S4 MEM
la mer devenue libre aux nations commerçantes, Marseille, Nantes et Bordeaux pourraient le disputer à Londres, et devenir à leur tour les cabarets de 1 univers. J étais soutenu par l’espoir qu’un nouveau système de politique allait éclore en Europe, et que, l’Angleterre une fois remise à sa vraie place, le nom français serait aimé, chéri, respecté partout. J’ajouterais encore que j’étais ranimé par l’espoir de voir le règne actuel exalté comme un des plus beaux de la monarchie, si, dans cet écrit austère et brusquement jeté, je ne m’étais pas interdit tout éloge, et même celui du jeune roi qui nous donne un si grand espoir par la sagesse de ses vues et son amour simple et vrai pour le bien, dans l’àge où presque tous les hommes ne se font remarquer que par des folies, des ridicules ou des travers.
Ce bel avenir me rendait mon courage et ma gaieté même ; au point qu’un ministre anglais m ayant fait 1 honneur, au sujet de l’ Amphitrite , de dire à quelqu un, en riant, que j’étais un bon politique, mais un mauvais négociant, je répondis sur le même ton : Qu’il laisse faire au temps ; la fin seule peut nous montrer lequel aura plus prospéré, moi dans mon petit commerce, et lui dans sa grande administration.
Dans un pareil état des choses on sent bien que le cabinet de Saint-James eût appris avec joie, par son ambassadeur , qu’au retour de ma frégate l Amphitrite , mon capitaine, accusé de désobéissance, avait été scandaleusement arrêté , puis traîné en prison, quoique son journal prouvât qu’il n’avait fait que céder à l’empire des circonstances ; et qu’ayant resté quatre-vingt-dix jours en route, et trente-cinq sans se reconnaître, il s’était vu près de périr de misère à l’instant qu’il fut porté sur le continent : mais son crime était d’y avoir jeté 1 ancre ; et je suis persuadé, moi,, que le lord North aurait su bon gré à l’ambassadeur, s’il eût appris par lui que la mine terrible qu’il en fit à nos ministres avait coûté trois mois de cachot à mon malheureux capitaine, et à moi deux mille écus d indemnité que je crus lui devoir, pour payer les humeurs du vicomte de Stormont.
C’est ainsi que chaque fait articulé dans le Mémoire justificatif , d’après le rapport de cet ambassadeur, est faux, insidieux ou controuvé. Voyezle citer comme un crime un bâtiment, V Heureux, à moi, parti de Marseille en septembre 1777, et dissimuler en même temps à sa cour que ce vaisseau l’Heureux , le plus malheureux des vaisseaux, était depuis dix mois dans le port, équipé, chargé , prêt à partir, puis arrêté à la sollicitation de lui vicomte, enfin déchargé deux fois publiquement par ordre du ministre; et que ce n’est qu’après ces éclats scandaleux et dommageables que ce vaisseau, qui m’avait ruiné par un si long séjour et des dépenses si énormes, a obtenu la liberté de sortir du port avec des comestibles seulement, et sans
aucunes munitions de guerre. Car, s’il a relâchéailleurs pour accomplirson chargement, qui n’était pas même au tiers, c’est un fait absolument étranger à nos ministres , puisqu’il s’est passé loin du royaume, et hors de la longueur de leurs bras.
Ainsi, lorsque ce mémoire parle de mes armements de Dunkerque, il se gardebien d’avouer que l’administration, toujours aussi sévère à mon égard qu’attentive aux plaintes de l’ambassadeur anglais, donna l’ordre exprès de visiter dans ce port tous les vaisseaux annotés par l’inquisition stormo nienne , et de les décharger sans pitié s’ils avaient à bord des munitions de guerre; que l’un d’eux, la Marie-Catherine, se trouvant en rade à l’instant où 1 ordre arriva, put se dérober à sa rigueur, et se rendre à la Martinique avec un chargement d’artillerie assuré à Londres même ; mais que les autres furent visités, déchargés, et forcés d’aller en lest chercher du fret en Amérique, sans que j’aie pu depuis trouver une autre occasion de rembarquer mes cargaisons militaires : tant l’attention du gouvernement à y veiller a été sévère et continuelle !
