MEMBRE DE LADITE REPRÉSENTATION
Messieurs,
Le nom de citoyen français est devenu d’un si grand prix, qu’aucun homme ne peut souffrir que l’on altère en lui la pureté d’un si beau titre.
En repoussant aux yeux de tous l’horrible injure qui m’est faite, c’est votre cause, ô citoyens, que je défends plus que la mienne : vous avez tous des ennemis, mais vous n’êtes pas tous armés contre leurs coups, leurs attentats. Aujourd’hui moi, demain ce sera vous ; et s’ils viennent à soupçonner que l’assemblée prête l’oreille à leurs affreuses délations, aucun de vous n’est plus en sûreté.
Écoutez-moi donc, citoyens : je vais dévoiler des horreurs qui intéressent tous les hommes.
Lorsqu’on commençait, l’an passé, à concevoir des inquiétudes sur la cherté, la rareté des grains, des ennemis, trop méprisables pour se montrer à découvert, firent répandre parmi le peuple inquiet que j’étais un accapareur, que mes maisons étaient pleines de blé. On le fit placarder la nuit sur toutes mes portes et dans les rues voisines: Je m’en plaignis aux magistrats, qui firent courir des patrouilles déguisées, pour s’assurer des placardeurs : on ne put se saisir d’aucun.
Depuis, dans les premiers moments de l’effervescence du peuple, ma personne et mes possessions ont couru les plus grands dangers. J’étais désigné hautement pour troisième victime lorsqu’on pilla les deux maisons d 'Henriot et de Réveillon.
Un grenadier des gardes françaises, ayant reconnu l’un de ces incendiaires qui criaient dans tout le faubourg qu’il fallait brûler mes maisons, crut devoir le faire arrêter et conduire à la caserne de Popincourt, par quatre ou cinq soldats du guet. Mais l’incendiaire avait ses protecteurs ; il leur fit parvenir ce qui lui arrivait. Le lendemain, allant monter sa garde, le pauvre grenadier fut mis (comme on le sait) pour trois semaines en prison à Versailles; et cependant cet incendiaire n’était qu’un vil portier chassé de ma maison, qu’un des faux témoins reconnus dans l’instruction du procès Kornman !
Quand je citai ce fait du grenadier devant votre noble assemblée, je fus surpris du peu d’effet que ma déclaration produisit. Le fil dont je tenais le bout me semblait pouvoir vous conduire au labyrinthe inextricable que vous cherchez à pénétrer.
MÉMOIRES
Un incendiaire reconnu ! son dénonciateur mis en prison, au lieu de lui ! j’en ai conclu que, sur ces faits, vous êtes plus savants que moi.
Puis, quand le désespoir changea ce peuple si soumis en conquérant de la Bastille, quand il crut devoir s’assurer des gens suspects à la patrie, mes incendiaires et tous leurs commettants ne manquèrent pas de crier dans les places publiques que non-seulement j’avais des blés cachés, mais plus de douze mille fusils que j’avais engagés au prévôt des marchands, Flesselles ; que des souterrains, de chez moi, communiquaient à la Bastille, par où des soldats ennemis s’y introduisaient en secret; que j’étais un agent des grands ennemis de l’État ; et qu’il fallait me massacrer, piller et brûler mes maisons. La lâcheté ne peut aller plus loin!
Tous mes amis épouvantés me suppliaient de m’éloigner. Mais moi, dont la religion est que dans les grands troubles un citoyen zélé doit rester à sa place, se rendre utile et faire son devoir (car où en serions-nous, bon Dieu ! si tout le monde s’enfuyait?), j’ai osé braver le péril, j’ai monté la garde la nuit, et suivi dans le jour tous les travaux de mon district.
Pendant ce temps je suppliais et la Ville et tous les bureaux qu’on visitât mes possessions, et qu’on apprît au moins au peuple qu’il était abusé sur moi par d’exécrables scélérats.
Après bien des soins et du temps, j’ai obtenu péniblement qu’une de ces visites se fît dans ma maison, Vieille rue du Temple; six commissaires ont constaté la fausseté des bruits qu’on avait répandus.
Mais le district des Blancs-Manteaux, dans lequel j’occupais cette maison de location, m’ayant refusé durement de visiter mes vraies propriétés, parce qu’elles étaient, dit-il, dans le faubourg Saint-Antoine, j’ai couru m’agréger au district de mes possessions. J’y ai posé mon domicile, espérant bien en obtenir cette visite refusée.
Une grande rumeur, l’inquiétude d’une révolte occasionnée par la misère, y agitaient tous les esprits. En m’agréant avec honneur, l’assemblée me peignit l’état du faubourg, si pressant, surtout si dangereux pour la tranquillité publique, que, sans trop consulter mes embarras actuels, l’âme suffoquée de douleur, je contribuai d’une somme de douze mille livres au soulagement de ce peuple.
J’avais payé aux Blancs-Manteaux ma demi-capitation pour le soutien de nos soldats ; je donnai, quatre jours après, la même somme à mon nouveau district pour le même service militaire; mais je refusai de m’asseoir au comité qui m’avait adopté, jusqu’à ce qu’on eût fait une visite sévère de mes différentes maisons. Il ne convient pas, écrivis-je, qu’un homme suspecté de trahison d’État s’asseye avec les citoyens, tant qu’il n’est pas justifié; ce que les visites seules de mes possessions peuvent faire.
Dix jours se sont passés avant que je les pusse obtenir, et pendant ces dix jours je n’ai point paru au district. On peut juger, à ces détails, si j’y mettais de l’ambition.
