‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 605 sur 803 · SON AFFECTION POUR LES VRAIS DROITS DE L’HOMME · texte numérisé non relu

SON AFFECTION POUR LES VRAIS DROITS DE L’HOMME

son génie et sa réputation littéraire, etc.

« Signé Thomas Jefferson. »

Et j’ai ces lettres originales.

Dans l’ouvrage que je vais mettre au jour, lorsque je montrerai les preuves de l 'excellence de tous mes envois à ce peuple, d’après les visites exactes qu’ils en firent faire eux-mêmes avant que mes vaisseaux partissent, bien attestés par leur ministre, et les excuses qu’il m’en fit , dont j’ai tous les originaux, on sera quelque peu surpris de la patience avec laquelle j’ai supporté les invectives de tous les brigands qui m’attaquent depuis le procès Kornman. Mais j’aurais cru trop avilir le plus grand acte de ma vie, l’honorable part que j’ai eue à la liberté de l’Amérique , si j’en avais mêlé la discussion à un vil procès d’adultère, dont les mensonges les plus grossiers alimentaient sans cesse la très-déplorable instruction. C’est mon mépris, c’est mon indignation, qui m’ont fait garder le silence. Il est rompu ; je ne me tairai plus sur ce grand objet, la gloire de ma vie entière.

Ils disent que mon avarice sordide a causé les malheurs du peuple américain ! Mon avarice! à moi, dont la vie n’est qu’un cercle de générosité, de bienfaisance ! et je ne cesserai de Je prouver, forcé de dire du bien de moi, puisque leurs farouches libelles ont rendu tant d’hommes injustes.

Pas un seul être alors n’allait d’Europe en Amérique sans m’avoir des obligations pécuniaires, dont presque toutes sont encore dues; et nul Français n’a souffert dans ce pays-là, que je ne l’aie aidé de ma bourse.

A ce sujet j’invoquerai un témoignage que vous faites gloire de respecter, messieurs, celui du trèsvaillant général de vos troupes. Demandez-] ui si

I. Vaisseau de guerre à moi, très-richement chargé, dont j’avais à crédit la cargaison à la Virginie, qui me la doit encore presque entière, après plus de douze ans passés.

MÉMOIRES

mes services n'allaient pas chercher les Français malheureux dans tous les coins de l’Amérique.

Demandez-lui si mon agent ne sut pas l’avertir lui-même, de ma part, que les usuriers du pays lui vendaient l’or à cent pour un, ce dont sa trèsgrande jeunesse l’empêchait de s’apercevoir; s’il ne lui fit pas toucher du doigt la dilapidation de sa fortune entière, malgré la dépense modeste à laquelle il se réduisait ; s’il ne lui offrit point en mon nom, suivant les ordres qu’il en avait de moi, de lui fournir l’argent dont il aurait besoin, qu’il me ferait rendre en Europe au seul intérêt de la loi. Rendez justice à mon bon cœur, noble marquis de la Fayette ! Votre glorieuse jeunesse n’eût-elle pas été ruinée, sans les sages avis et les avances de mon argent? Vous m’avez bien rendu l’argent qu’on vous a prêté par mon ordre; et, je le dis à votre gloire, en me remerciant à Paris en achevant de me rembourser, vous avez voulu que je retinsse cinquante louis de plus qu’il ne m’était dû par vous, pour joindre cet argent aux charités que je faisais aux pauvres mères qui nourrissent, pour avoir part à ma bonne œuvre, dont plusieurs établissements m’ont coûté déjà ^vingt mille francs. Certes, je ne les regrette point; mais je veux dire du bien de moi, puisque l’on me force à en dire. Rendez-moi justice aujourd’hui, vous, noble général dont j’ai prédit les hautes destinées, lorsque, appelé à Versailles pour essuyer de vifs reproches sur votre fuite en Amérique, à laquelle pourtant je n’avais pas contribué, je dis à M. de Maurepas ce mot sur vous, qui est resté : « Cette étourde- « rie-là, monsieur, est le premier feuillet de la « vie d’un grand homme. »

Ce ministre me dit, quelques semaines après, qu’on vous avait fait arrêter près de la Corogne, en Espagne, et que vous aviez feint de revenir en France; mais que, trompant le garde-conducteur, vous aviez rejoint le vaisseau où vous attendaient vos amis; et ma réponse fut celle-ci : Bon! voilà le second feuillet!