Voilà ce que le vicomte de Stormont pouvait bien apprendre à sa cour ; il eût honoré sa vigilance, et n’eût point trahi la vérité : mais c’est ce dont on s’embarrasse le moins en politique. Il devait même ajouter que, dans la colère où je fus de ce qui m’arrivait à Dunkerque, ayant appris que le sieur Frazer, commissaire anglais, odieux par son emploi, mais personnellement détesté dans ce port , avait osé corrompre et fait passer en Angleterre un de nos bons pilotes-côtiers et beaucoup de matelots français, je me procurai toutes les preuves juridiques de ce honteux délit ; mais que je ne pus jamais obtenir du gouvernement que le commissaire insolent fût poursuivi pour ce crime de lèse-nation ; et je ne l’obtins pas, je m’en souviens bien, parce que les soins que je m’étais donnés à ce sujet pouvaient être taxés de récrimination par l’ambassadeur anglais. Je dirai tout, car ce n’est ici ni le lieu ni le temps de flatter personne. Un écrit destiné à relever le flagornage anglais du Mémoire justificatif ne doit pas être, à son tour, accusé d’une imbécile partialité pour la France.
Mais le comble de la mauvaise foi, dans les rapports de l’ambassadeur d’Angleterre, est le compte insidieux qu’il rend à sa cour de l’Hippopotame, ce vaisseau que j’ai nommé le Fier Rodrigue , et qui depuis a eu l’honneur d’être jugé digne, parle général-amiral d’Estaing, de contribuer, sous ses ordres, au succès des armes du roi près la Grenade, lesquels ne sont point, comme le dit l’écrivain emmiellé du Mémoire justificatif, des triomphes de gazettes, ni des succès à coups de presse, mais de beaux et bons succès à coups de canon.
C’est le compte insidieux qu’il rend à sa cour de ces prétendus quatorze mille fusils que j’y devais
MÉMOIRES
embarquer, et des autres munitions de guerre à V usage des rebelles , cités dans le Mémoire justificatif ; aucun armement n’ayant été plus ouvertement, plus cruellement molesté, pour complaire au vicomte de Stormont. Voici le fait : on le trouvera concluant.
Tant de vaisseaux arrêtés dans nos ports, tant de déchargements faits par ordre supérieur, tant d’opérations manquées ou suspendues, tant d’or et de temps perdu, et surtout l’obligation forcée d’exécuter rigoureusement les ordres prohibitifs de la cour sur les munitions de guerre, avaient enfin changé mes plans d’armements.
Bientôt , apprenant que les Anglais m’avaient enlevé beaucoup de navires, et qu’il ne me restait d’autres moyens de marcher librement que de me rendre redoutable aux corsaires, je fis acheter par un tiers et sur criées publiques, en avril 1777, T Hippopotame, vaisseau de ligne que le roi faisait vendre à Rochefort. On le mit au radoub aussitôt pour être armé en guerre et marchandises ; et toute sa cargaison, de la valeur d’un million, consistant en vin, eau-de-vie, marchandises sèches, et sans une seule arme, une seule caisse de munitions, fut à l’instant transportée à Rochefort, pour partir au plus tôt.
Mais ce fatal ambassadeur, dont la grande affaire était de désoler notre commerce sur terre pendant que les corsaires de sa nation l’outrageaient et le pillaientsur mer; ce profond politique, qui partageait son temps entre le plaisir d’impatienter nos ministres en France et celui de les calomnier en Angleterre, s’en vint faire à Versailles des lamentations... si lamentables sur ce navire, en disant que je feignais d’équiper un bâtimentpourle commercent ne faisais qu’armer un vaisseau de guerre pour le service du congrès, que la cour en fut ébranlée.
Sur ces nouvelles criailleries, le ministère, ignorant absolument que j’eusse part à cet armement, qui se faisait sous un nom supposé, donna les ordres les plus précis aux commandant et intendant de Rochefort, de découvrir sous main le nom et l’objet du vrai propriétaire de ce vaisseau. J’appris la recherche de la cour ; et je fis adresser du lieu de l’armement le mémoire suivant au ministre de la marine, sous une signature étrangère. Si .je le joins ici, c’est que son caractère et son style donneront, mieux que tous mes raisonnements, une juste idée des relations qui existaient alors entre l’administration et le commerce de France.