Enfin, la Ville ayant ordonné, à ma pressante réquisition, que douze commissaires se transporteraient chez moi, les visites furent effectuées.
Je remis alors un mémoire à votre assemblée même, pour obtenir que les procès-verbaux qui faisaient ma tranquillité fussent imprimés et placardés. La multitude des affaires a laissé douze jours cette demande sans réponse. Je courais le plus grand danger sous cette suspicion du peuple.
Pendant ce temps je travaillais au comité de Sainte-Marguerite, où j’ai donné différents plans de bienfaisance, agréés, j’ose dire, avec acclamation ; où, pour tourner tous les esprits du peuple sur des objets moins affligeants, ma motion pour le mariage d’un jeune homme du faubourg, tous les ans, le 14 juillet, anniversaire de la Bastille, a été appuyée par moi d’une somme de 1,200 liv.
Bientôt l’assemblée du district a procédé à la nomination d’un troisième député, son représeutant à la vôtre. Je n’en avais aucun avis ; le hasard seul m’y fit trouver, croyant n’aller qu’au comité. J’y fus nommé député du district, à la très-grande majorité. Je voulus en vain m’en défendre ; on me força de l’accepter.
Je crois bien, en effet, que dans ce quartier de douleur, où l’administration doit être si compatissante et si douce, j’eusse été plus utile en travaillant au comité qu’en représentant le district à l’assemblée de la commune, où l’homme le plus sage est, selon moi, celui qui écoute, et qui parle le moins. Car un des grands inconvénients de toute nombreuse assemblée est l’éternité des débats sur les points les moins contestables.
Je n’avais pas, après huit jours, obtenu, moi représentant, cette permission d’imprimer les procès-verbaux des visites qu’on avait faites dans mes maisons. Les bruits infâmes continuaient : ma personne et mes possessions étaient dans le même péril,- lorsque six députés des Blancs-Manteaux sont venus me dénoncer à l’assemblée de la commune, comme un fuyard de leur district qu’ils avaient droit de réclamer. Us ont soutenu que les mécontentements qui m’avaient engagé à me présenter au faubourg n’étaient que des cris de cabale que j’aurais bien dû mépriser ; que, mon cheflieu étant dans leur district, ils demandaient que j’y fusse renvoyé, et que celui de Sainte-Marguerite nommât un autre député.
Quelque obligeant que fût pour moi le plaidoyer des Blancs-Manteaux, je défendis mon nouveau domicile, en assurant que le bien seul que j’espérais faire au faubourg avait déterminé mon choix.
Après un débat de deux heures, les députés et moi rentrés, on m’apprit que j’appartenais au dis-
MÉMOIRES
trict de Sainte-Marguerite , où je remplirais désormais tous mes devoirs de citoyen. J’en rendis grâces à l’assemblée ; mais je profitai du moment pour vous dire que je courais le risque d’y remplir bien mal mes devoirs, si vous ne daigniez pas veiller à ma tranquillité en opposant une permission d’imprimer mes procès-verbaux de visites au brigandage des écrits scandaleux qui me livraient à la fureur du peuple.
Votre assemblée, ayant enfin égard à la justice de ma requête, m’a permis, pour ma sûreté, l’impression des procès-verbaux.
Je me croyais hors de danger : mais, tandis que divers districts du faubourg me députaient des remercîments pour le peu de bien que j’avais fait; pendant que le respectable curé de Sainte-Marguerite venait arranger avec moi la forme des distributions de secours que j’avais donnés aux femmes, aux enfants de ses pauvres, la rage d’ennemis inconnus me poursuivait dans un district si éloigné de moi, messieurs, que je n’aurais jamais dû croire que l’on y prononçât mon nom.
Un libelle diffamatoire, sous la forme d’une motion dirigée, dit-on, contre moi, part du district des Récollets, et se répand dans tous les autres; on le montre à l’hôtel de ville. Avant d’en demander justice, je crois devoir bien m’assurer si M. le maire a reçu officiellement ce libelle : car chacun aurait trop à faire s’il s’armait ou voulait vous armer contre tant d’écrits scandaleux, contre tant d’auteurs pseudonymes dont la ville est partout remplie.
Pendant que je m’en informais, une mission m’est imposée par vous, avec trois autres membres, pour examiner en commun la nomination contestée d’un des officiers militaires.
Le lendemain, un de vos présidents, M. de Vauvilliers, me prenant à part, m’avertit, avec fonction d’un homme d’honneur vraiment sensible et pénétré, qu’un sieur Morel, l’un des commissaires nommés, venait de lui dire que ses collègues et lui ne voulaient pas remplir leur mission avec moi. — Vous a-t-il donné ses motifs, monsieur? — Non, me dit-il avec bonté: non; mais, si vous vouliez m’en croire, pour l’amour de la paix, que ces débats altèrent, vous m’autoriseriez à demander de votre part qu’on chargeât un autre membre de la mission d’hier, quelques embarras personnels vous empêchant de la remplir. « Mais, monsieur, dis-je, ces motifs peuvent tenir à certains faits que j’ai intérêt d’éclaircir. » Il insista, je me rendis.
Le lendemain, en entrant à la Ville, je rencontrai le sieur Morel , que je priai de vouloir bien m apprendre les motifs qui l’avaient engagé à 1 acte rigoureux de refuser une mission avec moi. Sur ce qu’il m’assura que le refus venait de ses collègues, je lui observai que l’un d’eux m’avait fait là-dessus les avances les plus obligeantes. 11 éluda; moi j’insistai, lui demandant de s’expli-
quer devant quatre de nos amis, parce que j’avais grand intérêt à démêler les causes d’une conduite aussi étrange, avant que d’en porter mes plaintes à votre honorable assemblée.
