SECOND MOTIF D’ÉCRIRE
S’il est reçu parmi les rois d’entretenir à grands frais, les uns chez les autres, de fastueux inquisiteurs, dont le vrai mérite est autant de bien éclairer ce qu’on fait dans le pays de leur résidence, que d’y répandre sans scrupule les plus fausses notions des événements, lorsque cette fausseté peut être utile à leurs augustes commettants, au moins n’avait-on encore vu chez aucun peuple un
magnifique ambassadeur pousser la dissimulation de son état jusqu’à en imposer même à son pays dans ses dépêches ministérielles, pour augmenter la mésintelligence entre les nations, ou pour accroître sa consistance et préparer son avancement.
C’est pourtant ce qui résulte aujourd’hui de l’examen des prétendus faits touchant le commerce entre la France et l’Amérique, cités dans le Mémoire justificatif du roi d’Angleterre, sur les rapports fautifs du vicomte de Stormont, que je nomme ici sans scrupule, parce qu’il a semblé m’y inviter lui-même, en faisant servir mon nom et mes armements à des accusations de perfidie contre la France.
S’il entrait dans mon plan de traiter le fond de la question qui divise aujourd’hui les deux cours, je n’aurais nul besoin d’établir, par les faits particuliers qui me concernent, que non-seulement nos ministres ont montré plus d’égards qu’ils n’en devaient à l’Angleterre, à la nature des liaisons subsistantes, mais qu’ils sont restés, par complaisance pour la cour de Londres, fort en deçà des droits non disputés de toute puissance indifférente et neutre. C’est par des faits nationaux et connus de l’Europe entière que je ferais évanouir le reproche de perfidie tant de fois appliqué, dans ce Mémoire justificatif , à la conduite de la France; et je le repousserais si victorieusement sur ses auteurs, que je ne laisserais aucun doute sur la vérité de mon assertion.
En effet, quelle est donc la nation qui prétend aujourd’hui nous souiller du soupçon de perfidie, en réclamant avec tant d’assurance et l’honneur et la foi des traités? N’est-ce pas cette même nation anglaise, injuste envers nous par système, et dont la morale à notre égard a toujours été renfermée dans cette maxime applaudie mille fois à Londres, dans la bouche du grand politique Chatham : « Si « nous voulions être justes envers la France et « l’Espagne, nous aurions trop à restituer. Les af- « faiblir ou les combattre est notre unique loi, la « base de tous nos succès. »
N’est-ce pas ce même peuple dont les outrages et les usurpations n’ont jamais eu d’autres bornes que celles de ses pouvoirs; qui nous a toujours fait la guerre sans la déclarer; qui, après avoir, en 1754, assassiné M. de Jumonville, officier français, au milieu d’une assemblée convoquée en Canada pour arrêter des conventions de paix et fixer des limites, a, sans aucun objet même apparent, commencé la guerre de 1755, en pleine paix, parla prise inopinée de cinq cents de nos vaisseaux, et l’a terminée, en 1763, par le traité le plus tyrannique et l’abus le plus intolérable des avantages que le sort des armes lui avait donnés sur nous dans cette guerre injuste?
N’est-ce pas cette nation usurpatrice pour qui la paix la plus solennellement jurée n’est jamais
qu’une trêve accordée à son épuisement, et dont elle sort toujours par les plus criantes hostilités; qui, dès 1774, avait souffert que son commandant au Sénégal, le sieur Machemara, fît enlever un vaisseau français du commerce de Nantes, qu’on n’a jamais rendu; qui, dans l’année 1776, après nous avoir outragés de toute façon dans l’Inde, insulta, sur le Gange, trois vaisseaux français, la Sainte-Anne , la Catherine et /’ Ile-de-France, et fit tirer sur eux à boulets, au passage de Calcutta, brisa nos manœuvres, tua ou blessa nos matelots, et, couronnant l’atrocité par la dérision, leur envoya sur-le-champ des chirurgiens pour panser les blessés? outrage dont tous les commerçants de l’Inde, irrités et consternés, n’ont cessé de demander justice et vengeance au roi de France.
N’est-ce pas encore cette même nation qui, toujours fidèle à son système, avait donné l’ordre, un an avant l’ouverture des hostilités, de nous attaquer dans l’Inde à l’improviste, et de nous chasser de toutes nos possessions, comme cela est irrévocablement prouvé par la date de l’investissement de Pondichéry, en 1778; et qui, imperturbable en son arrogance, ne rougit pas de faire avancer froidement aujourd’hui, par son doucereux écrivain, qu'il est au-dessous de la dignité de son roi d'examiner les époques où les faits se sont passés: comme si, dans toute querelle, il n’était pas reconnu que le tort est tout entier à l’agresseur!