Vous avez fait depuis, mon général, de ces feuillets un fort beau livre; mais, d’après ce que vous savez de moi, croyez-vous un seul mot de ce que ces brigands impriment? Pardon, mon général, j’ai invoqué, dans d’autres temps, le témoignage respectable du comte d’Estaing , votre ami. Si c’est votre tour aujourd’hui, je puis faire de ma part une fort belle liste aussi de tous les gens de bien que j’ai droit d’invoquer. Et vous, baron Steuben , comtes Poularsky, Bienousky ; vous, Tronçon, Prudhomme, et cent autres qui m’avez dû la gloire que vous acquîtes en Amérique, sans vous être jamais acquittés envers moi, sortez de la tombe, et parlez; ou vos lettres et vos effets, que j’ai, s’exprimeront en votre place.

Quioze cent mille livres au moins de services rendus remplissent chez moi un portefeuille qui ne sera jamais peut-être acquitté par personne ;

et plus de mille infortunés, dont j’ai prévenu les besoins, sont tous prêts à lever leur voix pour attester ma bienfaisance. Entre mille, un seul suffira. Parlez, vous, Joseph Pereyra, négociant de Bordeaux, qui m’écrivîtes, en frémissant, du fond des cachots de l’inquisition, près de Cadix, où votre état connu de juif vous avait fait jeter, et vous exposait à être brûlé vif! Vous vous souvîntes de mon nom, et trouvâtes moyen de me faire tenir une lettre. Mes cheveux, en la recevant, se hérissèrent sur ma tête. Je courus à Versailles, où, pleurant à genoux devant M. le comte de Vergennes, je le tourmentai tant, que j’obtins qu’on vous redemandât, comme appartenant à la France ; et je vous arrachai au feu, en vous faisant passer tout l’argent pour votre voyage. Vous êtes un des hommes que j’ai trouvés les plus reconnaissants ; toute votre nombreuse famille m’a écrit pour me rendre grâce. Cette aventure mérite bien que je la cite en mon honneur.

M’accuser, moi, de sordide avarice! Je veux prendre encore à témoin de ma froide résignation les vingt -quatre commissaires du district des Blancs-Manteaux, qui me faisaient l’honneur de travailler chez moi à la collecte de la capitation, le jour que l’on prit la Bastille. Un homme effaré entre, et dit : « Monsieur de Beaumarchais, deux « mille hommes sont dans votre jardin ; ils vont « mettre tout au pillage. » Chacun, très-effrayé, se lève; et moi je réponds froidement: « Nous ne « pouvons rien à cela, messieurs ; c’est un mal « pour moi seul; occupons-nous du bien public; » et je les invitai de se remettre en' place. Ils sont loin d’être mes amis; c’est leur témoignage que j’invoque, et je profiterai de ceci pour rendre grâce à ce district. Quelqu’un ayant couru y dire qu’on allait piller ma maison, quatre cents personnes généreuses en partirent, pour défendre ma possession attaquée ; mais le mal était apaisé quand ces messieurs arrivèrent. Voilà comment mon avarice et mon ingratitude se montrent en toute occasion.

Le tiers de ma fortune est dans les mains de tous mes débiteurs; et depuis que j’ai secouru les pauvres de Sainte-Marguerite, quatre cents lettres au moins sont là sur mon bureau, d’infortunés levant les mains vers moi. Mon cœur est déchiré, car je ne puis répondre à tous. Pendant que les brigands de la forêt de Bondy, entrés par le district des Récollets dans cette ville, me poursuivent avec grand bruit, les malheureux de l’intérieur me crient : Homme bienfaisant, jetez sur nous un regard de pitié! C’en est trop, je n’y puis tenir, et j’offre ici de faire la preuve que tel qui dit du mal de moi n’est qu’un malheureux salarié par tel monstre qui m’a les plus grandes obligations : ou c’est ce monstre-là lui-même, ou des gens entraînés qui ne m’ont jamais vu ni parlé. Cette rage est poussée aujourd’hui jusqu’à la démence.

MEMOIRES

Allons, mes braves adversaires, voilà de quoi vous exercer. Répétez à quelques Français qu’un peu de jalousie tourmente, que tout cela n’est qu’un vain conte. Oh! quel plaisir j’aurai de bien prouver à ces gens-là ce que j’ai fait poiir l’Amérique ingrate.... ou peut-être trompée! car je ne sais encore lequel :

Mais, citoyen d’un État libre,

Je mettrai l’univers entre ce peuple et moi.

