‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 613 sur 803 · TROISIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ÉPOQUE

Je me suis engagé, Lecointre , à vous bien éclairer sur tous les points de ma conduite : j’ai promis de tirer ma justification publique de la série entière des choses dites, écrites et faites par moi chaque journée des pénibles neuf mois dont je rends compte à la nation ; en sorte qu’on pût voir dans mes actions, mes conférences, mes lettres et mes déclarations, un rapport si exact, qu’elles frappassent les bons esprits par leur accord, leur suite et leur identité.

Le dénonciateur trompé, qui s’exaspère à la tribune, peut s’exempter de suivre une méthode aussi sévère. Soutenu par l’idée qu’on a de son patriotisme, il peut s’égarer dans le vague, et tout dire sans rien prouver. Ses auditeurs, s’en rapportant à lui, suivent peu ses raisonnements, ne relèvent point ses erreurs, ne combattent point ses injures ; et l’on finit souvent par prononcer, ou de pure confiance en son zèle, ou de lassitude d’entendre accuser sans contradicteur.

Mais l’homme qui se défend ne peut sortir un moment de sa thèse : il faut qu’il ait six fois raison avant qu’on le lui accorde une, car il a contre lui la prévention involontaire qui pèse sur un accusé, la répugnance que tout juge a de revenir sur lui-même après avoir émis son opinion, et contre un décret prononcé. C’est pour vous armer contre moi que je vous fais toutes ces remarques. Suivez-moi bien sévèrement, et surtout ne me passez rien. Mon espoir est de ramener, à force de

preuves évidentes, l’équité de la Convention sur un décret lancé contre un homme innocent, un citoyen irréprochable. Et, de plus, j’ai juré de faire mon avocat de vous mon dénonciateur! Veillez donc bien sur ce que je vais dire : c’est votre affaire, et non la mienne. Je continue mon exposé.

Nos ennemis du dehors de la France, après avoir suivi M. de la Eogue dans le dessein de nuire à l’affaire des fusils, en lui jouant un mauvais tour; après avoir usé tout leur crédit à nous faire dégoûter de ces armes en Hollande; voyant qu’ils ne pouvaient ni me lasser ni me surprendre, ont pensé que ce qui leur restait de mieux à faire était de traiter à l’amiable, de m’en offrir un prix fort attrayant.

Par toutes sortes d’agents , et sous toutes les formes, ils ont tenté de stimuler ma cupidité mercantile. La Hogue me l’avait écrit dix fois, pour me prouver que nous étions bien pourchassés par les vendeurs et les acheteurs. Au moins ceux du dehors se montraient-ils conséquents à leurs intérêts. Mais les obstacles de nos gens, de nos bureaux, de nos ministres!... cela me mettait en fureur. C’est ce que j’écrivais à la Hogue en réponse.

Le 29 juin, je suis fort étonné de le voir arriver chez moi. Vous devez croire, me dit-il, que c’est l’affaire des fusils qui m’amène. Certes, il en sera bien question; mais elle ne marche ici qu’en seconde ligne. Je suis courrier extraordinaire, et chargé parM. de Maulde , notre ambassadeur à la Haye , de dépêches si importantes, qu’il n’a voulu les confier qu’à ma foi, qu’à ma probité.

A force de recherches, il a eu des notions certaines qu’il y avait dans Amsterdam une fabrique d’assignats. Il a pu tout faire arrêter, avec l’espoir d’avoir les ustensiles et les hommes, et peut-être, en les surprenant, de trouver dans leur nid d’autres pièces fort importantes; mais, le dirai-je à notre honte? pendant que les ambassadeurs nagent dans l’abondance à la Haye, qu’ils ont tous les plus grands moyens pour faire de la politique, j’ai vu M. de Maulde ne pas avoir de quoi fournir aux frais de ces arrestations ; et les faussaires lui échappaient, si je ne lui eusse pas prêté six mille florins en votre nom!

L’épisode de ces dépêches, dont mon ami fut le porteur, répandrait un beau jour sur l’affaire des fusils, honorerait notre civisme, et ferait connaître l’esprit qui animait tous ceux qui s’en mêlèrent; mais cela jetterait quelque langueur sur mon narré; j’aime mieux me priver de l’avantage que j’en pourrais tirer. Je le réserve pour un autre moment1.

1. Pendant qu’on imprime ceci, j’apprends que je viens d etre dénoncé aux Jacobins comme ayant travaillé à Londres, avec M. talonne (lequel est à Madrid), à faire de faux assignats. Vous voyez,.

MEMOIRES

Je racontai à M. de la Hogue les mille et une angoisses que j’avais éprouvées, sans avoir avancé d’un pas l’extradition de nos fusils.

— Ah ! me dit-il, je viens, avec bien du regret, vous répéter que c’est partout de même ; qu’il faut tâcher de vous tirer de cette épouvantable affaire. La malveillance est telle en Hollande, comme ici, que votre fortune y passera, devant que vous obteniez l’extradition des armes de Tervère. La France vous dessert, et la Hollande sert l’Autriche : comment voulez-vous, seul, sortir de ce filet? Je vous apporte la grande requête que j’ai faite pour vous en réponse à une note du ministre de l’empereur, et fait remettre par M. de Maulde au greffier des états de Hollande, et la ridicule réponse qu’on nous a faite au nom de ces états : quand les ministres l’auront lue, ils connaîtront les vrais obstacles qui retiennent la cargaison.

— Mon ami, ils ne lisent rien, ne répondent à rien, ne font rien que d’intriguer dans leur parti, qui n’est point la chose publique. C’est un désordre ici qui fait frémir! et l’on veut, à travers cela, marcher à une constitution? Je jure qu’ils ne le veulent pas. Mais qu’est-ce que les états de Hollande ont répondu à la requête? — Des choses vagues, insignifiantes, fausses. Et tout est bon, pourvu qu’on gagne du temps contre vous. J’apporte leur réponse.

Si vous aviez voulu céder ces armes au plus haut prix, là-bas, vos embarras seraient finis. Votre argent vous serait rentré avec un bénéfice immense ; et le plus grand de tous, c’est qu’on les enlevait en bloc, comme vous les avez achetées, sans triage et sans embarras. M. de Maulde est bien instruit des offres que l’on nous a faites, car rien n’échappe en ce pays à ses vigilantes recherches.