N’est-ce pas cette nation toujours provoquante qui, pendant ce même temps de paix, s’arrogeant le droit de douane et de visite sur tout l’Océan, se faisait un jeu d’essayer notre patience, en arrêtant, insultant et vêxant tous nos vaisseaux de commerce à la vue de nos côtes mêmes? *
N’est-ce pas un marin de cette nation que désigne le capitaine Marcheguais, de Bordeaux, arrêté en mars 1777, à cent trente lieues de la côte de France, lorsqu’il déclare qu’on lui a tiré huit coups de canon à boulets, brisé toutes ses manœuvres, et que, même après avoir envoyé quatre hommes et son second faire visiter ses passe-ports et prouver qu’ils étaient en règle, il n’en a pas moins vu passer sur son bord dix scélérats, vu crever ses ballots, bouleverser tout dans son navire, le piller, l’emmener prisonnier, et le retenir, lui sixième, à leur bord, tant qu’il leur a plu de lui voir avaler le poison de l’insulte et des plus grossiers outrages?
N’était-ce pas aussi par des capitaines anglais que, dans ce même temps de paix, plusieurs navires de Bordeaux, entre autres le Meulan et la Nanti, furent enlevés en sortant du Cap, et les équipages indignement traités, quoiqu’ils fussent expédiés pour la France, et ne continssent aucunes munitions de guerre; qu’un capitaine Morin fut arrêté à la pointe des Prêcheurs, attérage de la Martinique, et conduit à la Dominique, malgré des expéditions en règle pour le cap Français et Saint-
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Pierre-de-Miquelon? Nos greffes d’amirauté sont remplis de pareilles plaintes et déclarations faites en 1776 et 1777 contre les Anglais, ce peuple si loyal en ses procédés, qui nous accuse aujourd’hui de perfidie !
Ils nous enlevaient donc nos navires marchands à l’attérage même de nos îles. Ils poursuivaient leurs ennemis jusque sur nos côtes, et les ycanonnaient de si près que les boulets portaient à terre ; et ils ne faisaient nul scrupule de répondre par des bordées entières aux représentations que les commandants de nos frégates venaient leur faire de l’indécence de leurs procédés : témoin le chevalier de Boissier, qui, ne pouvant retenir son indignation, se crut obligé de châtier cette insolence, auprès de l’Ile-à-Vaches, en désemparant, à coups redoublés, une frégate anglaise, et la forçant de se retirer dans le plus mauvais état à la Jamaïque.
Ils tiraient à boulets sur des navires entrés dans les ports de France : témoin ce vaisseau marchand arrêté, dans les jetées de Dunkerque, par plusieurs coups de canon à boulets, et forcé d’en ressortir à tous risques pour se laisser visiter par une patache anglaise, qui se tenait sans pudeur en rade à cet effet.
Ne portaient-ils pas l’outrage au point de tenter de brûler des vaisseaux américains jusque dans nos bassins ? insulte constatée à Cherbourg, et qu’on ne peut attribuer à l’étourderie d’aucun particulier, puisque c’était une corvette du roi, capitaine en uniforme, et parti de Jersey par ordre exprès de la cour, avec promesse de trois cents guinées s’il exécutait son projet insultant.
Ces plaintes et mille autres semblables arrivèrent de toutes parts aux ministres de France, qui, pouvant et devant peut-être éclater contre l’Angleterre à de tels excès, avaient pourtant la modération d’en porter seulement leurs plaintes aux ministres anglais, dont les réponses, aussi souvent dérisoires que laconduite des marins était odieuse, contenaient en substance, ou qu’on était mal instruit, ou que les capitaines étaient ivres , ou que c'était un malentendu, ou même que c'étaient de perfides Américains masqués sous pavillon anglais. Jamais d’autres raisons, encore moins de justice. Et c’est là le scrupuleux voisin, le candide ami, le peuple équitable et modéré qui nous accuse aujourd’hui de perfidie
A qui donc l’écrivain du Mémoire justificatif pvétend-il donner le change en Europe ? Est-ce pour détourner l’attention des Anglais de la conduite insensée de leur ministère, qu’on essaye en cet écrit d’y inculper le nôtre? En accusant nos ministres d’avoir trompé la nation française et son roi, pensent-ils étouffer les cris du peuple anglais, qui fait retentir à leurs oreilles ces mots si redoutés: Rendez-nous l’Amérique et le sang de nos frères ; rendez-nous notre commerce et nos mil-
lions engloutis dans cette guerre abominable !
Ce n’est pas la perfidie de nos rivaux qui nous a causé toutes ces pertes; c’est la vôtre. Eh! quelle part en effet les ministres français ont-ils eue à l’indépendance de l’Amérique?
Lorsque la France, à la dernière paix, mit l’Angleterre en possession du Canada ; lorsque, longtemps avant cette époque , le clairvoyant M. Pitt avait prédit que si on laissait seulement forger aux Américains les fers de leurs chevaux , ils briseraient bientôt ceux de leur obéissance ; lorsque ce même lord Chatham prédit encore à Londres, en 1762, que la cession du Canada par la France ferait perdre l’Amérique aux Anglais ; lorsque la jalousie de toutes les colonies sur les privilèges accordés à la nouvelle possession, et leurs inquiétudes sur l’établissement d’un monarchisme qui semblait menacer la liberté , commencèrent les murmures et les troubles ; lorsque les concussions et les mauvais traitements firent sonner l’alarme et secouer aux Américains le joug de la dure Angleterre, en resserrant les bornes du grand mot patrie aux limites du continent, la France entra-t-elle pour quelque chose dans les motifs de cette rupture ? Son intrigue ou sa perfidie aveugla-t-elle enfin les ministres anglais sur les conséquences et les suites de cette effrayante rumeur qu’ils affectaient de mépriser ?