Et vous, nobles concitoyens, tous membres^ ainsi que moi, de la commune de Paris, mes pairs et mes jurés enfin, donnez un généreux exemple d’un bon jugement par jurés : prononcez sur la cause que je vous ai soumise; mais prononcez très-promptement, comme vous vous y êtes engagés. Savez-vous que, pour un homme qui souffre, quinze jours écoulés font déjà vingt et un mille six cents minutes? car c’est ainsi que l’indignation douloureuse fait le calcul de son attente. Si je suis traître à la patrie, ne me faites point de quartier; je leur fais grâce des injures, ne nous attachons qu’à des faits.

Pendant cette affreuse anarchie, pendant ce terrible intervalle entre la loi qu’on a détruite et celle que l’on va créer, je ne sais pas encore comment un citoyen blessé peut avoir raison d’un district qui se rend coupable envers lui de la plus noire calomnie. Où porter ma plainte? où l’instruire? à quel tribunal, en un mot, pourrai-je en obtenir justice? Les atrocités sont au comble, et toutes les lois sont muettes.

Puisque vous avez accueilli leur inculpation diffamante, vous ne pouvez rejeter ma justification. C’est au nom de la liberté que je vous demande vengeance. Si les brigands qui brûlent les châteaux appellent cela liberté , cette canaille plumitive qui flétrit les réputations nomme aussi cela liberté : permettez donc que je l’invoque, cette liberté précieuse, pour obtenir au moins un jugement de vous. Le mépris que je fais de mes accusateurs ne vous dégage point du devoir imposé de prononcer entre eux et moi. Vous ne souffrirez pas qu’on dise que mes grands ennemis sont dans votre assemblée, ni que l’on vous applique l’apophthegme si dur de ce grand penseur, l’abbé Sieyès : Ils veulent être libres , et ne savent pas être justes. Ma confiance en votre équité ne me permet pas de la craindre.

Non que je vous demande à rester parmi vous, je n’ai rien fait pour y entrer; mais nul ici n’a droit de m’en exclure, si l’on ne prouve pas :

Que « je suis traître à la patrie ; »

Que « je me suis lié avec vos oppresseurs; »

Que «j’ai été chassé d’un district; »

Que « j’ai fait des intrigues pour être député « d’un autre ; »

Que «j’ai accaparé des grains; »

Que « j’ai promis douze mille fusils au prévôt « des marchands Flesselles ; »

Que « j’ai chez moi des souterrains qui condui- « sent à la Bastille ; »

Que «j’ai déshonoré la France dans mes rela- « tions d’Amérique ; »

Que « mon avarice sordide a causé les malheurs « de ce peuple. »

Car voilà les imputations de cette nuée de libellistes qui a fondu sur moi comme une plaie d’Égypte. Ah! faites-moi justice de tant d’horreurs accumulées, et je remets modestement cette dignité qu’on envie. Tant de gens m’en semblent avides, qu’un homme las qui se retire doit trouver grâce devant eux.

Des accusations si étranges pouvaient seules excuser le témoignage que je me rends, et les aveux qu’un vil complot m’arrache. Deux ans plus tôt, ils eussent été sans fruit, imprudents, même impolitiques. Deux ans plus tard, la constitution achevée et le corps des lois décrété mettant tout citoyen à l’abri des lâches atteintes, ils ne seraient qu’un jeu de misérable vanité. Ce moment seul, livré aux délations, aux calomnies, aux désordres de tous les genres, permet peut-être à la fierté blessée de s’écarter du silence modeste que tout homme doit s’imposer sur ce qu’il a fait de louable ; et surtout, messieurs, quand l’oubli, quand le retard d’un jugement par vous si solennellement promis, semble autoriser quelque plainte, est inexplicable pour tous, et rend le public inquiet sur les motifs qui vous ferment la bouche. N’en doutez point, messieurs, il y va de l’honneur de votre nombreuse assemblée de tenir parole à ses membres, quand vous croiriez ne rien devoir à un citoyen poignardé qui réclame votre secours.

Dans l’attente de votre décision, je suis avec le plus profond respect,

Messieurs,

Votre, etc.

Caron de Beaumarchais.

Paris, ce 2 septembre 1789.

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