‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 594 sur 803 · Page 26 du second libelle · texte numérisé non relu

Page 26 du second libelle

570 MEMOIRES

plusieurs fois, et dont j'ai suspendu la réponse pour traiter l’affaire des lettres.

Quel acharnement diabolique arme donc ainsi contre vous ce Kornman et ce Bergasse ? — C’est là le secret de l’affaire , et je vais vous le dévoiler.

Toutes les fois qu’un sot veut, dit-on, se faire méchant, il faut qu’il rencontre un méchant qui de son côté cherche un sot ; et comme c’est en toutpayschose facile àrencontrer, on jugebienque la liaison entre Bergasse et Kornman a pris comme un vrai feu de paille au premier moment du contact. Quand cet Orgon eût flairé ce Tartufe, posté mf'ardement auprès, non d’un bénitier d’eau lustrale, mais d’un beau baquet magnétique, Orgon l’accueille, il le recueille, lui donne gîte en sa maison, le fait précepteur de ses enfants, et, s’élançant avec transport ,

Chacun d’eux s’écrie aussitôt :

Voilà bien l’homme qu’il me faut !

Je ne parlerai pas des commencements de leur Intrigue ; je ne vous dirai point comment ils s’étaient unis avec le médecin Mesmer ; comment leprédicant Bergasse prêchait les curieux que cent louis, légèrement donnés, avaient attachés au baquet, et comment, ennuyée de son verbiage amphigourique et lasse d’être dupe, la compagnie lui imposa silence un jour ; ni comment Kornman, chargé de la caisse du mesmérisme , et le véridique Bergasse, élevèrent un beau jour baquet contre baquet, et parvinrent enfin à dépouiller leur chef d’une partie des avantages que sa doctrine avait produits. Gela n’a de rapport à nous que parce que M. Le Noir, ayant permis ou toléré qu’on mît au théâtre Italien la farce des docteurs modernes (seul moyen d’empêcher les malheureux enthousiastes d’être victimes des novateurs), excita le ressentiment de tous les modernes docteurs, le docteur Bergasse à la tête.

Il fallait au moins un prétexte aux vengeances qu’ils méditaient. L’ancien procès de Kornman, repris et quitté douze fois, leur parut à tous deux un canevas parfait, sur lequel ils pouvaient broder des infamies tout à leur aise. Mon nom pouvant donner quelque célébrité aux libelles qu’on voulait faire, il fut décidé tout d’une voix qu’on dirigerait contre moi la plus sanglante diatribe.

D’ailleurs je n’étais pas sans reproche sur l’article du mesmérisme. Ils savaient bien que je m’étais souvent, en public, égayé sur les sottises du baquet. Or, ceux qui vivent de sottises détestent tous ceux qui s’en moquent.

M’ayant fait assigner comme témoin dans son procès avec sa femme, le sieur Guillaume Kornman avait été si mécontent des dures vérités de ma déposition, qu’ils sentirent tous deux le tort qu’elle leur ferait, rapprochée des pièces probantes, s’ils ne parvenaient pas à changer ma qualité de

témoin assigné par eux-mêmes, en celle d’accusé, qui leur convenait davantage.

Le projet fut donc arrêté de faire un long libelle contre M. Le Noir et contre moi, dont le grand procès d’adultère serait le prétexte ostensible.

Le libelle fut composé ; mais, quelque empressement que Bergasse le précepteur eut d’échapper à sa profonde obscurité par cette production d’éclat, Kornman préférait encore d’arranger ses tristes affaires ; et le crédit de M. Le Noir, la bienveillance dont il l’honorait, pouvant lui faire encore tirer parti des Quinze-Yin.gts, il hésitait de le donner.

Depuis cinq mois au moins ce libelle trottait sourdement ; mais il n’était que manuscrit. On l’avançait, on le retirait; on le montrait tout bas , comme un épouvantail. Moi j’en ai eu copie trois mois avant qu’il fut public. On essayait aussi de me le vendre L Tant qu’il espéra quelque chose du crédit de M. Le Noir, le libelle ne parut point; mais quatre jours après la disgrâce de M. de Calonne, le libelle fut imprimé.