Le feu du mécontentement couvait de toutes parts en Amérique. Mais lorsqu’au moment de l’acte du timbre, en 1766, l’incendie allumé à Boston se propagea dans toutes les villes du nord ; quand l’émeute sanguinaire de 'cette ville anima les habitants à poursuivre hautement le rappel des gouverneur et lieutenant de Massachussets-Bay ; lorsque l’affaire du senau de Rhode-Island força les Anglais de rappeler ces deux officiers , et de retirer l’acte imprudent du timbre, l’intrigue ou la perfidie de la France eut-elle la moindre part à ces événements préparatoires de la liberté des colonies, sur lesquels l’administration anglaise daignait à peine encore ouvrir les yeux?
Bientôt le fatal impôt sur le thé, l’évocation des grandes affaires à la métropole, l’installation des tribunaux nommés par la cour, et mille autres attentats à la liberté des colonies, firent prendre les armes à tous les citoyens, et former enfin ce grand corps devenu si funeste aux Anglais d’Europe, le congrès de Philadelphie. Mais tant d’imprudence et d’aveuglement de la part du cabinet de Saint- James fut-il le fruit de l’or, de l’intrigue et de la perfidie de notre ministère ?
Excitâmes-nous le soulèvement des cadets, les hostilités du général Gage à Boston, la proscription du thé dans toutes les colonies, et tous ces grands mouvements qui avertirent l’univers que l’heure de l’Amérique était enfin arrivée ; pendant que les ministres anglais, tels que ce duc d’Olivarès si connu par le compte insidieux qu’il rendit à son roi Philippe de la révolte du duc de Bragance ,
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trompaient ainsi leur roi George, et le berçaient perfidement du plus absurde espoir sur la réduction de l’Amérique ?
L’intrigue ou la perfidie de la France dirigeat-elle les efforts vigoureux d’un peuple élancé xers la liberté parla tyrannie, quand les vaisseaux anglais furent si fièrement renvoyés en Europe? Fut-ce la France encore qui échauffa l’obstination anglaise à les ramener en Amérique, et celle des Américains à les refuser, à en brûler les cargaisons ?
Et la rupture ouverte entre les deux peuples, et les armements réciproques, et l’affaire honteuse de Lexington, et celle de Bunkershill; et la lâcheté des Anglais d’armer les esclaves contre les maîtres en Virginie, et celle encore plus grande d’y contrefaire les papiers-monnaies pour les discréditer, espèce d’empoisonnement inconnu jusqu’à nos jours ; et toutes les horreurs qui ont porté l’Amérique à publier enfin son indépendance, à la soutenir à force ouverte, ont-elles été le fruit de l’intrigue et de la perfidie française, ou celui de l’avidité, de l’orgueil, delà sottise et de l’aveuglement anglais ?
Vit-on la France alors se permettre d’user des droits du plus ancien, du plus profond, du plus juste ressentiment, pour fomenter chez ses voisins malheureux la révolte et le trouble ?
Spectatrice tranquille, elle oublia tous les manques de foi de l’Angleterre, et les intérêts de son propre commerce, et la grande raison d’État qui permet, qui peut-être ordonne de profiter des divisions d’un ennemi naturel pour entretenir sa détresse ou provoquer son affaiblissement, quand une expérience de plus d’un siècle a prouvé que nul autre moyen ne peut le rendre juste et loyal envers nous.
Ainsi, quoique le palais de Saint-James. ne méritât, comme on voit, aucun des égards que celui de Versailles lui prodiguait en cette occasion si majeure, la France n’en resta pas moins rigoureusement indifférente et passive sur les querelles intestines de son injuste rivale.
Elle fit plus. Pour tranquilliser cette rivale inquiète, elle déclara qu’elle garderait la neutralité la plus exacte entre les deux peuples, et l’a religieusement gardée jusqu’au moment où la raison, la prudence, la force des événements, et surtout le soin de sa propre sûreté, l’ont obligée, sous peine d’en être victime, à changer publiquement de conduite, à se montrer ouvertement sous un autre aspect.
Mais pourquoi l'Angleterre, à l’instant de la neutralité, n’osa-t-elle pas l’envisager comme un manque de foi de la France , et la lui reprocher comme une infraction aux traités subsistants? C’est qu’elle savait bien que la question qui soulevait ses colonies ne pouvait pas s’assimilera ces mouvements séditieux que le succès même ne jus-
tifie point, et que le prince a droit de punir dans des royaumes plus absolus.
C’est que le nom générique m, dont la latitude est si étendue qu’aucun de ceux qui s’en honorent n’a un état, un sort, un pouvoir ni des droits semblables; c’est que ce nom, si difficile à porter , ayant une acception absolument différente dans les pays soumis au gouvernement d’un seul, tels que la paisible monarchie française, et dans les gouvernements mixtes et turbulents, tels que la royal-aristo démocratie anglaise ; l’acte qui, du Languedoc ou de l’Alsace, en France, eût été justement regardé chez nous comme un crime de lèsemajesté au premier chef, n’était en Angleterre qu’une simple question de droit, soumise à l’examen de tout libre individu.