« Monseigneur,
; « Sur les interrogations faites à notre commissionnaire de Rochefort par le commandant de la marine, nous pensons qu’il n’y a qu’un de ces Anglais inquiets et rôdeurs dont nos ports sont remplis, qui ait pu semer l’alarme si mal à propos sur nous, et fait inspirer à Votre Grandeur, par des voies qui leur sont familières, le dessein de
porter une inquisition inconnue jusqu’ici sur le cabinet et les spéculations des négociants français.
« Monseigneur, le vaisseau du roi l'Hippopotame était à vendre : apparemment que c’était pour que quelqu’un l’achetât. Nous l’avons bien acheté, bien payé ; nous le faisons radouber à grands frais, et nous ne croyons pas qu’il y ait rien là de contraire aux lois du commerce, ni qui nous doive exposer au soupçon de vouloir contrarier les vues pacifiques du gouvernement.
« Mais si un vaisseau d’un tel gabarit ne peut être destiné qu’à de hautes spéculations, n’est-il pas naturel, monseigneur, que nous mettions ce navire en état de ne pas craindre, en pleine paix, de se voir harcelé, canonné, visité, fouillé, insulté, dépouillé, peut-être emmené et confisqué, malgré la régularité de nos expéditions (comme cela est arrivé à tant d’autres), s’il se trouve une aune d’étoffe dans nos cargaisons, dont la couleur ou la qualité déplaise au premier malhonnête Anglais qui nous rencontrera ?
« Lorsqu’il nous aurait bien outragés, et fait perdre le fruit d’un bon voyage, peut-être il en serait quitte pour vous faire répondre, par le ministère anglais, que le capitaine était ivre , ou que c’est un malentendu. Mais Votre Grandeur sait bien que si cette excuse banale et triviale suffit pour apaiser la vindicte du gouvernement français , l’utile négociant, dont le métier est de confier sa fortune aux flots, sur la foi des traités, n’en reste pas moins ruiné , malgré les dédommagements promis, dont on sait toujours trop bien éluder l’accomplissement.
« Cependant, monseigneur, le négociant maritime étant de tous les sujets du roi celui que les traités doivent le plus envisager, est aussi celui qui a besoin d’une protection plus immédiate. Jetez un coup d’œil sur tous les états de la société, monseigneur, et vous verrez que l’administration, le fisc, le militaire, le clergé, la robe, la terrible finance, et même la classe utile des laboureurs, tirent leur subsistance ou leur fortune de l’intérieur du royaume : tous vivent à ses dépens. Le négociant seul, pour en augmenter les richesses ou les jouissances, met à contribution les quatre parties du monde ; et , vous débarrassant utilement d’un superflu iuutile, il va l’échanger au loin, et vous enrichit en retour des dépouilles de l’univers entier. Lui seul est le lien qui rapproche et réunit tous les peuples, que la différence des mœurs, des cultes et des gouvernements tend à isoler Oh à mettre en guerre.
« Si donc le négociant se voit désormais obligé de rendre compte d’avance de ses spéculations, dont la réussite dépend toujours de la diligence et du secret, et qui sont soumises à des variations dépendantes de tous les événements politiques, il n’y a plus pour lui ni liberté, ni sûreté, ni succès, et la chaîne universelle est rompue.
MEMOIRES
« Votre Grandeur s’apercevra bien que ce n’est pas pour éluder d’obéir que nous observons; mais seulement parce que nous pensons que d’établir une inquisition sur les secrets des négociants, par complaisance pour les rivaux du commerce français et les ennemis naturels de l’État, est un emploi de l’autorité sujet à des conséquences terribles, dont la moins funeste est de dégoûter le commerce et d’éteindre l’émulation, sans laquelle rien ne se fait.
« Lorsque notre commissionnaire s’est rendu, sous son nom, adjudicataire de L’Hippopotame , vous avez eu la bonté, monseigneur, de lui promettre l’assurance du premier fret royal pour les colonies, baignez remplir cette promesse : son exécution est d meilleur moyen de vous assurer de la vraie destination de notre vaisseau. Nous croyons, monseigneur, que ce seul mot renferme toutes les explications que Votre Grandeur désire.
« Nous sommes, avec le plus profond respect, etc. »
Ce mémoire, fait pour fixer la vraie destination du Fier Rodrigue et désarmer la cour, produisit un effet tout contraire en me décelant. On crut m’y reconnaître; et, les cris de l’ambassadeur continuant sans relâche et contre mon navire et contre ma personne, le ministère, à l’instant qu’il levait l’embargo momentané mis sur tous les autres vaisseaux du commerce, ordonna durement d’arrêter le mien dans le port, sans lui laisser l’espoir de partir en aucun temps!