Jamais l’honnête Kornman n’a manqué ces instants précieux. La retraite du ministère de M. le prince de Montbarrey avait changé en vraie fureur son amour pour le sieur Daudet. Sitôt après la détention du cardinal de Rohan, son bienfaiteur, Kornman n’avait pas manqué de donner un mémoire contre lui, relativement aux Quinze-Vingts. Il était donc bien juste que la disgrâce de M. de CaJonne fût le moment d’un gros libelle contre M. Le Noir, son ami. Et moi, je n’étais là que pour orner la scène.

Quant à leur projet, le voici :

Nous publierons un bon libelle, où nos deux ennemis, traînés dans la fange d’un adultère supposé, de tout point étranger à eux, seront livrés à la risée publique; mais comme ils ne peuvent être qu’incidemment amenés dans l’affaire de la dame Kornman, quand nous les aurons bien injuriés, nous nous raccommoderons avec elle en lui faisant pont d’or pour passer dans notre parti. La réconciliation achevée, n’ayant plus de procès à suivre, M. Le Noir et Beaumarchais en seront là pour nos injures : moi, Bergasse, j’aurai fait du bruit; toi, Kornman, auras la dot, et notre vengeance est parfaite.

Lecteur, si vous croyez que mon esprit fabrique un conte et vous le donne pour un fait, suivezmoi bien sévèrement.

A peine leur libelle a paru, qu’indigné de cette infamie, je broche ma première réponse.

Pendant que je la travaillais, nos deux ennemis, satisfaits de voir leur vengeance en bon train, s’occupaient de leur sûreté. L’instant est venu,

1. Tous mes amis l’ont lu chez moi. Kornman convient, dans son premier libelle (page 66), qu’il a offert de le détruire et de se désister de tout, si l’on voulait lui procurer une place de consul au Nord ou quelque autre emploi dans les grandes Indes.

MÉMOIRES

disaient-ils, qu’il faut traiter avec la dame Kornman. Après l’avoir tympanisée, tâchons, à force de promesses, de l’arracher à son parti, de lui faire abandonner ses amis et ses protecteurs ; puis faisons un mémoire pour elle, contre ceux mêmes qui l’ont servie ; rendons-les odieux, infâmes, en faisant écrire à la dame qu’elle a été corrompue par eux, jetée dans ce procès par ceux que l’on n’y voit qu’à l’occasion de cette infortunée.

Que dites-vous, monsieur de Beaumarchais? Où puisez-vous tant de noirceurs?

Lecteur, examinez mes preuves; elles ont été plaidées publiquement.

Le défenseur de la dame Kornman a démontre à l’audience toute la série des démarches qu’ils ont faites pour arriver à cette transaction : il a prouvé qu’ils ont été trouver un jurisconsulte estimé, plein de talent, de probité, qui leur a paru propre à négocier ce raccommodement secret, dont ils se flattaient sans doute que la noirceur lui échapperait.

Allez, ont-ils dit au négociateur; proposez à madame Kornman le retour certain d’un bonheur qui la fuit depuis si longtemps. Il ne s’agit, pour elle, que de signer une transaction amiable, de nous livrer deux hommes, Le Noir et Beaumarchais, qui sont deux méchants corrupteurs; de les abandonner à la fureur de moi Bergasse, à la vengeance de son époux. Et s’ils s’avisent de s’en plaindre, je ferai pour elle un mémoire, comme j’en ai fait un pour lui. Elle reverra ses enfants; son mari payera ses dettes, et ceux dont il faut nous venger resteront couverts de mépris. Nous les tenons ! nous les tenons I

Le défenseur a lu ensuite à l’audience différents billets de Bergasse ; puis une transaction minutée par le même, dans laquelle on soumet la dame Kornman à écrire une lettre quon doit rendre 'publique; où l’on veut lui faire dire qu’elle n’a pas attendu la publication du mémoire de Bergasse pour rendre justice à son mari ; où l’on veut qu’elle ajoute encore qu’elle va s’éloigner de M. Le Noir et de moi , qui avons excité les réclamations de son mari. Et, si elle consent à signer cette transaction perfide, on lui promet que Kornman lui amènera ses enfants; qu’il me fera offrir judiciairement ce qu’elle me doit, et que son mari lui donnera des marques de la plus sincère réconciliation : et ce chef-d’œuvre de Bergasse est écrit, signé de sa main !