^ Il me renvoya sèchement au secrétariat pour 1 apprendre, sans vouloir me donner aucune explication.
Entrés dans l’assemblée, nous étions tous à 1 ordre, et prêts à entamer le grand travail municipal, lorsqu’un membre, à moi connu, se lève, et dit : « Messieurs, je vous dénonce M. de Beaumar- « chais, qui vient de provoquer en duel un des « membres de l’assemblée. »
Vous savez bien, messieurs, que je répondis simplement : « Si l’assemblée croit devoir préférer « les affaires publiques aux miennes, qui sont bien « moins intéressantes, je ne suis point pressé de « me justifier. Si elle en ordonne autrement, je « vais lui expliquer un fait dont l’honorable mem- « bre qui me dénonce ici ne peut avoir de conte naissance, puisque nous étions seuls, la perce sonne dont il parle et moi, quand il suppose te que je l’ai provoquée. La plus grande preuve, et messieurs, que je ne l’ai point fait, c’est qu’un et étranger vous en parle : ce n’est point là la « marche de l’honneur; aucun homme un peu et délicat ne l’y aurait autorisé. »
Je pris alors la liberté, messieurs, de rapporter le fait tel que je viens de vous le rendre. J’ajoutai seulement : ce L’explication que je désirais obtenir et du sieur Morel devant quatre personnes choiee sies, je la lui demande à présent devant soixante ce que nous sommes; et telle est ma provocaee tion.
ce Quant à mes motifs, les voici : Un libelle difee famatoire, sous la forme d’une motion, est parti, et m’a-t-on dit, du district des Récollets. Je n’exaee mine point de quel droit un district empiète et sur les droits d’un autre, en voulant critiquer et ses choix, ni comment ce district s’arroge un te droit de calomnie sur moi; je vous dénonce sa et motion.
te On y articule :
et Qu’on sait à quel point je me suis lié avec les et principaux agents du despotisme pour asservir et cette contrée ;
et Qu’on sait par quels affreux moyens je me suis et procuré la fortune avec laquelle j’insulte le puce blic ;
te Qu’on sait jusqu’à quel point j’ai avili la nation <e française par ma cupidité » (dans mes grandes relations avec les Américains) ;
et Que l’on connaît tous les malheurs dont mon e< avarice est la cause » f chez ce peuple que j’ai secouru) ;
te Qu’on sait que j’ai été chassé de mon district « des Blancs-Manteaux ;
et Que l’on sait que j’ai eu recours à la basse, à « la vile intrigue, pour parvenir à me faire nom-
« mer député du district de Sainte-Marguerite » (dans l'assemblée de la commune).
0 citoyens ! on ose articuler dans cette prétendue motion, portée en assemblée légale de bons citoyens réunis pour arrêter tous les désordres; on ose articuler, comme chef d’accusation, que « mon nom « était inséré dans les listes de proscription, » et que « le peuple m’attendait dans la place de ses « massacres! » Comme si l’horrible lâcheté qui a fait imprimer ces listes pouvait servir d inculpation contre les victimes dévouées au gré de leur inimitié! comme si la fureur d’un peuple qu ils égarent, et des férocités duquel ils sont les seuls vraiment coupables, pouvait devenir à vos yeux un titre de réprobation !
Et une assemblée de district où personne ne me connaît, n’a jamais vécu avec moi, se rend publiquement complice de cette exécrable infamie 1 !
Je vous dénonce ici cet attentat, de quelque part qu’il vienne, et j’en attends vengeance, en réclamant votre justice pour en connaître les auteurs.
« Hier, continuai-je, vous avez ordonné qu’un « district de Paris, qui a fait enlever des fusils dans « le château d’un citoyen, M. Anisson du Perron,
« vînt nous en donner ses motifs : un district au- « jourd’hui veut m’enlever l’honneur ; je demande u qu’il soit tenu de vous nommer ses motionnaires,
« ou de répondre devant vous du crime affreux « dont il se charge : d’autant plus grand, mes- « sieurs, que son premier effet est sans doute 1 in- « suite d’un refus dont j’ai demandé ce matin « l’explication qui vient d’amener celle-ci. Le sieur « Morel, que je ne connais pas, n’était pour moi « qu’un échelon, qu’un moyen d’arriver àl’éclair- « cissement d’une atrocité révoltante, dont tout « citoyen doit frémir. Je n’y ai mis aucune viva- « cité ; mais quand j’en aurais mis, messieurs, en « parlant dans un lieu qui n’était pas votre assem- « blée, quel intérêt croit-on que vous dussiez y « prendre? Ce fait vous était étranger. Je ne « craindrai point d’ajouter qu’hier matin, à cette «place, deux membres débattant une question « dans l’assemblée, l’un d’eux insulta l’autre, en « qualité de financier; lequel, ne pouvant mo- « dérer sa sensibilité extrême, lui répondit impru- « demment... par l’injure la plus grossière. Cette « provocation eût eu des suites fâcheuses, si le « membre offensé, qui s’était emporté trop loin, « n’eùt désavoué, sur nos représentations, le mot « qui lui était échappé dans un mouvement de co- « 1ère dont il n’avait pas été maître. Vous avez <( cru dans votre sagesse ne devoir donner nulle
1 . Je me trompe en disant que personne ne m’y connaît: on m'assure à l’instant que le sieur Kornman et quelque autre agent qui se cache out soulevé tout ce district, où leur domicile est situé ; que sept ou huit brigands, qui tous vivaient de calomnies pendant le procès Kornman, contre lesquels j’ai rendu plainte chez le commissaire Dufresne, conduisent cette sale intrigue : heureusement pour moi, je n’ai jamais vu ni connu un seul de ces honnêtes gens.