C’est que le refus, de par le roi, de faire justice à l’Amérique, et le redressement à coups de canon de ses longs griefs, y devaient être envisagés comme un des plus grands abus du pouvoir, comme la subversion totale des lois constitutives, et l’usurpation la plus dangereuse pour un prince de la maison de Brunswick : car il ne devait pas oublier qu’un pareil soulèvement avait fait passer la couronne en sa maison , mais à condition de la porter comme kmg anglais, et non à la manière du roi de France.
C’est que la réclamation véhémente des colonies sur le droit de n’ètre jamais taxé sans représentants, et celui d’être toujours jugé par ses pairs, sous la forme des jurés, avait trouvé tant de partisans en Angleterre, qu’elle tenait et tient encore la nation très-divisée sur un objet si intéressant à l’état civil de chaque citoyen anglais.
C’est que, même aux assemblées du parlement, et dans quelques ouvrages des hommes les plus respectés des deux chambres, on a porté le doute à ce sujet au point d’agiter hautementsi les Anglais ne sont pas plus rebelles à la Charte commune et constitutive que les Américains.
C’est que milord Abington, l’un des hommes les plus justes et les plus éclairés d’Angleterre, a été jusqu’à proposer, en pleine chambre, à toute l’opposition, de se retirer du parlement, et d’y graver sur les registres, pour cause de leur sécession (mot nouveau qu’il fit exprès pour exprimer cette insurrection nationale), que le parlement et le prince avaient de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre ; que le parlement surtout , composé des représentants du peuple anglais, n’avait pas dû jouer la farce odieuse des valets-maîtres, et sacrifier l’intérêt de ses commettants à l’ambition du prince et des ministres.
C’est que, dans le cas d’un pareil abus, le peuple avait droit, dit-il, de retirer un pouvoir aussi mal administré , parce qu’à lui seul appartient la décision d’une guerre comme celle d’Amérique, en sa qualité de législateur suprême et de premier fondateur de la constitution anglaise.
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Or si, même en Angleterre, il n’était pasdécidé j lequel est rebe’le à la constitution , de l’Anglais ou de l’Américain, à plus forte raison un prince étranger a-t-il bien pu ne pas se donner le ‘soin d’examiner la question qui divisait les deux peuples, et rester froid en leur querelle. Et c’est aussi le terme où le roi s’est tenu.
Ce refus de juger entre l’ancienne et la nouvelle Angleterre, ce principe équitable et non contesté de la neutralité du roi de France, une fois posé, détruisait d’avance cette foule d’objections subtiles échappées depuis aux logiciens d’Oxford, de Cambridge et de Londres, à savoir si le roi de France devait ouvrir ou fermer ses ports aux vaisseaux des deux nations belligérantes, ou seulement à l’une des deux; s’il ne devait pas restreindre les droits de son commerce, par complaisance pour une nation qui ne respecte les droits de personne; et surtout s’il ne devait pas interdire à ses armateurs les ports du continent d’Amérique, en recevant les Américains dans les siens: questions, comme on voit, aussi vaines à proposer qu’inutiles à répondre. Car, par le droit absolu de sa neutralité, le roi ne devait aux deux nations qu’un traitement absolument égal, soit qu’il admît, soit qu’il rejetât leurs navires.
Ainsi, de même qu’il y aurait contradiction, quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais, danois, hollandais et suédois, d’interdire aux négociants français la liberté d’aller commercer à Londres, à la Baltique, au Zuyderzée, etc. ; de même, en recevant les vaisseaux américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports, la France ne pouvait, sans contradiction, refuser à ses armateurs la liberté d’aller commercer à Boston, à Williamsburg, à Charlestown, à Philadelphie : car tout ici devait être égal.
Telles étaient, selon mon opinion, les conséquences rigoureusement justes que la France devait tirer de sa neutralité, relativement à son commerce ; et si le roi de France, oubliant les longs ressentiments de ses auteurs, voulait bien avoir des égards pour ses injustes voisins en guerre avec leurs frères, Sa Majesté devait croire, à plus forte raison, sa justice intéressée à ne pas soumettre en pleine paix ses fidèles sujets les commerçants maritimes à des interdictions, à des privations qu’aucun souverain de l’Europe ne paraissait imposer aux siens.
Laisser nos ports ouverts et libres à toutes les nations qui ne nous faisaient pas la guerre, et ne point priver les Anglais du droit de nous épuiser, par le commerce, de toutes les productions françaises, en laissant aux Américains la liberté de nous les acheter en concurrence, n’était-ce pas, de la part du roi, conserver à la fois les égards accordés aux étrangers, et maintenir la protection essentiellement due, par tout monarque équitable, au commerce de ses États?