Le négociateur montre la transaction à la dame Kornman. Elle sent qu’on lui tend un piège, non pas le négociateur, mais les gens qui l’en ont chargé. Elle refuse obstinément de signer un tel acte. On cherche à tempérer les choses. Autres billets au négociateur. « Il faut au moins, y dit « Bergasse, que vous ameniez madame Kornman « à écrire à M. Le Noir et à Beaumarchais des « lettres nobles et simples, dans lesquelles elle « assure que, revenue de son erreur, et voyant

« l’abîme où on l’a plongée, elle s’éloigne d’eux « sans retour. Parla je déconcerterai toute la facu ture du mémoire de Beaumarchais, ce qui est « bien essentiel. Madame Kornman le payera.

« Je lui amènerai ses enfants, et nous concerte-

« RONS SON INTERROGATOIRE DE MANIÈRE A LUI PRO- (( CURER SA JUSTIFICATION. »

Eh quoi ! cet homme affreux ne tremblait pas d’écrire : Nous concerterons son interrogatoire ? Contre qui? Contre son mari, le seul qui l’a vilipendée, sous la plume de celui même qui veut lui faire cet interrogatoire, comme il a concerté l’accusation de son mari! Ainsi cet effronté, Yomnis homo dans cette affaire, dirige la plainte, est l’accusateur, le conseil, le témoin, l’écrivain, l’avocat, du mari, et veut être celui de sa femme! O l’horreur ! ô l’horreur !

La dame Kornman, sentant tout l’avantage d’obtenir quelque preuve d’un aussi noir complot, demande communication des pièces. Le courage des conjurés s’accroît à cet espoir trompeur. Bergasse écrit, dans un autre billet qui doit lui être aussi montré : « Sauvons madame Kornman sur « toutes choses. Préparez le canevas des lettres « dont je vous ai entretenu. Je contribuerai- de « bon cœur à lui faire jouer dans le public le rôle « le plus intéressant et le plus noble, pourvu qu’elle u veuille s’y prêter. »

Quand j’ai dit que tout ce procès d’adultère n’était mis en avant que pour servir d’autres vengeances, a-t-on pu même soupçonner que j’en fournirais cette preuve? Sauvons madame Kornman sur toutes choses, dit-il... Je contribuerai de bon cœur à lui faire jouer le rôle le plus noble et le plus intéressant, pourvu qu’elle veuille s’y prêter! Pas un mot qui ne soit précieux.

Dans un autre billet, il demande au jurisconsulte une consultation sur le moyen de terminer la transaction projetée. Mais, comme son but n’est que de tromper, qu’elle soit, lui dit-il, un chefd’œuvre et de finesse et de logique. Il voudrait qu’elle pût paraître au moment même de mon mémoire.

Dans un autre billet, il écrit : « N’oubliez pas, « en parlant à la dame Kornman, de lui dire que u M. Le Noir a voulu la faire enfermer à cent lieues « de Paris, » etc., etc. Il ne cherche à indigner cette dame par tant de fables concertées, que pour en obtenir qu’elle écrive dans sa colère les lettres qu’il a désirées, et qu’il voudrait faire imprimer dans la nuit même : ce qui , ajoute-t-il, est bien important à cause du mémoire de Beaumarchais qui va paraître, et dont il dit savoir tout le contenu.