:res. *81
« suite à cette rixe véhémente ; à plus forte raison,
« messieurs, n’y a-t-il pas lieu, selon moi, de dé- « libérer sur une prétendue provocation de duel,
« qui n’a pas existé de ma part, que je nie haute- « ment, et qui, fût-elle bien prouvée, n’intéresse « en rien l’assemblée, puisqu’elle se serait faite à « bas bruit, sur un escalier, et loin d’elle: à moins « qu’il ne suffise qu’une chose très-simple ait « quelque rapport avec moi, pour mettre ici tout « le monde en rumeur; ce que je suis bien loin « de supposer. La plainte que je vous porte contre « l’atrocité du libelle que je dénonce a seule une « vraie importance , et je vous prie d’y faire « droit. »
Tel fut, messieurs, mon plaidoyer. Vous nous fîtes sortir, le sieur Morel et moi, pour délibérer librement. Vos débats durèrent six heures, à mon très-grand étonnement; et ma surprise fut extrême quand votre président, messieurs, m’apprit, au nom de l’assemblée, que, « sur la dénonciation de « propos violents tenus par moi, et sur les incul- « pations de quelques districts, dont je demandais « a me justifier, l’assemblée avait arrêté que je « m’absenterais jusqu’à ce qu’elle eût prononcé « sur l’une et l’autre affaire. »
J’eus l’honneur de vous faire observer que j’avais désavoué cette provocation d’un duel, qu’on me prêtait gratuitement. A quoi le président répondit qu’aussi l’arrêté ne parlait-il que d’une dénonciation faite, et non d’une chose jugée..
Sur la seconde question, j’observai que seul j’avais investi l’assemblée de l’affaire du libelle, par la plainte que j’en portais ; que, n’ayant point exprimé cette plainte en la donnant comme formée sur des inculpations dont j’entendais me justifier , mais seulement contre une atrocité dont je vous demandai justice, l’énoncé de votre arrêté ne me paraissait point avoir cette exactitude honorable qui caractérisait les autres. « D’ailleurs , ai-je « ajouté, messieurs, le droit très-certain de juger, « dont est pourvue cette assemblée, n’emporte « point le droit de préjuger. Et l’exclusion d’un « membre étant la plus forte peine d une faute « quelconque dont vous l’auriez jugé coupable, « l’invitation de s’absenter, avant que vous sachiez « s’il est coupable ou non, me semble outre-passer « le droit respectable d’un juge.
« De plus, vous n’êtes point, messieurs, la mu- « nicipalité de la ville, mais une assemblée provi- « soire établie pour la composer, en exerçant ses « droits aussi par provision. Si l’abondance de vos « travaux vous forçait d’oublier mon affaire, ou de « l’éloigner à tel point que, la municipalité for- « mée, votre mission vînt à finir avant que vous « m’eussiez jugé, il en résulterait deux maux : « l’un, de me laisser sous le coup d’une horreur « de laquelle je vous ai demandé justice ; l’autre, « que pendant ce temps vous auriez privé mon « district de l’appui de son député : car il n’en
« peut nommer un autre avant que d’avoir eu la « preuve, tirée de votre jugement, que son choix « méritait d’être improuvé par vous. Je demande « donc à rester, ou la parole de l’assemblée qu’elle « va s’occuper sans délai et sans suspension de <( 1 arrêt que je sollicite : alors je ne regarderai « point comme une peine préjugée , mais comme « une chose d’usage, l’invitation de m’absenter « pendant qu’on instruit mon affaire. »
M. le président, messieurs, a bien voulu en votre nom m’assurer qu’on allait s’occuper sans délai de faire droit à mes demandes, et qu’on me ferait avertir pour procéder aux éclaircissements. J’ai salué la compagnie, et je me suis retiré pour qu’on délibérât sur moi.
Voilà quinze jours écoulés sans que j’aie aucune nouvelle. Puis-je rester dans cet état ? Vous ne le voulez pas , messieurs ! Vous ne souffrirez pas qu on dise que cette étrange ardeur qui semble animer tant de monde quand on espère m’inculper, se tourne en glace quand il faut me rendre la moindre justice.
Quoi qu’il en soit, comme mon devoir est d’aider à votre instruction par tous les moyens de mon fait : prenant exemple sur M. le comte de Parois; sur son argument à l’anglaise, par lequel il s engage à donner mille écus à celui qui pourra prouver une accusation qu’il repousse, je déclare, ainsi qu’il l’a fait dans le journal de cette ville, que je payerai mille écus à tel qui prouvera que j aie été chassé du district des Blancs-Manteaux , lequel m’est venu réclamer devant vous comme lui appartenant de droit : démarche bien contraire à l’atrocité supposée par le district des Récollets.
Je déclare que je payerai mille écus à celui qui prouvera que j’aie usé d' aucune intrigue pour me faire nommer député du district de Sainte-Marguerite à l'assemblée de la commune , où j’étais loin de désirer d entrer, sachantd’avance combien j’y serais inutile aux intérêts de tous mes commettants.