— Je sais, lui dis-je, ce qu’il a écrit là-dessus, et le peu qu’on a répondu. J’ai trouvé le moyen ici d’avoir des notices exactes : cela n’est pas à bon marché; mais, comme c’est pour le bien de l’affaire, il faut que l’affaire porte tout. Car ce n’est plus une entreprise de commerce, c’est une affaire d’honneur et de patriotisme; je vais plus loin, d 'obstination. Ils ont juré que les fusils n’arriveraient pas, moi j’ai juré qu’autre puissance que la nation ne les aurait. Mon premier motif est le besoin que nous en avons.

Or voici de nouveaux ministres, nous allons voir comme ils procéderont; mais, quelque mal qu’ils puissent faire contre l’arrivée des fusils, je les défie de faire pis que ceux qui leur cèdent la place !

Sur ma simple demande, M. Chambonas nous fit dire que, le soir même, M. Lajard et lui nous recevraient chez eux. J’y allai, bien déterminé à

citoyens, avec quelle rapidité toutes les infamies se succèdent 1 Ne perdez pas de vue que j’ai prêté l’argent qui fit arrêter les faussaires de Hollande ; priez Lecointre de vous dire quel service je vous rendis, et portez votre jugement sur l’iionnête homme qui me dénonce.

montrer à ces deux ministres toute la fermeté qui m’avait attiré la disgrâce de M. Claviére.

J’avais le portefeuille de mes correspondances : j’instruisis fort au long les ministres; ils nous donnèrent audience complète, et telle qu’aucun prédécesseur ne m’en avait jamais donné. — Enfin, monsieur, me dirent-ils, résumez-vous. Que voulez-vous? et que demandez-vous?

— Je ne demande plus, messieurs, leur dis-je, qu’on m’aide à faire arriver ces fusils, je sens trop qu’on ne le veut pas. Je demande seulement qu’on me dise qu’tm n’en a pas besoin ; quh’/s sont trop épineux , trop chers, ou trop embarrassés; enfin tout ce qu’on voudra; mais qu’on le dise par écrit, afin que cet écrit fasse ma justification. Je n’ai cessé de le demander aux ministres vos prédécesseurs : non que je voie sans douleur la France privée de ces armes; mais je sais trop que le fond de ceci est qu’on veut m’abreuver de tant de dégoûts à la fois, que, dépité, je vende les armes en Hollande, afin de crier dans Paris que mon patriotisme était une chimère, et que j'ai créé les obstacles qui ont enfin porté ces armes chez nos ennemis.

Quand vous m'aurez rendu, messieurs, et mes paroles et mes fusils, j’irai à Y Assemblée nationale , j’élèverai l’écrit que vous m’aurez donné, je prendrai Y assemblée à témoin de tout ce que j’ai fait pour nous procurer ce secours; et si elle dit, comme les autres, ou que la nation n’en veut pas, ou qu 'elle n’en a pas besoin , je prendrai conseil de moimême pour savoir ce que j’en dois faire.

— Nous savons bien ce que vous en ferez, dit en riant un des ministres : vous les vendrez à beaux deniers comptants. M. de Maulde nous écrit qu'on vous en fait des offres magnifiques. — S’il écrit tout, messieurs, il doit vous dire aussi avec quel dédain j'ai refusé ces offres. — Aussi, me dit M. Chambonas , le mande-t-il très-positivement.

— Oui, monsieur, on les fait depuis plus de deux mois. Je n’avais point cherché à m’en faire un mérite; mais, puisque M. de Maulde l’écrit, elles sont telles, ces offres, que tout autre que moi les aurait dix fois acceptées; mon argent me serait rentré avec un très-fort bénéfice : mais je suis Français avant tout. Et cependant je ne puis soutenir l’état fâcheux où l’on me tient, qui détruit mon repos, et ma fortune, et ma santé, quand je puis d’un seul mot voir tout cela bien rétabli !

M. Lajard me répondit : Nous ne pouvons, de notre fait, rompre un traité d’armes si nécessaires , au moment où nous en manquons, sans consulter auparavant les trois comités réunis, diplomatique , militaire et des douze; nous les consulterons, et nous vous donnerons réponse.

Le lendemain, M. Chambonas nous dit qu’il avait entamé l’affaire avec des membres des comités : que, par les difficultés survenues en Hollande, on regardait assez le traité de M. de Graves comme rompu de fait ; mais qu’on était loin de me dire

MEMOIRES

qu'on ne voulait plus de ces armes , et moins encore de le signer , dans l’extrême besoin que l’on avait de mes fusils. — Monsieur, monsieur, répondis-je au ministre, ou vous voulez des armes, ou vous n’en voulez point. Je ne saurais prendre un parti sur les offres que l’on me fait qu’après une décision précise : cette décision, quelle qu’elle soit, je l’attends de votre honnêteté ; mais il me la faut par écrit. .

— C’est qu’on craint, dit M. Lajard {en me regardant dans les yeux), que vous ne vouliez en user pour nous monter le prix des armes au taux, avantageux pour vous, des offres qu’on vous fait làbas.

— Monsieur, lui dis-je avec chaleur, si l’on m’aide de bonne foi à lever l’injuste embargo que les Hollandais nous ont mis {en fournissant le cautionne- ,ment que mon vendeur exige avec justice), je donne ma parole d’honneur que dans ce cas nul acheteur n’aura les armes que la France, à qui je les ai destinées, quelque prix qu’on m’en offre ailleurs. Je donne ma parole d’honneur que je n’augmenterai point le prix de mon premier marché, quoique je pusse en avoir à l’instant plus de douze florins en or, au lieu de huit que je tiendrai de vous en assignats. Voulez-vous ma déclaration, pour la montrer aux trois comités réunis ? Je ne demande autre justice que de me trouver délivré de la fâcheuse incertitude qui m’a tant tourmenté depuis trois mois sur Y éventualité du prix des assignats à époque incertaine ; au point que j’ai souvent pensé, en suivant la conduite impolitique , impatriote, injuste des ministres passés , que l’on voulait traîner les choses jusqu’au moment où, Y assignat tombant à une perte excessive, on me ferait offre réelle, en exigeant de moi la livraison subite : et j’en ai vu assez pour m’attendre à ce beau procès. Et tout cela pour n’avoir pas pu gagner sur la timidité de M. de Graves la justice de traiter en florins avec moi, parce que ce n’était point l’usage dans les fers bureaux de la guerre : mais ils ont cent moyens de se dédommager, quand moi je n’en veux pas un seul.