Mais, pendant que l’intrigue s’avance, Kornman réfléchit que, dans la transaction, Bergasse n’a inséré que des phrases en son honneur, qu’il y est appelé le sensible , le vertueux, le généreux Bergasse; et que lui, Kornman, qu’on oblige à payer le sieur de Beaumarchais, n’a pas un petit mot

MEMOIRES -

d’éloge. Cependant cette pièce doit paraître à la tête d’un mémoire qu’on va vendre, et dont le profit reste à Bcrgasse avec l’honneur! Il s’en plaint, il murmure; sitôt Bergasse, Je renard, écrivit au rédacteur pour apaiser son compagnon:

« Il est essentiel que madame Kornman, dans « ses lettres, dise qu’elle regarde son mari comme «un homme infiniment honnête; et que, tant « qu’elle a vécu à côté de lui, elle a toujours re- « connu en lui une manière de penser infiniment « noble », etc.

On ajoute à la transaction l’éloge exigé du mari ; et Bergasse, croyant enfin avoir enveloppé sa victime, ne garde plus aucune mesure. Ses intentions, ses espérances, la jactance d’un fat enivré de son vin, sa bravade, son juste esprit, tout est versé dans le billet suivant :

« Il est bien important, mon cher ami, que vous « vous occupiez sur-le-champ du plan dont je vous « ai parlé hier. Si vous pouvez voir madame Korn- « man, tâchez de me la faire voir; je lui amènerai « ses enfants, et nous ferons une scène de larmes « qui finira tout. Je viens de rédiger une note « contre l’écrit du sieur de Beaumarchais, qui, je « l’espère, sera imprimée cette nuit, et paraîtra « demain. J’y parle d’elle avec intérêt, et de Beau- « marchais avec modération; j’espère que vous en « serez content, etc., etc. » On ajoutait même, au Palais, que le billet finit par ces mots bien étranges (mais l’avocat de la dame Kornman ne les a point articulés) : « Soyez bien persuadé que ni Kornman « ni moi ne serons décrétés pour avoir publié « notre mémoire; je crois que le public entier « décréterait à coups de pierres le tribunal qui « entreprendrait de nous demander compte de « notre conduite. »

Ce qui rend assez vraisemblable cette phrase de son billet, c’est le ton qu’il a pris à l’audience de la grand’chambre, en rappelant en d’autres termes à peu près les mêmes idées. On l’a vu apaisant de la main les battements dont ses amis couvraient ses périodes commencées. Plein d’une vanité fougueuse et menaçant les magistrats, il leur disait : Si par un hasard imprévu vous alliez faire perdre la cause à l’innocence, aux bonnes mœurs, il n’y a personne dans cette assemblée qui ne se levât aussitôt et qui ne prît notre défense.

Songez à vous, augustes magistrats! Si par malheur vous condamnez Bergasse et Kornman (vous voyez comme ils ont traité les magistrats du Châtelet), ils vous feront décréter à leur manière , par le public de leur quartier, de 1a. rue Carême-Prenant. Gardez-vous bien de prononcer contre eux!

En voilà bien assez ! Nos adversaires sont connus. La dame Kornman indignée rompit la négociation, et la guerre a recommencé.

Avant de la faire éclater au Palais, ils ont voulu essayer d’effrayer cette dame, n’ayant pu la sé-

duire; et, pour lui faire donner la déclaration qu ils voulaient, avec laquelle ils entendaient poursuivre M. Le Noir et Beaumarchais, sous le nom de l’infortunée, ils ont emprunté sourdement au sieur Bonnard une maison près de NeuiJly, sous prétexte qu une grande dame voulait y voir en secret son époux, dont on sait qu’elle est séparée. Us ont eu l’art d’y faire conduire adroitement la dame Kornman par des hommes... grand Dieu! qu’on était loin de suspecter; et là ils l’ont livrée pendant six heures de suite aux fureurs d’une pythonisse, d’une somnambuliste ardente, bien instruite et bien inspirée, laquelle avait dîné la veille dans la maison de Kornman, où on lui avait appris ce qu’elle avait à dire. Il a fallu tout le courage d’une femme habituée au malheur, pour résister à des scènes si longues et si fâcheuses, pour que ce lâche emploi du magnétisme prophétique ne la fit pas succomber à la terreur d’un tel spectacle. Le détail de ces tentatives, écrit naïvement par la dame Kornman elle-même en sortant de celte obsession, est un des plus étranges écrits, des plus rares qu’on puisse lire. On y voit réuni tout ce que la scélératesse de forcenés très-maladroits peut joindre à l’imbécillité de dignes fous de Charenton.