Eh bien ! en déclarant franchement, et selon mon opinion, que telle était la conduite que la France devait tenir, je suis obligé d’avouer que, soit délicatesse, austérité dans la morale d’un jeune et vertueux roi dont le cœur n’a pas vieilli, ne s’est pas consumé dans cette colère et ce désir de se venger des Anglais, que son aïeul a gardés jusqu’au tombeau; soit amour pour la paix, soit égards de nos ministres pour les embarras de l’injuste Angleterre, ou je ne sais quelle aveugle complaisance pour les représentations du vicomte de Stormont, qui ne cessait de les harceler : tout en reconnaissant les négociants français fondés dans leurs demandes de protection pour le commerce qu’ils voulaient ouvrir avec l’Amérique, les ministres du roi se sont toujours tenus à leur égard dans la plus excessive rigueur. Si quelque chose aujourd’hui doit les faire repentir de leur condescendance, n’est-ce pas de voir l’honnête écrivain du Mémoire justificatif essayer d’établir comme un trait de leur perfidie cette anxiété, qui ne fut qu’une lutte perpétuelle et douloureuse entre leur autorité réprimante, et les efforts trèsactifs d’un commerce éclairé sur nos vrais intérêts ?
Lorsqu’à toutes les raisons qui militaient, dans mes requêtes, en faveur du commerce de France, j’ajoutais, avec cette liberté qu’un grand patriotisme peut seul excuser; quand j’ajoutais, dis-je, qu’il paraîtrait bien étrange à toute l’Europe que le roi de France eût la patience de laisser payer à sa ferme du tabac jusqu’à cent francs le quintal de cette utile denrée ; de souffrir même qu’elle en manquât, pendant que l’Amérique en regorgeait; que si la guerre entre l’Angleterre et ses colonies durait encore deux ans, le roi, pour n’avoir pas voulu même user des plus justes droits de sa neutralité, .s’exposait à voir les vingt-six ou trente millions de sa ferme du tabac très-compromis ; et cela parce qu’il plaisait aux Anglais, qui ne pouvaient plus nous fournir cette denrée, de nous en interdire insolemment l’achat dans le seul pays du monde où sa culture était en vigueur : espèce d’audace si intolérable, qu’à Londres même on plaisantait hautement de notre mollesse à la supporter.
Lorsque, par ces raisons et d’autres semblables, je pressais nos ministres de délier les bras au commerce de France : comme on ne peut pas supposer que ce fût faute de nous bien entendre qu’ils nous tenaient rigueur, il faut donc en conclure qu’un excès de condescendance pour nos ennemis les rendait sourds à nos instances! Excès d’autant plus étonnant, qu’il était aisé de deviner ce que l’expérience prouve aujourd’hui, qu’on ne leur en saurait jamais nul gré de l’autre côté de la Manche.
Maintenant, si j’ai bien montré qu’après plusieurs siècles d’un ressentiment légitime, et selon
les principes du droit naturel , sous les relations seules duquel les peuples ou les royaumes existent les uns à l’égard des autres, la France aurait pu, sans scrupule, user de toutes les occasions de se venger de l’Angleterre, et de l’abaisser en favorisant les mouvements de ses colonies; et qu’elle ne l’a pas fait !
Si j’ai bien montré qu’en suivant l’exemple, en imitant les procédés de l’Angleterre, la France pouvait abuser des embarras où la guerre d’Amérique plongeait ses ennemis naturels, pour fondre inopinément sur leurs flottes marchandes ou sur leurs possessions du golfe : ce qui, loin de nous attirer la guerre, eût condamné l’Angleterre à une paix éternelle ; et que, par délicatesse et par honneur, elle ne l’a pas voulu faire !
Il ne me reste plus qu’à prouver, d’après les citations du Mémoire justificatif qui touchent à notre commerce, à ma personne, à mes vues, au prétendu concours du ministère ; il me reste à prouver que le vicomte de Stormont, contre la vérité, contre ses lumières et contre sa conscience, n’a pas cessé d’envoyer à sa cour des exposés trèsfaux de la conduite de la nôtre : et c’est ce que je vais faire à l’instant.
Je commencerai par convenir franchement et sans détour que les négociants français, parmi lesquels je me nomme, ont fait, malgré la cour, des envois d’habits, d’armes et de munitions de toute espèce en Amérique ; et que s’ils ne les ont pas multipliés davantage, c’est que la rigueur de notre administration n’a pas cessé de mettre des entraves à leurs armements: et je conviens de cela, non-seulement parce que c’est la vérité, mais parce que je crois qu’en cette occasion les armateurs français n’étaient tenus à d’autre devoir qu’à celui de ne pas heurter, par les spéculations de leur intérêt, l’intérêt politique du roi de France.
Us pouvaient même ignorer si le roi, par austérité, voyait leurs efforts de mauvais œil : car sous un prince aussi bon, aussi juste, il y a bien loin encore du malheur de lui déplaire au crime affreux de lui désobéir. D’ailleurs l’écrivain anglais, qui fait, dans son Mémoire justificatif, une si fausse application du mot contrebande aux expéditions hasardées de notre commerce, ne sait-il pas ou feint-il d’ignorer qu’une marchandise dont l’échange ou la vente est libre en un royaume, n’y devient point contrebande uniquement parce que son exportation ou sa destination peut nuire à une puissance étrangère; et que le négociant, qui n’est jamais appelé dans les traités entre les rois, ne doit se piquer de les étudier que dans les points qui croisent ou favorisent ses spéculations ?