— Mais qui nous assurera, me dit l’un des ministres, que, fatigué par les obstacles qui retiennent ces armes en Zélande, vous ne les vendrez pas à d’autres, quoique nous ayons vos paroles? car enfin vous êtes négociant, et ne faites de grandes affaires que pour gagner beaucoup d’argent?

— J’entends votre objection, monsieur; elle pourrait être un peu plus obligeante : quoi qu’il en soit, je vais vous délivrer de toute inquiétude à cet égard. Pour vous bien assurer qu’aucune autre offre ne pourra me séduire, faites recevoir à l’instant mon expropriation et la livraison à Tervère, par qui vous jugerez à propos : la chose étant devenue vôtre, vous aurez seuls le droit d’en disposer. Puisje aller plus loin avec vous ? daignez me l’indiquer,

messieurs. Pour purger mon patriotisme des soupçons dont on l’a couvert, il n’est rien, rien à quoi je ne me soumette.

A l’air étonné des ministres, je vis qu’ils étaient prévenus. — Quoi ! monsieur Beaumarchais, vous parlez sérieusement? Quoi ! si nous vous prenions au mot, vous auriez le courage de ne pas reculer? — Le courage, messieurs ! c’est de ma pleine volonté que j’en fais l’offre et la déclaration. — Eh bien ! me dit M. Lajard, mettez-nous cela par écrit : nous consulterons sérieusement les trois comités réunis.

Le lendemain 9 juillet, les ministres reçurent de moi le net résumé que voici :

A MM. LAJARD ET CHAMBONAS , MINISTRES DE LA GUERRE ET DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

« 9 juillet 1792.

« Messieurs,

« Vous le savez, il faut en toute affaire simplifier pour éclaircir. Permettez-moi de rappeler les principes que j’ai posés dans la conférence d’hier, et que vous parûtes adopter. — Comme négociant, ai-je dit, je n’aurais nul besoin que le gouvernement français se substituât à moi dans l’affaire des fusils de Hollande, si je rompais mon traité avec lui {à Dieu ne plaise !). Et vous avez, messieurs, la preuve dans vos mains que la meilleure et la plus courte façon pour moi de terminer l’affaire à mon grand avantage est certes bien en mon pouvoir, si je veux me borner aux vues commerciales, puisqu’on ne cesse de m’offrir (avec promesse et même avec menace) de me rembourser sur-le-champ, en ducats cordonnés et sous le bénéfice qu’il me conviendra d'imposer, les soixante mille fusils que j’ai achetés en Hollande : votre ambassadeur vous l'écrit.

« Ce n’est donc point comme négociant, ce n’est point comme spéculateur que j’ai traité cette question avec MM. Lajard et Chambonas, mais en patriote français qui veut le bien de son pays avant tout, et le préfère à son propre avantage. Faitesmoi Injustice de vous en souvenir.

« Je vous ai proposé, messieurs, de vous substituer à moi, en recevant la livraison de toutes mes armes à Tervère, la subite déclaration de la guerre ayant apporté un obstacle invincible pour moi à les livrer en France, et le ministère français ayant des moyens qui me manquent de faire lever l’injuste embargo hollandais, et d’amener ces fusils à Dunkerque. Je vous ai fait sentir, messieurs, que votre premier avantage était, en ceci, d empêcher nos ennemis de s’en emparer par la force, comme on m’en menace aujourd’hui, les Hollandais ne pouvant hasarder de laisser faire contre un gouvernement ce qu’ils protégeront peut-être contre un simple particulier.

MEMOIRES

« En vous expliquant bien ceci, messieurs, je n’ai fait que renouveler ce que fai dit vingt fois aux ministres vos 'prédécesseurs.

« Ne pouvant amener au Havre une cargaison d’armes que l’on me retient en Zélande contre justice et droit des gens , je vous pose ainsi la question :

« Quand le ministère m’a pressé d’acheter ces fusils pour le service de la France, les sacrifices d'argent ne m'ont pas arrêté : depuis trois mois je tiens ces armes en magasin, mais je ne les tiens qu’en Zélande ; et vous savez que le gouvernement d’Autriche engage celui de Hollande à les empêcher d’en sortir, sans aucun prétexte plausible, uniquement parce qu’ils sont les plus forts et peuvent être impunément injustes à l’égard d’un particulier. Ces fusils sont donc à Tervère. Ils y sont pour votre service, et voici mon dilemme unique :

« La France a-t-elle besoin des armes? et surtoutvous importe-t-il qu’elles ne passent point dans les mains de nos ennemis, qui les demandent à tout prix, ce qui doublerait le dommage ? Recevez-en la livraison à Tervère , en place du Havre, où je ne puis plus vous la faire. C’est le seul changement que je propose à mon traité, car je ne vous dis point; Messieurs, rompez le traité de ces armes entre M. de Graves et moi ; au contraire, je vous propose d’accélérer sa conclusion, pour vous assurer qu’il l’aura, en faisant faire la réception des armes dans ce port, où elles sont encore. Alors vous agirez de couronne à couronne ; et l’on aura bientôt raison, parce qu’on vous respectera, quand on n’a nul égard pour moi.

« Ne voulez-vous pas à l’instant vous mettre en possession des fusils ? moyen qui peut seul empêcher peut-être qu’on ne s’en empare par la force, si je m’obstine à ne parles leur vendre : alors (et je le dis avec un grand regret) déclarez-moi, messieurs, que vous ne voulez plus des armes , et que vous renoncez de les avoir à vous par ma livraison à Tervère, m'autorisant à m'en défaire à moins de perte et de risque possible.

« Obligé de céder à l’empire des circonstances, je porterai sur le bureau de Y Assemblée nationale tous mes marchés et correspondances, enfin les détails bien prouvés de mes efforts patriotiques pour procurer ces armes à la France. Alors, bien affligé, mais dégagé de prendre une peine inutile pour servir mon pays en ce point quand je n'y suis aidé par aucun des pouvoirs , et quand depuis trois mois mes capitaux sont loin de moi, engagés, arrêtés avec des pertes incalculables, j’écrirai en Hollande : Laissez aller ces malheureux fusils aux conditions qu'on vous en offre , plutôt que de les voir enlever par la force , et de n’avoir après tout pour espoir que l'aperçu d’un éternel procès dont je ne sortirais jamais, contre mon vendeur et l’État, pour cause de violence , d'une part , et de non-livraison , de l'autre.