Ayant eu dessein de l’armer en pièces de bronze, pour qu’il fût plus léger à la marche, en guerre et marchandises, j’avais fait acheter et transporter à grands frais de ces canons la quantité qui m’était nécessaire. Un nouvel ordre, arraché par mon Euménide, arriva, qui me força de revendre mon artillerie à toute perte, et n’en laissa pas moins subsister l’embargo mis sur mon navire.
En vain j’offris personnellement au ministère d’embarquer sur ce vaisseau des troupes du roi pour Saint-Domingue, afin qu’on fût bien sûr de sa destination; en vain je proposai de soumettre ma cargaison à la visite la plus rigoureuse, pour qu’on fût certain qu’aucunes munitions n’entraient dans le chargement du Fier Rodrigue ; en vain je déposai ma soumission de faire rentrer ce vaisseau dans six mois, avec expédition et denrées de Saint- Domingue, sous peine de la perte entière et du navire et de sa cargaison, si j’y manquais; le ministère fut inexorable : et, malgré les plaintes qu’une telle rigueur m’arracha; malgré la dépense énorme d’un double achat, double transport et dispendieux chargement d’artillerie; malgré la perte résultant d’une cargaison d’un million, retenue une année entière au lieu de son départ; malgré la mise continuelle et ruineuse de l’équipement d’un vaisseau de cette force, arrêté dans le port le même temps d’une année; enfin, malgré
les protestations que le désespoir me fit faire de rendre l’administration garante de mes pertes devant le roi même, et pour lesquelles aujourd’hui je suis en instance aux pieds de Sa Majesté, les ministres, fidèles à je ne sais quelle parole arrachée par l’ambassadeur anglais, ne voulurent jamais consentir à lever l’embargo de mon navire : et je déclare avec douleur que je n’ai obtenu cette tardive justice qu’après la notification du traité de commerce entre la France et l’Amérique, faite à Londres par le marquis de Noailles, et la brusque retraite de l’ambassadeur d’Angleterre, c’est-à-dire plus d’un an après le chargement et l’équipement du Fier Rodrigue.
Voilà ce que le vicomte de Stormont s’est bien gardé d’écrire à sa cour, et ce qu’il n’oserait démentir aujourd’hui. Je laisse en blanc mille autres faits très-affligeants pour notre commerce, et notamment pour moi, parce que cet extrait suffit au delà pour montrer quelle foi doit être accordée aux narrés, aux inculpations de ce long Mémoire justificatif.
Lorsque le vicomte de Stormont résidait à Paris, et qu’il s’y débitait un mensonge politique, une fausse nouvelle un peu fâcheuse pour les Américains, on se souvient encore que le mot des députés du congrès, interrogés par tout le monde, était constamment : Ne croyez pas cela, monsieur : c’est du Stormont tout pur,
Eh bien ! lecteur, on en peut dire autant du mémoire justificatif : c'est du Stormont tout pur; au style près, qui, bien qu’un peu traînant dans la traduction, ne manquerait pas de grâces, ni la logique de justesse, si l’écrivain n’oubliait pas sans cesse que le lord Stormont en a fourni les données, et qu’il écrit pour l’injuste Angleterre, dont les usurpations, la mauvaise foi, l’arrogance et le despotisme ont fait une classe absolument séparée de toutes les sociétés humaines.
Car, si les royaumes sont de grands corps isolés, et plus séparés de leurs voisins par la diversité d’intérêts que par les barrières, les citadelles ou la mer qui les renferment; si leurs seules relations sont celles du droit naturel , c’est-à-dire celles que la conservation, le bien-être et la prospérité de chacun lui imposent; et si ces relations, diversement modifiées sous le nom de droit des gens, ont pour principe général, selon Montesquieu même, de faire son propre bien avec le moins de mal possible aux autres, il semble que l’Angleterre, ayant mis tout son orgueil à s’écarter de cette loi commune, ait choisi pour principe fondamental de se rendre odieuse et redoutable à tout le monde, quand il n’en devrait résulter aucun avantage pour elle-même.