Je déclare par extension que je donnerai mille écus à celui qui prouvera que j’aie jamais eu chez moi, depuis quej’ai aidé généreusement l’Amérique à recouvrer sa liberté, d' autres fusils que ceux qui m’étaient utiles à la chasse. Autres mille écus, si 1 on prouve la moindre relation de ce genre entre moi et M. de Flesselles , à qui je n’ai parlé que deux fois en ma vie. Et sachez, citoyens, que lorsque le district du Sépulcre vint me montrer par députés cette infâme dénonciation qu’on avait faite à son bureau, je conduisis aux Blancs-Manteaux un manufacturier d’armes de Charleville, qui déclara dans ce district que c’était lui, et non pas moi, qui avait offert à la Ville, au prévôt des marchands Flesselles, et aux électeurs assemblés, de leur fournir douze ou quinze mille fusils sous huit jours, les ayant, disait-il, en caisse au magasin de Charleville. Mais comme, en déclarant qu’il se nommait Br effort, il avait ajouté qu’il demeurait
Vieille rue du Temple, vous concevez bien, citoyens, que mes scélérats d’ennemis, sur ce léger rapport de rue, nont pas manqué de répandre partout que j étais un traître à 1 État ; que j’avais douze mille fusils dans ma maison, Vieille rue du Temple; que je les avais proposés au prévôt des marchands Flesselles, pour foudroyer les ci toyens : car voilà comme tout s’enchaîne sitôt qu’il est question de moi.
Je déclare que je payerai mille écus à qui prouvera que j’ai des souterrains chez moi qui communiquent ci la Bastille, ainsi qu’on l’a fait croire au peuple , pour l’exciter à me piller et me brûler;
Que je donnerai deux mille écus à celui qui prouvera que j’aie eu la moindre liaison avec aucun de ceux qu’on désigne aujourd’hui sous le nom des aristocrates, avec les principaux agents du despotisme , pour asservir cette contrée (ce sont les termes du libelle).
Et je déclare, pour finir, que je donnerai dix mille Écus à celui qui prouvera que j'ai avili la nation française par ma cupidité, quand je secourus l’Amérique : propos qui se rapporte à la très-làche imputation qu’ils m’ont faite dans cent libelles , pendant le procès Kornman, d’avoir envoyé, il y a douze ans, aux insurgents américains, des armes, des munitions, des marchandises détestables que je leur vendais comme bonnes, à cent pour un de leur valeur, pendant que j’ose me vanter de procédés très-généreux envers cette grande nation, dont mon avarice , dit-on, a occasionné les malheurs.
Voilà, certes, bien des moyens de gagner quelque peu d’argent, pour les auteurs ,de la motion du district des Récollets, dont le métier peu lucratif est de calomnier à 12 sous par paragraphe.
Mais comme j’espère bien ne pas me ruiner par ces offres, je demande, messieurs, que si les libellâtes ne prouvent aucun de leurs dires, s’ils ne gagnent point mon argent, ils soient dévoués par vous à l’exécration générale.
Ces écumeurs travaillaient en sous-ordre sous les deux chefs de bande qu’un arrêt de cour souveraine a condamnés en 2,000 livres de dommages et intérêts envers moi, comme calomniateurs, instigateurs de faux témoins; de l’un desquelsM. l’avocat général disait, dans son éloquent plaidoyer :
Cet homme audacieux qui ne connaît rien de sacré quand il s’agit de calomnier ! Je ne me permettrai de plainte que contre l’un de ces deux hommes. Mon profond respect pour le Temple, où l’autre s est réfugié, le rend presque sacré pour moi. O ma nation ! quels sacrifices n’avez-vous pas droit d’exiger d’une âme vraiment citoyenne !
Ils disent que ma vie est un tissu d’horreurs, les malheureux! tandis qu’il est de notoriété que j’ai passé ma vie à être le père, le nourricier de tout ce qui m’est proche. Ils me condamnent à dire du bien de moi, à force d’en dire du mal.
Attaqué par des furieux, j’ai gagné avec trop d’éclat peut-être tous les procès qu’ils m’ont sus-
cités, car je nren ai jamais fait à personne, quoique, pour les plus grands bienfaits, j’aie éprouvé, j’ose le dire , une ingratitude constante, inouïe, presque universelle.
J’ai subi, entre autres tourments, cinq procès très-considérables.
Le premier en Espagne, pour les intérêts d’une sœur mourante, au secours de qui je courus. Le crédit de mon adversaire manqua de m’y faire périr. Grâce au ministre M. Whall , le roi d’Espai gne me rendit la justice la plus éclatante , chassa mon ennemi de ses places, et le fît traîner en prison, malgré mes efforts généreux pour faire modérer sa peine.
Mon second procès fut contre l’héritier Buverney. Après l’avoir gagné aux requêtes de l’hôtel, puis perdu par appel, au rapportd’un M. Goëzman; avoir fait casser cet arrêt inique au conseil; m’être vu renvoyé, pour le fond, au parlement d’Aix : après cinquante-trois séances et l’examen le plus sévère, ce parlement a condamné le légataire Buverneyk me payer la somme de 80,000 fr.; surtout l’a condamné en 12,000 francs de dommages-intérêts envers moi , pour procédures tortionnaires, et pour raison de la calomnie. C’était pour obtenir ce substantif dans un arrêt, que je plaidais depuis huit ans. Le reste me touchait fort peu. J’employai cet argent à marier de pauvres filles, et je partis delà Provence comblé des félicitations des riches et des bénédictions des pauvres. Mon adversaire lui-même eut à se louer de ma noblesse : à la prière de ses amis, je modérai les frais énormes auxquels il était condamné, en lui accordant un long terme pour me payer toute la dette ; car ma colère s’éteint toujours au moment où finit le combat.