« Ne croyez pas, messieurs, qu’un transport fictif envers vous pût me tirer de l’embarras où je me trouve ! au contraire, il me ferait perdre le seul temps qui me reste pour retirer mes capitaux, engagés si longtemps pour le service de la patrie. Il m’enlèverait tout pouvoir d’échanger contre des ducats ces armes dont vos ennemis ont bien autant besoin que vous, et qu’ils ne cessent de demander, en s’offensant de mes refus constants.

« Quel serait notre sort, messieurs, si, par un traité simulé, vous plaidiez ma cause en Hollande, au lieu d’y débattre la vôtre, et ne réussissiez pas à conduire les armes à Dunkerque dans un temps utile pour vous? Il vous resterait l’avantage d’avoir au moins empêché l’ennemi de s’en servir contre vous-mêmes, pendant toute la guerre actuelle : et moi, privé de tous mes fonds, je n’obtiendrais pour récompense d’avoir bien servi mon pays, que le désespoir de me voir une horrible quantité d’armes que je ne vendrais à personne, personne n'en ayant plus besoin ! je serais ruiné, abîmé ; sans doute vous ne le voulez pas.

« On m’objecte, messieurs, que votre responsabilité s’expose, si vous annulez le traité de M. de Graves avec moi ! Oui, messieurs, elle est exposée si vous annulez ce marché pour laisser vendre aux ennemis les fusils achetés pour vous ; mais non pas si vous l’échangez contre un traité définitif qui vous assure que l’ennemi ne s’emparera point des armes, puisque, étant reconnues propriété nationale , les Hollandais ne peuvent plus, à moins de déclarer la guerre, souffrir ouvertement 'chez eux que l’on viole leur territoire pour vous faire une grave insulte dont ils deviendraient les complices ! Voilà la question bien posée sur ce qui tient, messieurs, à la responsabilité des ministres dans cette affaire.

« Quant à la conférence d’hier, en voici le court résumé. Je vous ai proposé, messieurs, de vous faire la livraison des armes réellement , et non fictivement, à Tervère, en place du Havre, sur les motifs que vous venez de lire; ou que vous déclariez, en annulant le traité de M. de Graves , que vous ne voulez plus des armes pour la France, et me rendez l’entière liberté défaire recouvrer mes fonds où, quand et comme je pourrai, sauf les justes indemnités ! Je vous supplie, messieurs, de m’accorder la faveur d’une prompte réponse, car je cours d’imminents dangers, que mon ardent patriotisme est bien loin d’avoir mérités ! vous-mêmes avez eu la bonté de me le dire hier matin.

« Recevez, messieurs, les respects d’un bon citoyen affligé.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Je fus trois jours sans avoir de nouvelles. Je priai M. de la Hogue de passer aux affaires étrangères. Il me rapporta pour réponse qu’il avait rendez-vous le soir même aux trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douze. Eh bien 1 nous

allons voir, lui dis-je, si les ministres sont de bonne foi : car enfin les trois comités ont, comme moi, les yeux ouverts sur eux. La Uogue fut aux comités; il y plaida (au grand étonnement de tous) la nature des obstacles français et hollandais qui arrêtaient ces fusils à Tervère. Le fond de son discours, tiré de ma lettre aux ministres, de ma requête aux états de Hollande, de leur pitoyable réponse, qui étaient là sur le bureau, et jetaient sur toute l’affaire un jour lumineux et pressant; son discours, sa conclusion, furent : qu’il y avait un avantage immense pour moi (comme négociant) que Von me rendît maître de disposer de mes fusils ; que sous huit jours alors je remettrais les cinq cent mille francs d’assignats comme je les avais reçus , parce que je recevrais dans quatre jours, au prix de plus de douze florins, les ducats bien comptés de la masse entière des fusils. Il ajouta qu’on lui avait offert, à lui, mille louis et plus, pour qu’il tentât de m’y déterminer. Mais il assura bien messieurs des comités que (comme patriote) je les laissais les maîtres de juger, non dans mon intérêt , mais dans celui de la nation, si ce parti convenait à la France.

Pouvait-il s’expliquer plus généreusement en mon nom?

Là M. de la Hogue entendit la lecture de la lettre honorable de notre ministre à la Haye, que M. Chambonas avait eu l’équité d’envoyer aux trois comités. Oui, honorable à mon patriotisme! et qui me valut de leur part les grands éloges dont j’ai parlé dans ma pétition de défense. Or, cette lettre, la voici; je m’en suis fait donner une bonne expédition par les ■ affaires étrangères , quand elles n’étaient pas si étranges à mon égard qu’elles le sont devenues depuis que M. Lebrun en fait son patrimoine :

M. de Maulde à M. Dumouriez , ministre des affaires étrangères.

« A la Haye, le 2 juin 1792, l’an IV de la liberté.

« Monsieur,

« La présente vous sera remise par M. de la Hogue , associé de M. Beaumarchais pour l’acquisition des armes qui sont à Tervère. Les tentatives qu’il a faites jusqu’à présent, n’ayant pu en obtenir l’exportation, ont été infructueuses, malgré tout le zèle qu’il a pu y mettre. Mais je dois rendre < justice à son patriotisme ainsi qu'à celui de M. Beaumarchais, en disant qu’ils ont refusé des offres infiniment avantageuses, et au moyen desquelles ils auraient recouvré, même avec un fort bénéfice, tous leurs capitaux, par la seule raison que c’étaient des ennemis de l’État qui leur faisaient ces propositions.

« Je m’empresse, monsieur, de leur rendre cette justice, ne doutant pas que vous la prendrez en d’autant plus grande considération, qu’en éprou-

vant un retard pour la rentrée de leurs fonds, ils ont, parleur refus constant, rendu à la nation un service essentiel, en empêchant au moins ces armes d’être dans les mains des ennemis.

« Le ministre plénipotentiaire de France à' la

Haye,

« Signé Emm. de Maulde. »

J’ai demandé aussi aux affaires étrangères expédition de la lettre que le ministre Chambonas avait écrite au président des comités, en leur envoyant mon mémoire ; et je la joins ici pour établir mon corps de preuve, à votre gré, Lecointre , et sans lacune ; la voici :

Le ministre des affaires étrangères aux trois comités réunis ,

« Du 1 i juillet 1792.