Ajoutez à ce damnable principe la commodité toujours subsistante d’enfreindre les traités et de manquer à toutes les conventions, sous prétexte que, son roi n’ayant qu’une autorité partagée entre
MÉMOIRES
]ui, le peuple et la noblesse, les engagements qu’il prend ne peuvent empêcher la fougueuse nation de se porter à des excès qui n’en subsistent pas moins, quoique désavoués par l’équité du prince ou son respect pour la foi jurée. Réunissez, dis-je, toutes ces notions, et vous n’aurez encore qu’une faible idée du peuple audacieux qui nous accuse aujourd’hui de perfidie.
Mais pourtant, si le roi d’Angleterre ne peut pas toujours être rendu garant des infractions de son peuple aux traités subsistants, à qui donc gardonsnous notre foi? Quoi! vous nous liez, Anglais, et ne croyez jamais l’être? Étrange et superbe nation, qu’il faut admirer pour ton patriotisme et la fermeté romaine que tu montres en tes revers actuels, mais qu!il est temps d’humilier, pour punir et réprimer l’abus affreux que tu te plus toujours à faire de ta prospérité !
Marâtre insensée, qui prétends à l’amour de tes enfants, quand tu ne veux les enchaîner que pour épuiser le sang de leurs veines, et l’employer à tes prostitutions ! Si l’instant est venu que ton exemple doit apprendre aux nations qu’il n’est de politique heureuse et durable que celle fondée sur la morale universelle, et sur la réciprocité des devoirs et des égards
Si tes ministres, aveuglés par une ambition inepte en ses vues et trompée dans ses mesures, ont imprudemment porté leur système oppressif sur tes colonies, et les ont forcées, en prenant les armes, d’adopter pour devise ce vers terrible, instructif et sublime de notre grand Voltaire :
L’injustice à la fin produit l’indépendance ;
Et si, par une suite de cette inquiète arrogance qui ne vous permet jamais de goûter de liberté que celle qui s’appuie sur l’oppression de vos frères, vous allez encore avoir, ô Anglais, à pleurer la perte de l’Irlande, si longtemps par vous et si injustement avilie, repentez-vous, frappez votre poitrine, accusez-vous, et cessez d’accuser vos voisins de l’orage et des maux infinis que vous seuls avez attirés sur votre patrie malheureuse.
J’ai prouvé, par vos procédés affreux envers nous, qu’il ne vous était dû de notre part qu’anathème et vengeance ; et cependant, Anglais, vous êtes les agresseurs !
J’ai prouvé que si la France eût suivi l’impulsion du plus juste ressentiment, elle eût dû secourir l’Amérique, la prévenir même, et hâter l’instant de son indépendance; et cependant, Anglais, vous êtes les agresseurs!
J’ai prouvé que, tournant contre l’honneur de nos ministres l’effet de leur condescendance pour vos embarras, vous prétendez les couvrir du ridicule ineffaçable d’avoir sans cesse arrêté d’une main ce que vous les accusez d’avoir encouragé de l’autre; qu’au lieu de leur rendre grâce du peu de fruit que l’Amérique a tiré des faibles efforts
du commerce, vous mettez ces efforts sur le compte de leur perfidie : en cela même, Anglais, vous êtes des agresseurs très-malhonnêtes et très-ingrats.
Cependant, passe encore pour injurier : c’est votre manière de vous défendre, elle est connue ; et quand on s’est fait une mauvaise réputation, il reste au moins à jouir du triste privilège acquis par elle.
On sait bien que dans votre style il en est, ô Anglais, de la perfidie de la France comme de la poltronnerie des Américains, qui ont fait mettre armes bas à vos troupes, et vous ont chassés de leur pays. A vous donc permis d’injurier tout le monde.
Mais déraisonner pour le seul plaisir d’outrager, déraisonner dans un écrit grave et soumis au jugement des raisonneurs de l’Europe, n’est-ce pas abuser à la fois de toutes les façons d’être audacieux? Car enfin, si le roi de France eût eu le dessein de secourir secrètement l’Amérique, il eût au moins voulu le faire efficacement; et dans ce cas il ne fallait pas un grand effort pour deviner qu’en prêtant seulement un million sterling aux États- Unis, une espèce de proportion à l’instant rétablie entre le numéraire et le papier de leur pays aurait soutenu le crédit et l’émulation générale, eût augmenté l’ardeur des soldats par la réalité de la paye, et peut-être eût mis les Américains, sans autre secours, à portée de terminer promptement leur guerre : économie ou libéralité qui nous eût épargné près de quatre cents millions, que notre protection militaire nous a déjà coûté!