A quel titre donc un armateur devrait-il des égards aux rivaux étrangers, aux ennemis de son commerce? Par la nature même des choses, dans la guerre maritime le malheureux armateur n’est-
il pas condamné à supporter seul tout le poids de: pertes que fait l’État, sans jamais obtenir de dédommagement? Dans la guerre de terre au moins, pendant que les stipendiâmes de la royauté se disputent, à coups de canon ou de fusil, un terrain, une ville, un pays, un immeuble enfin, dont le revenu doit dédommager le prince attaquant des frais qu’il fit pour la conquête ; le citadin, le marchand, le bourgeois qui n’a pas pris les armes, attend l’événement sans le craindre, et reste libre possesseur de son bien, à condition seulement de payer au nouveau maître le tribut que l’ancien exigeait, à quelques abus près.
Mais comme il est écrit qu’on ne se bat jamais pour ne rien piller; que si l’homme est né pillard, la guerre, et surtout celle de mer, réveille en lui cette passion que le frein des lois n’a fait qu’assoupir; et comme, dans cette guerre de mer, il n’y a point d’immeuble à conquérir qui puisse acquitter les dépens en donnant des subsides, et que le champ de bataille est toujours aux poissons; quand les nobles enragés sont séparés, partis ou coulés bas, tous les héros de l’Océan sont convenus entre eux, pour premier retour de leurs frais, et suivant la morale des loups, de commencer par courir sur les vaisseaux désarmés du commerce paisible, et de s’emparer sans raison, sans pitié ni pudeur, de la propriété du négociant qui ne fait nulle défense ; sauf à combattre et à se déchirer entre eux lorsqu’ils se rencontreront face à face. En sorte qu’à la paix, lorsque les États fatigués se font grâce ou justice; ou que se forçant la main» à raison des succès, ils se dédommagent réciproquement de leurs pertes; le pauvre armateur, à qui l’on ne songea seulement pas, qui perdit tout, à qui l’on ne rend rien, reste seul dépouillé, par le vol impuni qui lui fut fait, à lui qui n’était en guerre avec personne !
De cet abominable état des choses il résulte que la violence avec laquelle on rend l’armateur première victime des querelles entre les rois, ne peut laisser dans son cœur qu’une haine invétérée contre les étrangers, ennemis de son commerce et de ses propriétés. Il en résulte encore qu’on ne pourrait lui envier, sans porter un cœur infernal, la seule ressource qui lui reste contre tant de périls accumulés, celle de saisir toutes les occasions, tous les moyens de rendre ses spéculations e promptes et lucratives.
Donc, et n’en déplaise au vicomte de Stormont, qui fait des négociants français de vils instruments de la perfidie de nos ministres, il ne nous a fallu que l’espoir de balancer les risques parles avantages, pour nous déterminer d’armer pour l’Amérique; et notre calcul, à cet égard, étant plus fort que toute insinuation ministérielle, nous avons cru, comme je l’ai dit, être seulement tenus à l’obligation de ne pas heurter, dans nos entreprises, l’intérêt reconnu du prince qui nous gou-
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verne. Mais certes, et n’en déplaise encore au vicomte de Stormont, au cabinet anglais, à l’écrivain du manifeste, aucun de nous n’a pensé qu’il dût à l’injuste Angleterre le délicat égard de détourner ses spéculations d’un pays parce qu’il était devenu son ennemi. Tous, au contraire, ont dû prévoir que les Américains, ayant de plus pressants besoins en raison de la guerre anglaise, mettraient un plus-haut prix aux denrées qui leur étaient nécessaires : tel a été le véhicule général du commerce de France.
Quant à moi, qu’un goût naturel pour la liberté, qu’un attachement raisonné pour le brave peuple qui vient de venger l’univers de la tyrannie anglaise, avaient échauffé, j’avoue avec plaisir que, voyant la sottise incurable du ministère anglais, qui prétendait asservir l’Amérique par l’oppression, et l’Angleterre par l’Amérique, j’ai osé prévoir le succès des efforts des Américains pour leur délivrance ; j’ai même osé penser que sans l’intervention d’aucun gouvernement, ni des colosses maritimes qu’ils soudoient, l’humiliation de l’orgueilleuse Angleterre pourrait bien être avant peu l’ouvrage de ces vils poltrons si dédaignés de l’autre continent, aidés de quelques vaisseaux marchands ignorés, partis de celui-ci.
J’avoue encore que, plein de ces idées, j’ai osé donner, par mes discours, mes écrits et mon exemple, le premier branle au courage de nos fabricants et de nos armateurs ; et queje n’ai jamais cru, quoi qu’on ait pu dire, manquer au devoir d’un bon sujet envers mon souverain, en formant une société maritime, en rétablissant une liaison solide de commerce entre l’Amérique et ma maison, en me chargeant d’acheter et d’embarquer en Europe tous les objets qui pouvaient être utiles à mes braves correspondants, les vils poltrons de l’ Amérique.