<( Monsieur le président,

« Le moment où les trois comités, militaire, diplomatique et des douze , sont réunis pour aviser à tous les moyens d’augmenter les forces intérieures de l’empire, me paraît propre à leur soumettre une question aussi difficile qu’essentielle, et sur laquelle le ministère prononcerait avec plus de confiance, s’il connaissait Vavis des membres qui composent ces comités.

« En vous adressant, monsieur le président, le clair et court mémoire qui a été remis à M. Lajard et à moi par M. Beaumarchais, négociant et propriétaire des soixante mille fusils qui font l’objet de ce mémoire, et dont l’extradition est devenue très-difficile depuis la déclaration de guerre, je crois pouvoir me dispenser d'entrer dans tout autre détail que celui de vous assurer que tous les efforts patriotiques du négociant à ce sujet sont, depuis trois grands mois, absolument infructueux , et qu'il les a portés aussi loin qu'un particulier peut le faire par le sacrifice de ses propres intérêts. Il demande avec raison une prompte décision : la lecture du mémoire suffira; et tous les éclaircissements que l’officier par qui j’ai l’honneur de vous l’envoyer est seul en état de donner, ne laisseront rien à désirer aux trois comités réunis sur cette importante affaire. Cet officier a traité lui-même cette affaire en Hollande, au nom de M. Beaumarchais , son ami, tant avec le vendeur, le gouvernement et l’amirauté, qu’avec notre ministre à la Haye , lequel a été spécialement chargé par mon prédécesseur de réclamer ces armes comme la propriété d un négociant français, injustement retenue en Hollande; grief dont il demandait à grands cris le redressement à la France. L’objet est capital, sous le double point de vue de faire entrer enfin ces armes en les réclamant comme une propriété devenue nationale , et d empêcher surtout que nos ennemis ne parviennent à s’en emparer avec force, si elles restent plus longtemps celle d’un simple négociant, comme il en paraît menacé.

« Je crois qu’il y aurait du danger que cette question fût agitée dans le sein de V Assemblée nationale, à cause de la publicité ; mais, si vous voulez bien, monsieur le président, me faire connaître l’avis des comités , je ferai repartir sur-lechamp M. de la Hogue , qui a été porteur des dépêches de notre ministre à la Haye , pour que ce dernier fasse à l’instant ce qui sera nécessaire pour faire cesser une injustice qui nous est si préjudiciable.

« Signé Chambonas. »

Il était impossible que des ministres, quels qu’ils fussent, se comportassent plus honorablement.

Le soir j’appris, par M. de la Hogue , qu’en général on convenait aux comités qu’il fallait accepter ce qu’on nommait mes offres généreuses , qui, de ma part, n’étaient que l’expression d’un vrai patriotisme, sûrement dans le cœur de tous. On dit àM. de la Hogue qu’on enverrait aux deux ministres V avis des trois comités réunis. En l’écoutant, je fis un soupir de soulagement. Dieu soit béni! me dis-je : tous les hommes ne sont ni injustes ni atroces ! et la France aura les fusils.

Dans la crainte qu’on n’oubliàt l’affaire, j’écrivis sur-le-champ cette lettre en forme de mémoire :

A messieurs des trois comités, diplomatique, militaire et des douze, en assemblée avec les deux ministres de la guerre et des affaires étrangères.

« 16 juillet 1792.

« Messieurs.,

(c Si, dans l’affaire des fusils détenus en Hollande, ma conduite vous a paru telle, que chacun de vous se fût honoré d’en tenir une semblable, en bons patriotes que vous êtes, je vous demande, pour toute récompense, de ne pas me laisser exposé à l'affreuse nécessité de céder aux demandes des en-

nemis de l’État!

« Je mourrais de chagrin, après ce que j’ai fait pour les priver de ces ressources, si votre décision me forçait à la honte de les laisser se mettre en possession des armes destinées à nos braves soldats.

« J’irai, pour les empêcher, au dernier terme de mon pouvoir : c’est à vous à faire le reste.

« Agréez, etc.

« Signé Beaumarchais. »

Le lendemain au soir, les ministres me dirent que mes offres étaient acceptées par les comités réunis, avec beaucoup de gratitude. Us eurent même l’honnêteté , sur ma demande instante, de me communiquer l’avis particulier des trois comités réunis, dont je les suppliai de me faire donner copie, pour l’étudier et tâcher de m’y conformer, touché de voir qu’on commençait à m'entendre. La voici :

« 16 juillet 1792.

« L’avis de la commission des douze et ces comités réunis ,

« 1° Pour conserver à la nation tous ses avantages et les moyens de retirer les fusils ; 2° pour rendre toute justice au négociant , dont le marché doit être considéré comme rompu par force majeure, et qui cependant, pour conserver à la nation la possibilité d’avoir ces armes, n’use pas de ses droits, et refuse un fort bénéfice ,

« a été :

« 1° Qu’il ne faut pas acquérir, recevoir à Tervère, et réclamer ces armes, comme une propriété nationale, et qu’il est préférable d’agir fortement au nom de la nation, mais pour le négociant, et d’exiger le redressement du tort qui lui est fait par cette violation dii droit des gens ; mettre à cette affaire la plus grande force et le plus grand éclat ;

« 2° Reconnaître légalement, et faire attester en bonne forme par les ministres de la guerre et des affaires étrangères, que l’exécution du marché conclu avec M. de Graves, et la remise des armes au Havre, ayant été empêchées par force majeure, par la déclaration de guerre inopinée et la violation du droit des gens , ce marché doit être considéré comme résilié de fait; mais que, puisqu’il est avantageux à la nation que le négociant , dont le patriotisme a préféré de rester dans une position dangereuse, et qui compromet sa fortune, ne profite pas de ses avantages, les fonds de ce négociant, qui restent engagés, et ne peuvent rester tels que de son libre consentement, doivent lui être garantis, quel que soit l’événement, afin qu’il demeure indemne;

« 3° Que cet acte nouveau doit être conclu surle-champ, renfermer tous les moyens de dédommagement pour le négociant, quelles que puissent être les circonstances : car, sans cela, il serait forcé de livrer ces armes aux ennemis, et ne pourrait d’aucune manière être contraint à l’exécution du marché avec M. de Graves ;

« 4° Que, de quelque manière que les fonds du négociant restent engagés, il a le droit d’exiger, contre la garantie suffisante de ses fonds, l’intérêt commercial ou industriel, depuis l’époque où par force majeure le marché s’est trouvé impossible à exécuter, et par conséquent nul ;

« 5° C’est un nouveau marché à conclure : il faut regarder le premier comme non avenu, remettre le cautionnement, et traiter le négociant comme possédant à Tervère des armes qu’il s’engage à ne livrer qu’à la nation : à condition que dans tous les temps elles seront reçues par la nation ; à condition que, si l’on fait la guerre à notre commerce en s’emparant de cette propriété sur le territoire hollandais, le dommage en sera supporté par la nation : ce qui est la seuie garantie suffisante des fonds engagés.»

