et la consternation sur les suites du coup d’autorité actuel, quel qu’en puisse être le motif.

« Je vous invite donc à renvoyer à d’autres temps la remise d’une pièce qui serait justement désapprouvée dans celui-ci,

« Je suis, etc. »

Autre lettre du même au même.

« Samedi 10 mai 1788, en montant en voiture.

« Après vous avoir écrit ce matin, mon cher Florence, mon âme s’est de plus en plus attristée sur toutes les nouvelles que j’apprends. Quel homme peut être assez mal né pour s’égayer dans cet instant de trouble général ? A Dieu ne plaise qu’on puisse me reprocher d’avoir laissé reprendre au théâtre un ouvrage plaisant de moi, lorsque la France est dans les larmes !

« Je m’oppose donc, autant qu’il est en moi, à ce qu’on donne la Folle Journée; et si j’avais quelque crédit, j’irais plus loin sur le spectacle.

« Communiquez, je vous prie, cette lettre à tous messieurs les comédiens, et faites-moi là-dessus, en leur nom, une réponse qui me tranquillise.

« Je vous salue, et suis, avec confiance en votre sagesse, mon cher Florence, votre, etc. »

P. S. à M. Saiffert.

Jugez vous-même, mon ami, si l’homme qui s’exprimait ainsi il y a un mois devient assez vil aujourd’hui pour servir l’un des deux partis en faisant des pamphlets contre l’autre.

Signé Beaumarchais le cultivateur.

1. A cette époque il n’était point question des bruits qui depuis ont couru sur moi.

MÉMOIRES

En tout ceci je crois qu’on n’aperçoit ni intrigue ni esprit de parti. A chaque événement important, la première idée qui m’occupe est de chercher sous quel rapport on pourrait le tourner au plus grand bien de mon pays. Mes portefeuilles sont pleins de ces efforts patriotiques qui m’ont valu l’estime de tous les hommes d Etat à qui j’ai pu me faire entendre : et, pendant que la basse envie se traîne, et siffle, et bave autour de moi, je saisis toutes les occasions de faire le peu de bien que la fortune met au pouvoir d’un particulier citoyen.

Un ou deux exemples de plus pourront en donner quelque idée.

En 1779, la guerre venait de s’allumer. Le commerce découragé n’envoyait plus en Amérique ; aucun corsaire n’armait plus. Nos parages étaient infestés.

Les ministres du roi me demandèrent si je savais quelque moyen de ranimer cette vigueur éteinte. Je leur offris Y observation suivante; et j’ai le bonheur aujourd’hui de voir le roi et la nation d’accord sur le touchant objet que je traitais avec chaleur en 1779.

A M. de Sartines, en lui envoyant /'Observation d’un citoyen adressée aux ministres du Roi.

Paris, ce 19 février 1779.

Monsieur,

En vous faisant mes remercîments du brevet de capitaine que vous m’avez envoyé pour M. de Francy, j’ai l’honneur de vous adresser ma petite motion en faveur des négociants protestants. Vous trouverez les esprits bien disposés. M. le comte de Yergennes, à qui j’en envoie une copie, m’a promis de vous soutenir fortement lorsqu’il en sera question là-haut. Aucun acte de bonté ne peut vous gagner plus de gens honnêtes, et les protestants le sont beaucoup.

Il est grand de les protéger.

Puisse mon zèle ardent vous plaire,

Et mon travail encourager Le bien que vous voulez leur faire !

Mais le temps presse, parce qu’il s’agit de les engager d’armer ; et c’est ce que je me propose de faire dans mon très-prochain voyage à Bordeaux.

Vous connaissez, monsieur, mon tendre et très-respectueux dévouement.

Signé Caron de Beaumarchais.

A M. le comte de Maurepas, en lui envoyant /'Observation d’un citoyen adressée aux ministres du Roi.

Paris, le 19 février 1779.

