‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 581 sur 803 · Monseigneur, comte d’Artois, revenait alors d’Espagne · texte numérisé non relu

Monseigneur, comte d’Artois, revenait alors d’Espagne

2. Eh ! pourquoi me plaindrais-je encore? J’ai cessé d’être malheureux. Oui, j’ai dû àM. de Calonne que le roi lût ma justification : c'est tout ce que je désirais. L’attachement de ma vie entière n’acquittera point ce service.

Ce qui m'anime en tout objet, c’est l’utilité générale. Et lorsque je demanderai justice des calomnies atroces dont ces lâches libellistes m’ont couvert, pour la grande part que j’ai eue à l’importante séparation de l’Amérique et de l’Angleterre; lorsque je montrerai les preuves des travaux, du zèle inouï avec lesquels j’ai concouru à cet événement majeur qui distinguera notre siècle; lorsque je prouverai l’excellence de mes envois, l’activité de mes secours à ces peuples si malheureux, les remercîments de leurs chefs , et ma fière et noble conduite sur le retard de leur acquittement depuis qu’ils sont des souverains, tous les bons cœurs s’enflammeront de la plus juste indignation. Après avoir admiré mon courage, ils admireront ma patience, avec tant de moyens d’écraser les mille et une têtes du monstre.

Ce sera l’un des grands objets de mon dernier mémoire sur la dégoûtante affaire Kornman, dans laquelle j’ose attester qu’aucun autre homme délicat ne se serait mieux comporté. Je prouverai qu’en cette affaire ma seule compassion connue me coûte au moins vingt mille écus. Et peut-être ouvrirai-je un portefeuille immense rempli de titres, sans valeurs , des secours que j’ai prodigués à des milliers d’infortunés.

Que si je ne soulage pas tous les malheureux qui me pressent, c’est qu’autant la scélératesse m’outrage loin de mes foyers, autant je m’y vois accablé par des demandes innombrables. Je reçois vingt lettres par jour sur des besoins de toute espèce. Tous les matins mon cœur est déchiré. Mais, hélas ! aucune fortune ne peut suffire à soulager tant d’infortunés à la fois.

Tout ce qui m’environne sait qu’à peine j’ai le temps de lire la quantité de lettres douloureuses qui m’arrivent de toutes parts. Je fais mon choix comme je puis, le reste n’est point secouru : souvent, bon Dieu ! pas même répondu.

Mais laissons de tristes détails. Je veux terminer ce mémoire par une légère et nouvelle preuve que l’intérêt patriotique est toujours ce qui me remue, et que c’est sous ce grand rapport que les événements me frappent.

En janvier 1787, lorsque toute ia France avait les yeux sur M. de Calonne, que chacun louait et blâmait sa grande assemblée des notables, voici ce que je lui mandais du coin de mon humble foyer :

A M. le Contrôleur général.

Paris, le 4 janvier 1787.

Monsieur,

Je ne vous offre point un souhait de bonne année, mais de bon événement. Quoi qu’il puisse arriver, vous ne mourrez pas sans gloire : car vous avez compté pour quelque chose une nation généreuse, et qui sent tout le prix de ce qu'on fait pour elle. Dieu bénisse Louis XVI et vous ! Si jamais vous formez une assemblée d’hommes qui vous chérissent, je briguerai l’honneur d’être un de vos notables.

Mon attachement va sans dire, ainsi que le respect avec lequel je suis,

Monsieur,

Votre, etc.

Signé Caron de Beaumarchais.

Réponse de M. le Contrôleur général à M. de Beaumarchais.

A Versailles, le 8 janvier 1787.

J’attache trop de prix, monsieur, à votre opinion, pour n’être pas infiniment flatté des choses obligeantes que vous me marquez. L’assurance que vous y joignez de vos sentiments, et la manière dont vous les expri-

MÉMOIRES. m

mez, m'est aussi agréable que le serait pour moi l'occasion de vous donner de nouvelles marques de tous ceux que vous m'avez inspirés, et avec lesquels je suis,

Votre, etc.

Signé de Calonne.

Telles ont été mes intrigues ; voilà mes pamphlets : qu'on me juge, et non sur les imputations des plus vils calomniateurs. Ils n’ont cessé de me poursuivre, à la cour, à la ville, et partout. Et moi, qui rejette bien loin tout ce qui trouble mon repos, j’ai dédaigné de leur répondre. Je le dédaignais d’autant plus, que je savais que cette sale intrigue, ces calomnies, ce style d’un prédicant fou, cette éloquence du baquet, et ces rêves d’un somnambule, ne sont mis en avant que pour m’impatienter, me lasser, enfin m’arracher de l’argent pour acheter la paix et leur silence; et je ne désespère pas d’en fournir une preuve de la main même de l’un d’eux.

Mon grand mémoire paraîtra quand les tribunaux seront ouverts, et que l’instance pourra être jugée. Je ne laisserai rien sans réponse ; les honnêtes gens seront contents de moi.

Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais.

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