Telle est, ô citoyen Lecointre, la base sur laquelle porta le traité calomnié que les ministres consommèrent.

Il ne s’agit, me dirent-ils, que de bien donner à

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ces vues les formes d’un nouveau traité. Mais on désirerait savoir, dans la supposition qu’en vous expropriant aujourd’hui vous allez nous ôter la crainte de voir ces armes passer aux ennemis, si vous consentirez, par le même traité, de n en être payé qu’au temps où l’on pourra les faire venir en France ; prenant pour le plus long délai la fin de cette guerre , la cessation de toute hostilité ..

— Messieurs, leur dis-je, excusez-moi : ce que vous me proposez là est une autre éventualité pire que celle des assignats: car, si la guerre dure dix ans, je serai donc dix ans privé de mes fonds commerciaux. Je ne puis accepter cette offre ; aucun négociant ne le peut.

— Mais on vous allouera, dirent les ministres, aux termes de lavis des trois comités réunis , pour la nullité de vos fonds, l’intérêt commercial ou industriel que vous exigerez, et qu’on sait bien vous être dû. C’est l’avis de tous ces messieurs, et c’est ù vous à l’indiquer.

— 11 n’y a point, messieurs, d’intérêt acceptable qui puisse dédommager un négociant de l’absence de ses fonds pour un temps indéterminé. Quel droit me reste à ces fusils, quand je vous les aurai livrés au seul endroit du monde où la chose est possible? alors ils sont à vous; et pourquoi préférer pour moi un intérêt industriel que je ne vous demande pas, à mon payement effectif , qui est juste et que je demande ?

— Ah ! c’est qu’on pense, me dit-on, que l’attrait d’avoir votre argent plus tôt vous engagera à continuer de faire autant d’efforts pour les tirer de là, que si ces armes, que nous réclamerons comme vôtres, étaient encore effectivement à vous.

— Messieurs, mes efforts ne sont rien, si vous n’y joignez pas les vôtres. Si c’est pour échauffer mon zèle (dont on ne peut pourtant douter, après mes sacrifices immenses) que vous voùlez garder mes fonds, quand je me suis exproprié des armes, je ferai encore celui-là ; mais je n’indiquerai point l’intérêt commercial d’une aussi bizarre mesure, qui me répugne étrangement. Vous ou les comités, appréciez-le vous-mêmes. Je n’y mets qu’une condition. J’ai tellement été vexé, que si d’autres ministres, et tels que j’ en connais , vous succédaient un jour et me déniaient justice, je me verrais à leur merci ; et je sais ce qu’en vaut l’épreuve: j’ai passé par une fort dure !

Je demande qu’en vous donnant, par ma livraison à Tervère , toute la sûreté d’une expropriation parfaite , qui remet les armes en vos mains et vous ôte l’inquiétude que jamais je les vende à d’autres, les fonds destinés au payement- soient déposés chez mon notaire , afin que la sûreté soit réciproque des deux parts ; et que toutes les vilenies des oppositions, des patentes , surtout de me faire valeter des mois entiers pour obtenir mon dû, ne puissent plus m’atteindre. Je demande, de plus, que votre propriété remonte au temps de mon

traité avec M. de Graves , puisque les intérêts, magasinage et frais de toute nature, sont depuis ce temps à ma perte. A ce prix je n’objecte plus.

Les comités furent consultés de nouveau. Le dépôt des fonds parut juste , alors que je m’expropriais, et l’acte ainsi fut minuté dans les bureaux de ces ministres. J’en ai les minutes, chargées en marge des observations du ministre de la guerre et d’un chef de bureau, à l’encre et au crayon. Lecointre , je vous les remettrai ; elles sont dans mon portefeuille. C’est avec ce portefeuille-là, qui renferme toutes mes preuves, que je veux vous corrompre et vous acheter , vous et la Convention , afin qu’un grand feuilliste , que vous connaissez tous, ait encore une fois raison !

L’on proposa M. de Maulde , en qualité de maréchal de camp instruit, pour faire la réception des armes à Tervère ; lui qui était chargé d en achetei tant d’autres ! Je l’acceptai avec plaisir, quoique je ne le connusse que sur sa réputation d’habile homme.

Et quant à la question de l’intérêt commercialindustriel de mes fonds , dont on me privait , elle avait été, me dit-on, bien débattue aux comités. Enfin, puisque vous refusez, par déférence à leur avis, de vous expliquer là-dessus, Ion vous propose, me dit un des ministres, un intérêt de quinze pour cent ; répondez net : V acceptez-vous ?

— Messieurs, leur dis-je, si c’est comme dédommagement du sacrifice d’argent que je fais à la France en vous laissant mes armes au premier prix que je les ai vendues, quand j en pourrais toucher un bien plus fort, je ne l’accepte pas, parce qu’il n’y a nulle proportion entre le sacrifice et le dédommagement offert, et que je ne mets point à prix tout ce que mon civisme exige. Si c’est comme intérêt commercial de mes fonds, que vous retenez malgré moi, sans que je devine pourquoi, vous m’obligerez beaucoup plus de me payer, messieurs, en recevant ma livraison, et de garder votre intérêt, qui n’est qu’une ruine pour moi. L’on ne fait rien qu’avec des capitaux ; les intérêts sont bons pour les oisifs.

Pour n’être remboursé qu’à la fin de la guerre, je n’en puis accepter non plus, si vous ne me mettez à même, en me remettant quelques fonds, de suivre des objets majeurs que j’ai entames maigre moi. Ou plutôt permettez que mon payement tienne lieu de l’intérêt que vous m’offrez comme un dédommagement: car aucun emprunt que j aie fait pour cette malheureuse affaire ne m’a coûte, tous frais payés, un intérêt plus médiocre que celui que vous proposez pour me garder mes fonds un temps illimité. Une semblable perte ne saurait s’apprécier : interrogez tout le commerce.