Monsieur le comte,

Dans le besoin extrême où le commerce est d’encouragements, je creuse mon cerveau, et je me rappelle que, dans mon dernier voyage à Bordeaux, les négociants protestants m’ont parlé avec une grande amertume de leur odieuse exclusion de la chambre de commerce. Je ne pouvais revenir de mon étonnement sur ce reste d’intolérante barbarie : je vis qu’au prix d’une grâce légère on pourrait bien les engager à mettre des navires à la mer.

J’en ai parlé à M. de Sartines, à M. de Yergennes : ils sont absolument démon avis : car les catholiques, voyant les protestants s’évertuer, ne voudront pas rester en arrière, et tout peut marcher à la fois.

Qui connaît mieux que vous l’art de conduire les hommes? Yous savez bien que c’est avec de tels moyens qu’on les mène au feu, à la mort. Je n’ai pas besoin de vous dire que M. Necker approuve ma petite motion. Elle l’a même un peu ramené à moi, après une conversation

assez austère sur la conduite des fermiers généraux, aux. quels il m’a promis de parler.

Qu’il fasse accorder le transit ou transeat à travers le royaume, que M. de Sartines écrive la courte lettre insérée dans mon Observation ci-jointe, et que vous me mettiez ces deux armes à la main dans mon très-prochain voyage à Bordeaux, je vous promets d’en user assez bien pour inspirer un nouveau zèle à tous ces commerçants découragés. En allant demain chercher à Versailles les paquets de MM. de Yergennes et de Sartines pour l’Amérique, j’aurai l’honneur de vous communiquer une idée aussi simple que lumineuse pour effectuer sans éclat le grand objet dont M. le comte de Yergennes et moi vous avons entretenu lundi.

Le zèle de la maison du Seigneur m’enflamme, et vos bontés pour moi renouvellent mes forces, que le travail épuise.

Je suis, avec le plus profond respect, etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Observation d'un Citoyen adressée aux ministres du Roi.

(Remise, le 26 février 1779, à chaque ministre du Roi.)

L’administration la plus active et la plus éclairée ne pouvant tout voir, moins encore deviner ce qu’on a souvent intérêt de lui cacher, ne saura pas mauvais gré au citoyen voyageur qui aperçoit quelques abus, de les lui mettre sous les yeux, lorsqu’ils sont aussi faciles à réprimer que pernicieux au bien national.

De tous ces abus celui qui m’a le plus indigné dans mes voyages, par son injustice et le mal qu’il apporte aux affaires, est l’usage absurde par lequel un négociant protestant, quelles que soient sa fortune et sa considération, n’est jamais appelé ni admis dans bien des chambres de commerce.

Lorsque les Anglais, plus acharnés contre les papistes que nous ne le sommes contre les anglicans, adoucissent aujourd’hui le sort des malheureux catholiques dans les trois royaumes, et nous donnent un si bel exemple sur la tolérance civile; et surtout lorsque le roi de France a daigné confier l’administration de ses finances à un homme de génie qui n’est ni Français ni de la religion du prince, n’est-ce pas le moment de présenter à son conseil la réclamation que je fais d 'office pour tous les négociants protestants du royaume, du droit de concourir avec les catholiques au bien qui résulte de l’institution et des assemblées d’une chambre de commerce en chaque ville opulente?

La religion ni l’état civil du citoyen n’entrant pour rien dans le but de ces assemblées, et leurs délibérations ne portant jamais que sur des objets de haut négoce, ou sur les ordres du ministre à transmettre au commerce, ou sur les observations respectueuses des négociants à soumettre au ministre, un grand concours de force et de lumières n’est-il pas la seule chose que l’administration puisse et doive désirer en tous ceux qui composent les chambres de commerce?