Ces détails ont été mis sous les yeux des magistrats. Le respect nous défend d’en dire davantage.

Cette autre tentative n’ayant pas mieux réussi que la première, force a été de suivre le procès.

Mais quelle guerre abominable! Tous mes anciens valets séduits ou menacés; une profusion, immense de libelles; plus de deux cents en dixhuit mois, et tous payés par Kornman ; les registres d’une imprimerie, déposés au greffe criminel, seront la preuve de ces faits : Reçu tant du sieur Kornman pour tel pamphlet, tant pour une circulaire, etc., etc. A chaque instant des lettres anonymes. J’en ai déposé une au greffe, qui accompagnait un libelle imprimé dans lequel on cherchait à me désigner comme auteur des écrits scandaleux contre les magistrats ; et, crainte que je ne me méprisse aux agents de ces infamies, ils m’ont accusé hautement, dans un libelle signé Bergasse , d’avoir vendu ma plume au ministère pour insulter les magistrats absents, espérant bien par là me les rendre défavorables lorsque je demanderais vengeance contre ce cours d’atrocités.

On a vu de quel ton j’ai relevé cette apostrophe dans mon second mémoire, quia précédé celui-ci.

Us ont ameuté contre moi la jeunesse indisciplinée qui rôdait autour du Palais, et m’ont fait menacer partout, sous prétexte de ces écrits.

Us m’ont fait insulter un soir, sortant à pied de mon jardin. Depuis ce temps j’ai mieux veillé sur moi, ne marchant plus qu'avec des armes.

Us ont fait casser, une nuit, des statues de Germain Pilon , monument du seizième siècle et restesprécieux de l’arc triomphal Saint-Antoine, que

MEMOIRES

j’avais fait réparer à grands frais, d’accord avec l’Hôtel de ville, et mises au mur de mon jardki pour faire un ornement au boulevard, digne de l’altention publique. Messieurs du bureau de la Ville s’y étant transportés, ayant tancé publiquement le caporal d’un corps de garde qui est à dix pas du monument sur sa négligence à veiller, le lendemain une lettre anonyme, style, écriture de cuisinière, m’esi arrivée , portant en substance le regret qu’on ne m’eût pas trouvé à la place de ces statues, disant que je ne réchapperais pas, et m’appelant grand défenseur des belles; ce qui n’était pas bien adroit pour déguiser l’auteur de l’anonyme. Tout est au greffe criminel.

Enfin, portant au dernier excès leurs manœuvres infâmes, ils ont fait afficher la nuit des placards à toutes mes portes, et même dans les rues voisines, me dénonçant au peuple comme un accapareur de blés. Les placards portaient en substance que si je n’ouvrais pas les greniers que je tenais fermés, on m’en ferait bien repentir. Il est clair qu’espérant que la cherté du pain pourrait produire quelque mouvement parmile peuple, on lui désignait ma maison pour être la première ou pillée ou brûlée.

Les surveillants de la police ont arraché tous ces placards, et M. de Crosne a bien voulu faire passer toutes les nuits une patrouille déguisée autour d’immenses magasins où je tiens de la librairie, qu’on cherchait à donner au peuple pour des accaparements de blés. L’Europe a couru le danger d’être privée du plus beau monument littéraire de ce siècle; et moi, celui d’être ruiné.