Mais si je ne prétendais pas à la protection de la cour, j’avoue que j’étais loin de croire que le vicomte de Stormont, dont la plus grande affaire était de harceler l’administration, aurait le crédit de l’engager par ses clameurs à porter une inquisition sévère et jusqu’alors inouïe sur le cabinet des négociants, et d’en arrêter les spéculations.
Mais puisque cet objet de sa mission, qu’il n’a que trop bien rempli à l’avantage de l’Angleterre, a malheureusement ruiné les efforts et les entreprises des armateurs français, pourquoi donc cet ingrat vicomte, qui, dans ses rapports ministériels, cite avec tant d’emphase neuf ou dix vaisseaux chargés par moi pour les Américains à la fin de 177(5, et qui les distingue si subtilement de ma frégate VAmphitrite , a-t-il omis d’apprendre à sa cour que notre ministère, étourdi de ses plaintes, avait perdu de vue la protection qu’il nous devait peutêtre, et que, loin de nous l’accorder, il avait accablé le commerce de prohibitions, et surtout avait presque étouffé ma société naissante, en
mettant un embargo général sur tous mes bâtiments?
En vain représentai-je alors qu’être soumis à l’inspection des douaniers anglais sur mer, et s’j voir exposé à tout perdre sans espoir de réclamation, si l’on était pris à l’attérage de l’Amérique avec des marchandises prohibées par l’Angleterre, était courir assez de dangers sans que la France aidât encore à restreindre les plans de ses armateurs ; le ministère inflexible exigea rigoureusement que tous ces bâtiments prissent des expéditions pour nos îles, et fissent leurs soumissions de ne point aller commercer au continent.
Quel motif engagea donc cet ambassadeur de taire à sa cour les complaisances excessives que la nôtre avait pour lui ? Pourquoi lui cacha-t-il que, sur sa délation, le 10 décembre 1776, le ministre de la marine fit arrêter au Havre et visiter exactement tous mes vaisseaux ? que dans ce port, où se trouvaient alors VAmphitrite , le Romain , l’Andromède, V Anonyme et plusieurs autres, si le premier de ces bâtiments, déjà lancé dans la grande rade, esquiva la visite, tous les autres la subirent; et si rigoureuse, qu’ils furent déchargés publiquement, au grand dommage de mon entreprise ?
Pourquoi, dans la joie qu’il en devait ressentir, n’ajoiita-t-il pas que, ne pouvant espérer aucun terme, obtenir aucun adoucissement à ses ordres prohibitifs, je fus obligé de désarmer tous mes navires ? En effet, il est de notoriété que si quelquesuns ensuite ont pu partir, ce n’a été qu’en avril, mai et juin de l’année suivante ; encore a-t-il fallu changer leurs noms, leurs chargements, et donner les plus fortes assurances qu’ils n’iraient qu’à nos îles du golfe ! M. l’ambassadeur niera-t-il qu’ils y ont été réellement, lorsqu’il sait que l’un d’eux, la Seine , a, pour prix de mon obéissance, été enlevé à la pointe des Prêcheurs, attéragede la Martinique, au grand scandale de tous les habitants qui le virent; et conduit à la Dominique, où, sans autre forme de procès, le pavillon anglais y fut arboré sur-le-champ, et le nôtre jeté dans la mer avec de grands cris d'huzza et les plus tristes feux de joie ?
Gomment ce profond politique, cet ambassadeur devenu ministre, s’est-il abstenu d’écrire à sa cour que le même embargo fut mis sur mes vaisseaux à Nantes, et que la Thérèse, arrêtée dans ce port, ne put partir qu’en juin 1777, après la plus sévère visite, et lorsqu’on fut bien certain qu’elle ne portait point de munitions ; surtout lorsque le capitaine se fut soumis à n’aller qu’à Saint-Domingue, où il a demeuré près d’un an, ainsi que V Amélie, à mon très-grand dommage encore, puisque quatre petits bâtiments bermudiens que j’y avais fait acheter, pour conduire au continent les cargaisons de ces navires d’Europe, ont été tous pris, soit en allant, soit en revenant?
Pourquoi ne manda- t-il pas à sa cour qu’en
MÉMOIRES
janvier 1777 mon Amphitrite ayant relâché à Lorient, le ministère, à sa sollicitation, fit arrêter ce bâtiment, sous prétexte que plusieurs officiers s’y étaient embarqués pour aller offrir leurs services aux Américains ?
Comment à cette occasion put-il omettre dans ses dépêches que la cour envoya l’ordre au plus considérable de ces officiers de rejoindre à l’instant son corps à Metz, et d’y rendre compte de sa conduite; et qu’apprenant que l’officier éludait d’obéir, elle fit dépêcher exprès un courrier à Lorient, avec ordre de l’arrêter, de le casser, et de l’enfermer pour le reste de ses jours au château de Nantes, rigueur à laquelle il n’échappa qu’en se sauvant seul et presque nu, sans oser reparaître au vaisseau; que le ministre ne rendit même à ma frégate la liberté de partir, qu’après avoir exigé du capitaine une soumission positive et par écrit qu’il n’irait qu’à Saint-Domingue, sous toutes les peines qu’il plairait de lui infliger à son retour s’il y manquait ?