M. Vauchel , de l’artillerie, qui nous servait comme de rapporteur, prit la parole, et dit que si j’acceptais l’intérêt qu’on m’offrait, au lieu du capital que l’on voulait garder , on me payerait

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cent mille florins comptant en déduction du prix des armes, pourvu que j’acceptasse des mandats à plusieurs époques.

Après quelques débats je me rendis avec regret. Les blancs de l’acte furent remplis, et nous nous retirâmes pour qu’on en fît quatre expéditions semblables : une pour le departement de la guerre, l’autre pour celui des affaires étrangères, la troisième pour le dépôt des trois comités réunis , et la quatrième pour mot.

Le lendemain au soir, nous nous rassemblâmes à l’hôtel de la guerre, les ministres, MM. Yauchel, de la Hogue et moi, pour terminer.

Tels furent, Lecointre, les détails de cette négociation. Avais-je beaucoup influé sur tout ce qu’on venait de faire, contrariant en tout mes vues, me laissant pour tout avantage l’honneur des sacrifices que j’avais consommés? Avec cette authenticité, si les ministres étaient coupables, il faut pourtant prononcer net que les trois comités n'étaient guère plus innocents.

Voilà donc le traité conclu après de longues discussions. Vous allez voir, ô citoyens, de quels moyens on s’est servi pour en éluder toutes les clauses, et me plonger dans de pires embarras que ceux dont j’avais tant souffert.

Après lecture faite du traité, à l’instant qu’on allait signer, M. Vauchel (un des plus puissants objecteurs que j’aie rencontrés de ma vie) s’avisa qu,e si mon notaire, ayant quelque besoin d’une aussi forte somme, s’avisait, lui, de l’emporter, il s’agissait de décider qui de la nation ou de moi en supporterait le dommage.

Je sentis que cette objection pouvait nous faire user un mois en vains débats, au grand dommage de l’affaire. Je tranchai la difficulté en disant à M. Vauchel que personne ne le supporterait, parce qu’au lieu de déposer les florins que nous n’avions pas, ni même des assignats au cours du change pour florins, on prendrait, enprésence des ministres, de bonnes lettres de change pour la somme, au plus fort (comme dans les lois anglaises) ; puis passées à mon ordre et déposées ainsi chez le notaire, traites , comme on le voit, dont il ne pourrait abuser ; et qu’à leur échéance on les renouvellerait, sous les mêmes formalités, jusqu’au terme du payement, à quelque époque qu’il pût se prolonger; qu’on réglerait alors les différences en plus, en moins. Je courais, comme on le voit, au-devant de tous les obstacles.

Cela parut raisonnable à tout le monde. Enfin M. Vauchel, se voyant si pressé, se tourne vers les deux ministres : — Il faut bien dire à M. Beaumarchais le vrai motif de la difficulté. Le département de la guerre n’est pas assez en fonds pour se dessaisir si longtemps d’une aussi forte somme avant de la payer.

Par quel renversement d’idées , répondis-je comme un éclair, voulez- vous me soumettre, moi,

à vous laisser mes fonds, au hasard de la malveillance et d’une longue nullité, quand le gouvernement français ne se croit pas assez riche pour l’oser? Messieurs, ceci rompt court. Permettez que je me retire.

Je m’en allais. Vauchel m’arrêta, disant que je prenais le change sur l’intention qui l’avait fait parler; qu’on ne prétendait point l’arracher de moi par violence, puisque le dépôt de la somme était réglé avec les comités ; mais qu’après avoir fait tant d’honorables sacrifices, une marque de confiance dans le gouvernement français ne devait pas m’en sembler un; qu’on ne voulait point me tromper; qu’on m’en saurait le plus grand gré; que, pour mieux m’y déterminer, au lieu de cent mille florins que j’allais toucher tout à l’heure, si, pour faire aller mes affaires, j’en voulais toucher deux cent mdle, on me les donnerait, pourvu que je consentisse que les ordonnances fussent à poste, aux dates dont on conviendrait, ce qui diminuerait d’autant cet intérêt commercial qui paraissait me contrarier. La tête me brûlait! Je me promenais sans rien dire dans le cabinet du ministre, où l’on entrait à tout moment : je cherchais vainement le mot de cette énigme. J’étais horriblement troublé.

Était-ce un piège, une réalité? Les deux ministres, à qui je dois la justice de dire qu’ils étaient pour néant dans ces difficultés, tout aussi étonnés que moi, m’assurèrent qu’on en rendrait le meilleur compte à Yassemblée des comités , et que j’en recevrais l’honneur dû à un si bon citoyen.

M. Vauchel, regardant la chose comme arrêtée, quoique personne n’eût rien dit, emporta les minutes pour les faire refaire dans la journée du lendemain, après avoir ôté de l’acte le dépôt mis chez mon notaire, en ajoutant, comme reçus par moi, deux cent mille florins au lieu de cent.

Quant à moi, je me retirai dans une confusion d’idées insupportable. Je voulais écrire aux ministres que je les suppliais de trouver bon qu’il n’y eût rien de fait, leur redemandant mes paroles. Mais ils s’étaient conduits si honorablement! L’on pouvait tourner contre moi mon invincible répugnance, en me supposant l’intention de vouloir revenir sur l’acte, pour préférer l’argent des ennemis à l’avantage de la patrie.

Enfin, très-indécis, le lendemain au soir nous fûmes chez M. Lajard. M. Vauchel y lut le nouvel acte, cependant que chacun collationnait un des quadruples. Moi, comme un déterré, j’envisageais M. Vauchel , pour voir si tout était fini. Ce rapporteur fit signer les ministres; mon tour vint : j’hésitais; on me pressa: je signai sans parler. M. Vauchel serra un de mes quadruples dans sa poche; et, comme je demandais les ordonnances de mes fonds, M. Vauchel, s’attablant pour les faire, se ressouvint subitement qu’il avait dans ses mains l’opposition d’un sieur Provins, sans la mainlevée

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de laquelle aucun ministre, disait-il, ne pouvait me remettre une ordonnance de fonds.