Quelle complication d’horreurs! Je suis las de les raconter, fatigué de les éprouver, et si honteux de les décrire, que je quitterais la plume à l’instant, si pour dernier trait de scélératesse ils ne venaient pas tout à l’heure, à la fin de leurs plaidoiries, de faire crier par leur avocat qu’ils tenaient la preuve en leurs mains d’une profanation de moi sur les choses les plus sacrées, pour amener des séductions honteuses. Vous verrez, messieurs, disait-il, comment il prit l’habit d’un confesseur, et comment, ainsi déguisé, il trompa d’abord une femme, et s’en fut, sous le même habit, escroquer et toucher au bureau d’un payeur une rente de 900 livres. Nous les tenons, ces preuves, écrites de sa main.

Puis, sans en faire de lecture, il met des lettres sur le bureau, laisse le public étonné, mais surtout nullement instruit. Heureusement mon avocat se lève, et demande acte à la cour de tout ce qui vient d’être plaidé, obtient un arrêt qui ordonne que ces pièces déposées au greffe nous seront communiquées. Nous y courons. Que trouvonsnous? Pour embarrasser cette cause, la couvrir d’un nouvel incident, et tâcher de prouver que je suis le vil proxénète d’un galant, protecteur d’un adultère en 1789, ils ont osé produire sept ou huit

lettres de moi écrites dans ma jeunesse, en 1756, à ma première femme, il y a trente-trois ans accomplis, c’est-à-dire qu’elles spnt écrites cinq ou six ans avant que la dame Kornman fût née !

Et ces lettres, qui n’ont nul rapport à l’affaire, qu’ils se sont bien gardés de lire, quoiqu’ils les aient empoisonnées, sont douces, gaies, pleines d’amour et du tendre intérêt de cet âge : deux ou trois sont écrites un moment avant mon mariage ; et les autres, moi marié. J’avais prié mon défen seur de les lire toutes à l’audience : on n’y aurait trouvé ni profanation, ni forfait, ni usurpation, ni déguisement, ni projets personnels à moi ; seulement une idée de plusieurs amis rassemblés de cette dame, au nombre desquels je me comptais: avis que nous soumettions à son conseil, à ellemême, pour forcer des débiteurs peu délicats à lui faire une prompte justice.

N’ayant point adopté le projet contenu dans cette minute, elle l’a pourtant conservée avec toutes mes lettres d’amour, comme des monuments très-chers de la tendresse d’un époux. Et ces lettres de ma jeunesse (j’étais encore mineur quand cette dame m’épousa), ces lettres, dis-je, cotées et parafées à l’inventaire de ma femme quand j’eus le malheur de la perdre, est-il possible qu’ils les tiennent des parents mêmes de ma femme, lesquels, après avoir joui pendant vingt ans, par ma seule indulgence, de fortes sommes qui m’appartenaient dans leurs mains, m’ont attaqué en 1771, et m’ont plaidé dix ans avec fureur, puis ont été condamnés envers moi, par trois arrêts contradictoires, à. me payer des sommes plus fortes que leurs moyens actuels; qui sont venus se jeter à mes pieds, m’implorer en disant qu’ils étaient ruinés, si j’usais rigoureusement de mes droits constatés par les trois arrêts de la cour; et qui ont obtenu de mon humanité, par leurs instances et celles de leurs amis, qu’ils jouiraient, leur vie entière, des sommes qu’ils me doivent?

Mes amis, indignés, veulent que je demande en justice que ces actes soient annulés, pour cause d’horrible ingratitude! Non, mes amis ; ma vie entière s’est usée à pardonner des infamies ; irai-je empoisonner un reste d’existence, en dérogeant dans ma vieillesse à ma constante bonhomie?