Mais une autre réflexion se présente ; et je ne dois pas la retenir, puisque l’écrivain du roi d’Angleterre l’a négligée. La cour de France, une puissance étrangère indifférente et neutre, s’opposait au noble emploi que des officiers, la plupart étrangers, voulaient faire de leur loisir en faveur des Américains ! Mais que nous importait à nous, pour qui leur bravoure allait s’exercer? et par quel excès de complaisance pour l’ambassadeur anglais nos ministres établissaient-ils une telle inquisition contre les partisans de l’Amérique, lorsqu’il est prouvé, par le fait, que le neveu du maréchal de Thomond, de milord Clare, que le comte de Bulkley enfin, le plus ardent Anglais qui ait jamais été souffert au service de France, obtenait d’eux sans peine la permission d’aller solliciter à Londres du service contre l’Amérique? Si la solution de ce problème échappe à mes lumières, ce qui frappera tout le monde ainsi que moi, c’est que la comparaison et le rapprochement de ces deux procédés devraient au moins faire trouver grâce à nos trèscomplaisants ministres devant ce terrible ambassadeur ; et que son zèle et ses travaux n’eussent pas semblé moins importants à sa patrie, et l’eussent également porté lui-même au ministère où il brûlait d’arriver, si, au lieu de calomnier notre cour, il eût rendu compte à la sienne de tout ce qu’il en obtenait journellement.
Quoique la politique au fond ne soit partout qu’une sublime imposture, on n’a pas encore vu^ d’ambassadeur se donner des licences aussi éten-: dues sur la sublimité de la sienne ! Il était réservé au vicomte de Stormont d’en offrir le digne exemple à l’univers. — Mais c’est la France, dit-il, qui envoyait ces officiers en Amérique. — Eh ! grand politicien ou politiqueur , y a-t-il beaucoup de raisonneurs de votre force en Angleterre ? et pensezvous que le congrès, qui n’a pas cru devoir tenir
un seul des engagements pris devant moi par ses agents en Europe avec les officiers que je lui adressais, qui même a refusé du service à presque tous en arrivant, eût manqué d’égards à ce point pour notre cour, s’il eût pensé que ces généreux guerriers lui étaient envoyés par un roi dont il sollicitait si vivement le secours et l’amitié? De quel œil aussi pensez-vous que le roi de France eût vu le renvoi des officiers, si ce prince eût été pour quelque chose en l’arrangement de leur départ? On se fait donc un grand bonheur de déraisonner à Londres.
Cette réflexion seule est un trait de lumière qui nous met tous dans notre vrai jour, Anglais, Français, travailleurs et raisonneurs.
A la vérité, mon zèle empressé pour mes nouveaux amis pouvait être blessé du peu d’accueil qu’ils faisaient à de braves gens que j’avais portés moi-même à s’expatrier pour les servir. Mes soins, mes travaux et mes avances étaient immenses à cet égard. Mais je m’en affligeai seulement pour nos malheureux officiers, parce que, dans ces refus mêmes des Américains, je ne sais quelle émulation, quelle fierté républicaine attirait mon cœur, et me montrait un peuple si ardent à conquérir sa liberté, qu’il craignait de diminuer la gloire du succès, s’il en laissait partager le péril à des étrangers.
Mon âme est ainsi composée : dans les plus grands maux elle cherche avec soin, pour se consoler, le peu de bien qui s’y rencontre. Ainsi, pendant que mes efforts avaient si peu de fruit en Amérique, et que les Anglais essayaient de tout corrompre autour de moi pour l’atténuer encore, de lâches ennemis m’accusaient dans mon pays d’être soudoyé par la cour de Londres pour l’avertir à temps du départ de tous nos vaisseaux de commerce, et la mettre à même de s’en emparer. Et moi, soutenu par ma fierté, je dédaignais de me défendre, et je livrais ces méchants à leur propre honte, en me promettant bien de ne jamais souiller mon papier de leur nom. Les oisifs de Paris enviaient mon bonheur, et me jalousaient comme un favori de la fortune et des puissances : et moi, triste jouet des événements, seul, privé de repos, perdu pour la société, desséché d’insomnie et de chagrins, tour à tour exposé aux soupçons, à l’ingratitude, aux anxiétés, aux reproches de la France, de l’Amérique et de l’Angleterre, travaillant nuit et jour, et courant à mon but avec effort, à travers ces landes épineuses, je m’exténuais de fatigue, et j’avançais fort peu. Mais mon courage renaissait, quand je pensais qu’un grand peuple allait bientôt offrir une douce et libre retraite à tous les persécutés de l’Europe; que ma patrie serait vengée de l’abaissement auquel on l’avait soumise par le traité de 1763 ; que le voile obscur, le crêpe funéraire dont notre port de Dunkerque était enveloppé depuis soixante ans, serait enfin déchiré ; qu’enfin