Donc, si la morale ou la noble politique du roi de France l’empêcha de prendre ce parti, c’est que ce roi, jeune et vertueux, ne voulut pas permettre ce qu’il ne pouvait pas avouer. Toute sa conduite subséquente est la preuve de cette assertion. — Mais pourquoi donc ce roi si juste a-t-il subitement renoncé à sa neutralité pour s’allier avec l’Amérique?— Écoutez-moi, lecteur, et pesez mes paroles : cette réponse est la fin de tout.
Après avoir demeuré longtemps spectateur passif et tranquille de la guerre existante, le roi de France, instruit, par les débats du parlement d’Angleterre et par le succès des armes américaines, que, malgré les efforts des Anglais pendant trois campagnes successives , la force des événements séparait enfin l’Amérique de l’Angleterre; instruit aussi que les meilleurs esprits de la nation anglaise s’accordaient à penser, à dire hautement, dans les deux chambres, qu’il fallait à l'instant reconnaître l’indépendance des Américains et traiter avec eux sur le pied de l’égalité : le roi, ne pouvant plus se tromper sur le véritable objet des armements de l’Angleterre, lorsqu’il voyait Je peuple anglais demander à grands cris la guerre contre lui, lui faire offre de lever la milice nationale à ses frais, et de fournir volontairement, par chaque slâre ou comté, un certain nombre de soldats».
MÉMOIRES
pourvu qu’ils fussent employés contre la France; s’étant d’ailleurs bien assuré que les amiraux anglais, qui avaient nettement refusé de servir contre l’Amérique, étaient néanmoins nommés à des commandements d’escadres qui ne pouvaient donc plus la menacer ; trop certain enfin des millions qu’on répandait et des efforts qu’on faisait pour diviser les esprits, tant ceux du congrès en Amérique que ceux de la députation en France; et ^urtout connaissant bien l’espoir secret qu’on avait à Londres d’engager les Américains, par l’offre inopinée de l’indépendance, à se réunir aux Anglais contre la France, à la punir, par une guerre sanglante et combinée, de trois ans de froideurs et de refus de s’allier à l’Amérique : pressé par tant de motifs accumulés, le roi s’est déterminé, mais publiquement et sans aucun mystère, mais sans déclarer la guerre aux Anglais, encore moins la leur faire sans la déclarer, comme ils en ont établi l’odieux usage; sans vouloir même entamer des négociations préjudiciables à la cour de Londres, et par une suite modérée de la neutralité qu’il avait adoptée : le roi, dis-je, s’est enfin déterminé à reconnaître l’indépendance de l’Amérique, à former un traité de commerce avec les nouveaux États-Unis, mais sans exclusion de personne, pas même des Anglais, à la concurrence de ce commerce.
Certes, si les règles de la justice, de la prudence, et le soin de sa propre sûreté n’ont pas permis au roi de différer plus longtemps cette reconnaissance d’un honorable affranchissement et d’une indépendance dont les- Anglais se flattaient de faire tourner bientôt leur honteux aveu contre nous-mêmes, au moins faut-il convenir qu’aucun acte aussi intéressant, aussi grand, aussi national, ne s’est fait avec plus de modération, de candeur, de noblesse et de simplicité, tous caractères absolument opposés à la per/îdie dont l’insolence anglaise a voulu tacher la France et le roi, dans son Mémoire justificatif : c’est ce qu’il fallait prouver.
Quant à moi, dont l’intérêt se perd et s’évanouit devant de si grands intérêts ; moi, faible particulier, mais courageux citoyen, bon Français, et sincère ami du brave peuple qui vient de conquérir sa liberté : si l’on est étonné que ma faible voix se mêle aux bouches du tonnerre qui plaident cette grande cause ; je répondrai qu’on n’a besoin de puissance que pour soutenir un tort, et qu’un homme est toujours assez fort quand il ne veut qu’avoir raison. J’ai fait de grandes pertes; elles ont rendu mes travaux moins utiles que je ne l’espérais à mes amis indépendants : mais comme c’est moins par mes succès que par mes efforts que je dois être jugé, j’ose encore prétendre au noble salaire que je me suis promis : l’estime de trois grandes nations, la France, l’Amérique, et même l’Angleterre.
P. -A. Caron de Beaumarchais.
REQUÊTE