Le troisième, si connu, fut mon fameux procès contre le conseiller Goëzman. Alors l’iniquité fut portée à l’excès. J’aurais dù périr mille fois ; mon seul courage m’a sauvé. Quatre ans après, le parlement de Paris, sur un ordre émané du roi de revoir cette affaire, m’a rendu, parun arrêt d’éclat, l’état de citoyen qu’un autre arrêt m’avait ravi.
Un quatrième grand procès m’a été intenté par les héritiers de ma femme. Après quinze ans d’une spoliation avérée, ils m’ont plaidé, vexé, dénigré pendant dix ans consécutifs ; puis, trois arrêts du parlement de Baris les ont condamnés envers moi en tous les dommages, les frais, les capitaux, les intérêts du procès : et comme toute leur fortune ne suffisait pas au payement, ils se sont jetés à mes pieds ; et je leur ai fait grâce d’une partie de ma créance, en consentant que tout le reste ne me rentrât qu’après leur mort. Puissent-ils en jouir longtemps !
Mon cinquième et dernier procès est celui de ce Kornman. On sait avec quelle fureur ils ont acharné contre moi la populace de la plume, tous les meurt-defaim de Paris, et comment un célèbre arrêt les a bien
déclarés mes calomniateurs. Mais ce qu’on ne sait pas encore, c’est comment l’honnête Kornman , qui faisait plaider au palais que la dot de sa femme était déposée, prête à rendre, a tout soldé depuis l’arrêt, par une belle déclaration « qu’il ne poste sède rien au monde; que, suivant un accord u honnête entre son frère et lui, la maison même « qu’il occupe et les meubles qui la garnissent « appartiennent à ce frère depuis l’époque de la « banqueroute qu’ils firent en 1782. » O malheureuse mère ! épouse infortunée ! c’était bien la peine de plaider si longtemps, pour arriver, après l’arrêt, à la conviction douloureuse que votre bien était dilapidé ! Voilà donc, grâce à votre époux, l’affreux sort qui vous attendait !
Telle est l’espèce de gens qui me poursuit encore, en armant sourdement contre moi ce qu’il y a de plus vil à Paris. Que serait-ce donc, juste ciel, si j’eusse perdu tous ces procès ; puisque, les ayant tous gagnés, mes calomniateurs trouvent encore le secret de troubler ma vie sans relâche ; puisque mille gens dans le monde, qui ne réfléchissent sur rien, se rendent les tristes échos des horreurs et des turpitudes que ces brigands leur soufflent aux oreilles?
Maintenant voulez-vous savoir de quoi ma vie s’est glorifiée ?
Pendant huit ans la famille royale, et M. le Dauphin, père du roi, ont, au vu de toute la France, honoré ma jeunesse d’une bienveillance particulière.
Ayant eu, depuis, le bonheur de rendre un grand service à YÉcole militaire , de faire doter cet établissement, ouvrage de M. Baverney, ce vieillard vénérable a toujours conservé pour moi la plus vive reconnaissance. Il m’a très-tendrement aimé. Je lui dois le peu que je vaux.
Puis le feu prince de Conti , qui combattit si fièrement les attentats de. nos ministres lors de la subversion de la magistrature, m’a honoré jusqu’à sa mort d’une tendresse paternelle. Tout Paris a su que le jour qu’un très-inique arrêt m’honora, même en me blâmant, ce prince me fit l’honneur de venir lui-même chez moi me prier à souper, avec toute la France, au Temple, en me disant d’un ton céleste : « Monsieur, nous sommes, je crois, d’assez u bonne maison, mon neveu et moi, pour donner « l’exemple au royaume de la manière dont on doit u traiter un grand citoyen comme vous. » On juge si je me prosternai.
Enfin, et sans parler de mes liaisons politiques, je citerai l’estime et l’amitié constante dont m’honora M. le comte de Maurcpas, cette âme douce, et le dernier de tant de puissants protecteurs. Tout cela, ce me semble, devrait bien rendre circonspects les gens qui, ne me connaissant point, font le méprisable métier de déchirer un homme pacifique, dont la destinée singulière fut d’avoir ses amis dans l’ordre le plus grand, et ses ennemis dans la boue.
MÉMOIRES
Certes, la plus horrible accusation de ces derniers, c’est d’avoir osé m’imputer d 'être lié avec vos oppresseurs.
Et comment, citoyens, pourrait-on le penser ? moi qui, depuis près de dix ans, vis dans la disgrâce connue de Versailles et de ses entours, parce que mon caractère libre, ennemi de toute servitude, s’y est toujours montré à découvert ; que je n’ai fléchi le genou devant nulle idole encensée !
N’est-ce pas moi qu’ils ont puni d’avoir fait servir l’arme du ridicule (la seule que l’on pût employer au théâtre) à fronder les abus de leur crédit, de leur puissance, ou de leurs places ; qu’ils ont puni en irritant contre mes phrases, et les falsifiant à ses yeux, l’homme le plus juste et le meilleur des rois?
Leur fureur a causé ma détention de quatre jours, et dans un lieu si ridicule, qu’ils regardèrent cela comme une excellente gaieté 1. C’est à la justice du roi que j’ai dû l’ordre prompt de sortie auquel je refusais si obstinément d’obéir, voulant être jugé et puni très-sévèrement, si j’étais coupable du crime d’avoir offensé un bon roi, qui comprit sans doute bientôt qu’on lui en avait imposé. Au moins l’ai-je très-bien prouvé dans un mémoire aussi respectueux qu’énergique que lui présenta son ministre, et que je n’ai pas imprimé.
N’est-ce pas moi qui le premier, dans la tyrannie la plus dure contre la liberté de la presse, osai couvrir de ridicule le despotisme des censures ; qui, portant partout le dégoût d’avoir vu de trop près la politique de nos cours, en ai donné certain portrait qu’on trouvait assez ressemblant?