— Mais, monsieur, dis-je avec chaleur, vous m’avez fait reconnaître dans l’acte que je les ai reçus comptant. — Gela est bien égal, dit-il. Il n’y a qu’à mettre une addition à 1 acte, qui dira qu attendu cette opposition , vous ne toucherez rien qu elle ne soit levée.

— Messieurs, leur dis-je, ce Provins a été condamné deux fois; il est sans titre contre moi, je n’ai nulle affaire avec lui : ce n’est qu’un instrument qu’on fait agir à défaut d’autre, pour m’arrêter de toutes les façons. Il demande quatre-vingt mille francs à mon vendeur le Brabançon, qui m écrit ne lai rien devoir. Eh! quel rapport cela peut-il avoir avec une affaire si majeure, qui regarde l’État et moi? Gardez, si vous voulez, cent mille francs ou cent cinquante mille; mais ne détruisez point un objet capital pour vous, en nous faisant user les mille et un délais que la loi accorde à cet homme, pour que l’arrêt qui le condamne ait son entière exécution.

— Monsieur, me dit M. Vauchel , cela est impossible au ministre; mais faites en sorte que l’opposant s’explique au tribunal sur le maximum de sa prétention fausse ou vraie sur votre vendeur; prenez-en acte : alors on pourra faire ce que vous demandez. — Non, non monsieur, lui dis-je; déchirons plutôt les traités, et qu’il n’en soit jamais question! Dans huit jours au plus tard vous aurez vos cinq cent mille livres , et vous me rendrez mes contrats. — On ne déchire point d'acte , me dit M .Vauchel, quand un ministre l'a signé. Ces délais de condamnation solutive sont une affaire de quinze jours; voulez- vous annuler un acte qui nous a coûté tant de soins, pour le retard d’une quinzaine?

Pendant ce temps il faisait froidement l’addition à l’acte signé par nous tous, par laquelle il était bien dit que je ne touchais point d'argent. Vous verrez, citoyens, quel usage on a fait depuis de mes reçus dans cet acte maudit , sans parler de la restriction qui en annulait l’effet. Vous en frémirez avec moi.

On me fit signer malgré moi l’addition; et je m’en revins en fureur délibérer {trop tard ) sur ce qu’il fallait faire, emportant avec moi les minutes du premier acte, chargées de la main du ministre , où le dépôt chez mon notaire est spécifié comme chose arrêtée. Je vous les remettrai, Lecointre.

C’était le 18 juillet. Provins avait été déjà jugé et condamné : mon avoué me consolait en me disant comme Vauchel : C'est l'affaire de quinze jours! O citoyens, voyez vos belles lois! six mois après l’opposition, au 1er décembre suivant, tous les délais de l’ordonnance n’étaient pas encore expirés ; et quand ils l’ont enfin été, lorsque ce Provins s’est trouvé condamné envers moi en tous dommages et intérêts, on l’a fait se pourvoir par appel contre cet arrêt. Il

y a neuf mois que cela dure, et Dieu seul sait quand cela finira.

Nous avons depuis essayé, comme Vauchel le conseillait, toutes les manières possibles de faire déclarer à cet homme devant le juge, à l’audience, à quoi, pour le plus fort, il portait ses fausses de mandes contre le Brabançon mon vendeur, pour profiter de sa déclaration, en laisser le montant à la trésorerie nationale jusqu’à sa condamnation ultérieure, et me faire délivrer le reste. Mais on l’avait trop bien endoctriné! cet homme est resté dans le vague d’une opposition sans motif. Voilà ce que mon dénonciateur appelle ma reconnaissance de son droit.

Élait-ce reconnaître un droit que de chercher tous les moyens d’engager le gouvernement à me payer, malgré cette opposition illusoire? et pouvais-je ne pas céder, lorsqu’on refusait de le faire, après les signatures données sur l’acte portant mou reçu de sommes que je n’ai point reçues? Me restait-il d’autre ressource, dans l’état où l’on m’avait mis, que de constater tout au moins, en signant cette restriction, que l’opposition de cet homme, dont on n’avait parlé qu’après les signatures qu’on ne voulait plus annuler, avait suspendu des payements qu’on soutiendrait peut-être aujourd’hui m’avoir faits, notre acte en portant mon reçu, si l’addition signée ne démontrait pas le contraire? Que n’ai-je pu ravoir cet acte et le déchirer en mille pièces à l’i nstant où j’ouvris les yeux ! Tout est horrible en cette affaire.

Arrêtons-nous ! je sens que mon lecteur se lasse. Mon indignation qui renaît me rend moi-même hors d’état de continuer avec modération.

Qu’avais-je donc gagné, Lecointre , en sacrifiant mon intérêt de vendre a l’étranger à l intérêt bien plus puissant de servir la patrie? Rien, sinon d avoii reconnu que les ministres royalistes ni les comités réunis n’avaient cherché à nuire à cette affaire nationale; qu'un fort parti dans les bureaux d’alors et les ministres populaires avaient seuls mis tous les obstacles qui nous empêchaient d’avancer.

Mais moi, quel était mon état? J’avais perdu ma vraie propriété, et fait à mon pays le sacrifice des avantages que l'on m’offrait ailleurs , sans avoir même acquis la sûreté de mon payement, puisqu’on m’avait forcé la main sur le dépôt chez mon notaire, sous le vain dédommagement d’un intérêt dont je ne voulais pas , dont je n’ai pas touché un sou , quoiqu’on ait fait assurer à Lecointre que l’on m avait payé pour l’intérêt échu la somme de soixantecinq mille livres, tandis qu’on a trouvé moyen d’arrêter, sans merienpayer , les intérêts, les capitaux, enfin jusqu’à mon propre argent, par d indignes oppositions! . .

Mais ceci n’était rien auprès de tout ce qui suivit. Malgré l’horreur que j’en ressens, j’ai commencé, il faut finir. Vous allez voir, ô citoyens! par les époques qui vont suivre, jusqu’où, dans un temps

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de désordre, la scélératesse en crédit a osé porter son audace pour tâcher de faire périr un citoyen irréprochable, et parvenir enfin à voler la nation sans qu’on pût s’en apercevoir, comme on le fait de tous côtés. Mais malheur à qui m’a forcé d’entrer dans ces affreux détails! Us ont tous espéré me faire égorger par le peuple trompé; cinq fois l’affreux poignard a menacé ma vie; s’ils le font aujourd’hui, c’eut un crime 'perdu: leur infamie est

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