Or, quand il ne serait pas d’expérience reconnue que dans nos ports les maisons protestantes sont les plus riches et les mieux fondées de toutes ; quand il ne serait pas prouvé que personne n’y contribue plus gaiement, plus abondamment et de meilleure grâce, au soulagement des malheureux, à toutes les charges imposées à cet effet, et quand il ne serait pas certain qu’en toute occasion ces maisons donnent aux autres sujets du roi l’exemple du dévouement et du patriotisme, un simple raisonnement convaincrait que ces utiles familles, éloignées par la différence du culte de tout ce qui s’offre à l’ambition des catholiques, et forcées par cette exclusion de chercher la considération dans une continuité de travaux du même

MÉMOIRES

genre, doivent devenir, en peu de temps, les colonnes du commerce, et les plus fermes soutiens de cet état honorable.

Dans nos grandes villes, mais notamment à Bordeaux, si l’on rassemblait les biens de tous les négociants protestants, on trouverait que la masse et l’étendue de leurs affaires forment un capital immense, et que leur industrie augmente considérablement les revenus de l’État. Les enfants y succédant aux pères, et consolidant de plus en plus le crédit, les ressources et les richesses de ces maisons, ils perfectionnent la branche que leurs parents ont embrassée; et tels que les Télusson, les Audibert, les Vanrobais, les Cottin, les Sémandi, les Jauge, et mille autres, ils contribuent beaucoup plus au progrès du commerce et des arts que les maisons catholiques, lesquelles ont à peine acquis un peu de fortune, qu’elles songent à tirer leurs enfants du négoce qui les enrichit, pour les attacher aux emplois, les élever aux charges, et leur assigner sottement un milieu presque nul entre la classe honorable des utiles négociants et la classe honorée des nobles inutiles.

Ce n’est donc pas la bienfaisance connue de Sa Majesté que j’implore ici pour des hommes honnêtes qui ne m'en ont pas chargé; c’est la politique éclairée de son conseil que j’invoque, pour attacher de plus en plus à leur état, au commerce, à la patrie, les chefs des maisons protestantes, par leur admission dans les chambres de commerce : j’offre ici le moyen facile d’augmenter ou de récompenser leur émulation par la plus juste et la plus simple des grâces, la seule qu’on puisse accorder peutêtre aux négociants protestants, jusqu’à ce qu’un temps plus heureux permette enfin de rendre à leurs enfants la légitimité civile, qu’aucun prince de la terre n’a droit d’ôter à ses sujets ‘.

J’offre donc un moyen facile d’attacher à l’État une foule de familles dont le gouvernement a de tout temps éprouvé le zèle, et qui brûlent de concourir de leurs travaux, de leurs lumières et de leur fortune, au bien général du commerce, dont il est reconnu qu’elles sont le plus solide appui.

De même qu’on ne s’informe pas, en les sacrant, si nos prélats sont calculateurs, ne peut-on pas ignorer, en les nommant aux chambres, si nos armateurs sont orthodoxes, et garder pour les synodes théoiogiques ces distinctions de catholiques et de protestants qui divisent tout dans les affaires? Eh! le premier moyen de réunir enfin les sujets de l’État à la même doctrine est de les rapprocher dans tous les cas permis, de limer tant qu’on peut ces petites aspérités qui rendent les hommes si raboteux, et si injustes les uns envers les autres.

Il n’est pas besoin d’arrêt du conseil pour faire le bien que je sollicite; une lettre du ministre au nom du roi suffit ; laquelle, sans s’expliquer sur des points de division étrangers au commerce, dirait simplement que «Sa « Majesté, désirant augmenter la concorde et l’union « parmi les négociants de ses villes et ports de mer, et « sachant que, dans les gens du même état, la jalousie « qui naît des préférences éternise les haines et nuit « toujours au bien public, elle veut que tous les hommes « reconnus pour honorables dans le haut négoce puissent « jouir désormais de l’admission dans les chambres de « commerce, sans autre distinction que celle qui naît de « la considération que chacun s’acquiert dans la partie « qu’il a embrassée. »

Et moi qui l’ai bien étudié, j’ose répondre aux sages ministres qui me lisent, que cette légère faveur va devenir un puissant aiguillon dans nos ports, et qu’elle suffit,

Page 1