De même que cette définition du vil métier de courtisan : recevoir , prendre et demander , voilà le secret en trois mots , applaudie à notre théâtre, et depuis applaudie de nouveau à l’Assemblée nationale, quand un membre du souverain n’a pas cru au-dessous de lui de la rajeunir en ces termes : « Il « n’est que trois moyens d’exister : d’être mendiant, « voleur ou salarié ? »
N’est-ce pas moi qui, pendant le règne despotique d’un prêtre, lequel voulait tout asservir, eus le courage de faire chanter, avec quelque risque, au théâtre, ces vers trop difficiles à dire à Paris sans musique :
Pontifes, pontifes adroits,
Remuez le cœur de vos rois.
Quand les rois craignent,
Les prêtres régnent :
La tiare agrandit ses droits.
N’est-ce pas moi qui, dans le même ouvrage, osai donner les éléments de la Déclaration des droits de l’homme , en faisant dire à la Nature , par la peuplade qui l’invoque :
O bienfaisante déité,
Ne souffrez pas que rien altère
Notre touchante égalité;
Qu’un homme commande à son frère.
Et ces vers, qui complètent le sens moral de tout l’ouvrage :
Mortel, qui que tu sois, prince, prêtre ou soldat, Homme ! ta grandeur sur la terre N’appartient point à ton état :
Elle est toute à ton caractère.
Et cette leçon terrible à tout despote qui voudrait abuser d’un pouvoir usurpé par la force :
Roi féroce, as-tu donc compté,
Parmi les droits de ta couronne,
Celui du crime et de l’impunité ?
Ta fureur ne peut se contraindre;
Et tu veux n’être pas haï !
Tremble d’ordonner.
— Qu’ai- je à craindre?
— De te voir toujours obéi,
Jusqu’à l’instant où l’effrayante somme De tes forfaits, déchaînant leur courroux...
Tu pouvais tout contre un seul homme,
Tu ne pourras rien contre tous.
Et ce tableau prophétique et prévu du roi chéri d’un peuple libre, qui le couronne avec transport :
Enfants, vous l’ordonnez, je garderai ces fers :
Ils seront à jamais ma royale ceinture.
De tous mes ornements devenus les plus chers,
Puissent-ils attester à la race future
Que du graad nom de roi si j’acceptai l’éclat,
Ce fut pour m’enchaîner au bonheur de l’État !
Et ces vers sur la vanité de la naissance ( à la Nature ) :
Au moins vous employez des éléments plus purs Pour former les puissants et les grands d’un empire ?
( Rép .) C’est leur langage, il faut bien en sourire;
Un noble orgueil les en rend presque sûrs.
Et ceux-ci, dans la bouche de la déesse, parlant à deux êtres créés dont elle vient de fixer le sort :
Enfants, embrassez-vous; égaux par la nature,
Que vous en serez loin dans la société !
De la grandeur altière à l’humble pauvreté,
Cet intervalle immense est désormais le vôtre;
A moins que de Brama la touchante bonté.
Par un décret prémédité,
Ne vous rapproche l’un de l’autre,
Pour l’exemple des rois et de l’humanité !
Voilà, citoyens, comment j’étais lié avec tous vos grands oppresseurs, tandis qu’ils n’ont cessé pendant dix ans de me persécuter ; tandis que c’est chez eux que mes ennemis acharnés ont trouvé toute la protection dont eux et leurs libelles ont tant abusé pour me nuire ! Us ont changé, les lâches, et de langage et de parti ! mais moi je ne changeai jamais.
N’est-ce pas moi qui osai dire, huit ans avant
i. A Saint-Lazare.
qu’on s’occupât du sort des protestants en France, dans un mémoire à ce conseil, si jaloux de son despotisme : «Accordez au moins cette grâce aux pro- « testants, jusqu’à ce qu’un temps plus heureux « permette enfin de rendre à leurs enfants la lé-
« GITIMITÉ CIVILE, QU’AUCUN PRINCE DE LA TERRE « n’a droit d’oter A SES SUJETS 1 ? »
N’est-ce pas moi qui, consulté par les ministres sur le rappel des parlements, osai combattre avec courage, en 1774, les prétentions du pouvoir arbitraire, en ces termes: « Il existe donc, en tout « État monarchique, autre chose que la volonté « arbitraire des rois. Or cette chose ne peut être « que le corps des lois et leur autorité, seul vrai « soutien de l’autorité royale et du bonheur des « peuples ; » et qui appuyai ce principe par les raisonnements les plus forts, comme on peut le voir dans le Court mémoire auquel renvoie la note ci-dessus ?
Qu’on se rappelle, si l’on peut, le courage qu’il fallait alors pour dire de telles vérités !
N’est-ce pas moi qui, dans des temps plus éloignés, seul, dénué de tout, ayant pour ennemis tous les puissants de cet empire, osai braver leur injustice, les livrer au mépris de notre nation indignée, pendant qu’ils me jugeaient à mort? Ce qui fit dire à un grand homme ( Voltaire ) : « Pour servir « son pays, il brave tout, le malheureux! Il rit dans « les griffes des tigres. »
Je me rappelle avec plaisir que ce courage me valut, dans le temps, l’honneur d’une lettre de Londres, arrivée par la poste, avec cette adresse dessus : « Au seul homme libre dans un 'pays d’es- « claves, monsieur de Beaumarchais , à Paris » ; laquelle me fut remise, parce qu’on espérait que je me compromettrais en y répondant, et qu’on me prendrait en défaut. Je n’eus garde. Je fis alors comme aujourd’hui : je ne répondis à personne.