Si je me permettais d’aller plus loin sur ces détails, on serait bien surpris de l’usage constant que j’ai fait de ma fortune. On apprendrait combien de gens, mes obligés, ont abusé de ma facilité, et comment, pardonnant toujours, je me suis toujours vu forcé de justifier mes œuvres les plus pures ! Mais ces débats ne troublent plus la paix de mon intérieur. Heureux dans mon ménage, heureux par ma charmante fille, heureux par mes anciens amis, je ne demande plus rien aux hommes, ayant rempli tous mes devoirs austères de fils, d’époux, de père, de frère, d’ami, d’homme enfin, de Français et de bon citoyen : ce dernier,

MEMOIRES

cet affreux procès m’a fait au moi ns un bien, en me mettant à même de rétrécir mon cercle, de discerner mes vrais' amis de mes frivoles connaissances.

Quant à vous, mes concitoyens, qui prenez parti contre moi pour deux fourbes dans cette affaire, quel mal vous ai-je fait à tous? En égayant mes courts loisirs, n’ai-je pas contribué à l’amusement des vôtres? Si ma gaieté contriste des méchants, quel rapport y a-t-il entre ces gens et vous, avec qui je me complais à rire? Vous savez tous, ô mes concitoyens, qu’il n’est rien d’aussi bas que la basse littérature. Quand un homme s’est bien prouvé qu’il n’est bon à rien dans ce monde, s’il se sent le pouvoir de braver mépris et Bicêtre, il se fait libelliste, feuilliste, affichiste et menteur public. L’affreuse calomnie n’est qu’un vain mot pour lui, s’il parvient à faire imprimer ses pamphlets en esquivant la geôle; et, sauf tous les affronts qui poursuivent son vil emploi, il est heureux dans son grenier : m’injuriant lâchement dans le monde, où ils savent que je ne vais plus; m’implorant en secret chez moi, quand ils peuvent forcer ma porte : voilà, voilà les gens que Kornman salarie!

Et les auteurs de ces libelles, les imprimeurs et les ordonnateurs , tous sont connus , tous seront poursuivis. Ce qu’il y a de plus vil à Paris, dirigé par ces deux méchants, depuis deux ans écrit, poignarde par derrière les plaideurs et les magistrats. Ce désordre est porté si loin, qu’il n’est pas un seul citoyen qui ne doive frémir des horreurs auxquelles le plus léger procès peut soumettre son exis-tence. L’ordre public est trop intéressé à ce que de tels excès soient punis et soient réprimés, pour que les magistrats ne sévissent point, dans leur arrêt, contre les noirs instigateurs de tant de lâches calomnies.

Ce Bergasse, inconnu, sans état, sans métier, même sans domicile, s’amalgamant à tout ce qui fait bruit : après avoir traité son bienfaiteur Mesmer comme un dieu, puis comme un scélérat; après avoir traité Desion comme un confrère, et puis comme un escroc ; après avoir dévoué, dans ses fureurs, MM. Franklin, Bailly, et autres commissaires nommés par Sa Majesté pour juger ce fou magnétisme; après les avoir dévoués, dis-je, à l’exécration de la postérité la plus reculée , parce qu’ils ont dévoilé les mystères de cette doctrine ; après s’être fait insolemment graver sous l’emblème d’un génie couronné qui forge et va lancer des foudres, et s’être proclamé lui-même, avec la plus stupide vanité, le sauveur de la France, et l’avoir osé imprimer lors du retour des magistrats, parce qu’il avait écrit quelques lignes fougueuses dans un moment où l’opinion publique, partout fortement prononcée, avait déjà ruiné le système ministériel ; après s’être bien pavané, comme la mouche du coche, en disant :

ce noir ballon, gonflé d’orgueil, vient de jurer enfin qu’il s’attachait à Kornman... O malheureux Laocoon ! toi ni tes deux enfants n’espérez plus fuir le reptile qui vous a si bien enlacés. Tant qu’il vous restera quelque peu de fortune, n’espérez pas qu’il se détache. Je le suivrai partout, dit-il, dans les exils, dans les prisons! Digne Oreste d’un tel Pylade, on n’est point étonné qu’il se dévoue à toi. Quel affreux Pylade, en effet, est plus digne d’un tel Oreste !

Signé Caron de Beaumarchais.

Me Pelletier, procureur.

Page 1