Et si mes ennemis, en désespoir de cause, font la lourde bêtise de rappeler qu’il y a seize ans, quand le despotisme opprimait la nation et ses magistrats, je fus victime de ses coups, dont tous n’ont pas été guéris, je m’honorerai devant vous des blessures d’un bon soldat qui combattait pour sa patrie, en rappelant à mes concitoyens qu’au milieu du plus grand péril je leur donnai l’exemple d’un courage qu’ils admirèrent; que le jour où je perdis mon état et celui où je le recouvrai furent deux jours d’un triomphe égal, et que l’acclamation de tous les citoyens n’a pas moins honoré en moi le premier jour que le second.
Mais après m’en être applaudi, respectant, comme je le dois, le patriotisme inquiet d un autre district, celui de Saint-Étienne du Mont , lequel, présidé par un sieur Duverrier , avocat du sieur Kornman , n’a pas dédaigné de s’occuper aussi de moi, en posant pour principe public : « que le sieur de
1. Voyez ce mémoire, rapporté dans le second de moi contre üornman, intitulé Court mémoire, en attendant l’autre.
« Beaumarchais, dans les liens d’un décret d’ajour- « nement personnel décerné contre lui en 1773, « dans son procès Goëzman, lequel n’a pas été « purgé, ne peut remplir aucun emploi public ; » je répondrai à ce district, après avoir loué sa délicate inquiétude, par une citation très-propre à la calmer: c’est celle d’un arrêt en parchemin, que j’ai, du parlement de Paris, du 23 juillet 1779, « grand’chambre et tournelle assemblées, lequel , « convertissant le décret d’ajournement personnel « décerné contre ledit Caron de Beaumarchais, par « jugement du 2 juillet 1773, en décret d’assigné « pour être ouï, renvoie ledit Caron de Beaumar- « CHAIS DANS l’exercice DE SES CHARGE ET OFFICE de
« secrétaire du roi et de lieutenant général au « bailliage de la Yarenne du Louvre.
« Si mandons, etc. Collationné, Lebret. »
Sans ajouter un mot, je livre, sur ce fait, l’assemblée à ses réflexions.
N’est-ce pas moi enfin qui, profitant du long séjour que l’arrêt qui m’avait blâmé me contraignit de faire à Londres, osai y concevoir le plan si grand, si dangereux, de séparer atout jamais l’Amérique de l’Angleterre ? Et puisque je suis attaqué sur ce point, je veux me vanter devant vous des travaux inouïs qu’un seul homme a pu faire pour accomplir cette grande œuvre.
Français qui vous louez d’avoir puisé le désir et l’ardeur de votre liberté dans l’exemple de l’Amérique ! apprenez que cette nation me doit en grande partie la sienne : il est bien temps que je le prouve à la face de l’univers. Et si quelqu’un prétend me contester ce que je dis, qu’il se lève et se nomme ! mes preuves répondront aux imputations que je dénonce :
Que j’ai déshonoré la France par mon avide cupidité (dans mes relations d’Amérique).
Que Von connaît tous les malheurs dont mon avarice est la cause (et dont ce peuple a tant souffert).
Car ces accusations, aussi vagues que méprisables, se rapportent auxAméricains, que j’ai servis si généreusement ! moi qui serais réduit à cette aumône que je répands, si de nobles étrangers, pris dans un pays libre, ne m’eussent associé aux gains d’un grand commerce, pendant que je les associais à mes pertes constantes dans le mien avec l’Amérique ! moi qui osai former tous les plans de secours si nécessaires à ce peuple, qui les offrais à nos ministres ! moi qui osai blâmer leur indécision, leur faiblesse, la leur reprocher hautement dans ma fière réponse au manifeste anglais par Gibbon; qui osai promettre un succès qu’on était bien loin d’espérer! Entre cent preuves que j’en pourrais donner, je ne citerai que celle-ci, parce qu’elle est nette et simple, et qu’elle fait présumer les autres.
Pressé par le chagrin de voir rejeter mes idées, j’osai écrire à notre auguste roi, bien jeune alors,
MÉMOIRES
dans un mémoire, ces propres mots qui le terminent, et qu’on ne peut me contester: car je 1 ai en original, tout apostillé de sa main, et certifié par son ministre. Voici les phrases de mon mémoire, répondant à l’opposition que le conseil montrait pour mon projet sur la séparation de 1 Amérique et de l’Angleterre :
« Enfin je demande, avant de partir (pour Lon- « dres), à Sa Majesté, la réponse positive à mon « dernier mémoire; mais si jamais question a été « importante, il faut convenir que .c’est celle-ci. Je « réponds sur ma tête, après y avoir bien réfléchi,
« du plus glorieux succès pour le règne entier de « mon maître, sans que jamais sa personne, celle « de ses ministres ni ses intérêts soient en rien « compromis.
« Aucun de ceux qui en éloignent Sa Majesté u osera-t-il, de son côté, répondre également sur sa « tête, au roi, de tout le mal qui doit arriver mfail- « liblement à la France, de l’avoir fait rejeter?
« Dans le cas où nous serions assez malheureux « pour que le roi refusât constamment d’adopter « un plan si simple et si sage, je supplie au moins « Sa Majesté de me permettre de prendre date « auprès d’elle de l’époque où je lui ai ménagé « cette superbe ressource, afin qu’elle rende juste tice un jour à la bonté de mes vues, lorsqu’il n'y « aura plus qu’a regretter amèrement de ne les