‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 612 sur 803 · DEUXIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉPOQUE

J’ai commencé ce mémoire en disant que je ne jugerais point les ministres à qui j’ai eu affaire en homme de parti, qui blâme tout, sans examen, dans les gens qui diffèrent d’opinion avec lui, et couvre d’un manteau bénin les fautes de tous ceux qu’il croit de son avis. C’est par les faits que l'on doit les juger, comme je désire qu’on me juge. Eux et moi nous allons passer sous les yeux de la Convention nationale, et même de la France entière. Et ce n’est pas le temps de rien dissimuler.

Qui trahit son pays doit payer de sa tête une action aussi déloyale !

Mais lorsque j’examine l’énorme quantité de travaux, de souffrances dont je dois rendre compte, la sueur froide me monte au front. Sans avoir écouté mon dénonciateur, vous avez applaudi, citoyens des tribunes, au décret insultant qui me conduisait à la mort, si mes lâches ennemis n’avaient manqué leur coup sur moi ; atrocité dont vous frémirez tous. On est si chaud pour accuser! aura-t-on seulement la patience de me lire ? Et cependant, amis, ennemis, tous le doivent: les uns pour s’applaudir de l’estime qu’ils m’ont vouée ; les autres pour y trouver de quoi confondre un traître, et me condamner si j’ai tort, si tous les faits ne me justifient point.

Douze jours à peine étaient passés depuis le départ de la Hogue pour la Hollande, qu’effrayé des difficultés qu’on lui opposait en Zélande sur une première requête présentée, il m’expédie un courrier jour et nuit, par la dépêche duquel j’apprends qu’avant même la déclaration de guerre entre la France et la maison d’Autriche, l’amirauté de Middelbourg ( mes fusils étaient en Zélande) entendait exiger de moi un cautionnement de trois fois la valeur de ma cargaison d'armes, pour la laisser embarquer à Tervère, et s’assurer, nous disait-on, que ces fusils iraient en Amérique, et ne serviraient point pour les armées de France. Et c’était la réponse que l’amirauté avait faite à notre première requête pour obtenir l’extradition !

Mais qu’est-ce donc que la Hollande avait à voir à des caisses de marchandises qui ne passaient chez elle que sous la forme du transit , et qui avaient payé les droits ? Certes, ils n’avaient aucune inspection politique dessus, pour quelque endroit du monde que je les destinasse, moi, citoyen français;

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et la Hollande étant une puissance amie, cette exigence, ridicule si elle n’eût pas été odieuse, ne pouvait être et n’était en effet (comme la suite l’a prouvé) qu’une mauvaise difficulté suscitée pour servir l’Autriche, laquelle n’avait pas plus de droits que la Hollande sur ces armes : car L’acquéreur hollandais, qui les tenait de l’empereur, les lai avait 'payées comptant. On avait exigé de lui une caution de cinquante mille florins d'Allemagne, que les fusilsiraient en Amérique. Il avait fourni la caution ; et s’il ne prouvait pas, par des connaissements ou acquits déchargés, que les armes y avaient touché, la peine était au bout : il perdait cinquante mille florins. Là finissait le droit de l’empereur.

Cet acquéreur avait vendu les armes, enretenant son bénéfice, à des acquéreurs étrangers, qui, sans les lui avoir payées, les avaient revendues, avec leur bénéfice, à mon libraire de Bruxelles, lequel aussi, sans les avoir payées, me les avait vendues sous espoir d’un bon bénéfice ; et moi qui n’en voulais que pour armer nos citoyens d’Amérique ou d’ailleurs, au gré de nos besoins pressants, en subvenant moi seul à toutes ces primes de concessions, et payant le premier acquéreur, qui seul avait délié sa bourse, j’étais aux droits de tout le monde, surtout à ceux du Hollandais. C’était lui seul aussi que je devais couvrir du cautionnement fourni par lui. Seul il avait le droit de l’exiger de moi , comme engagement commercial du marché qu’il avait rempli. Mais la Hollande et moins encore l’Autriche, dont tous les droits étaient éteints, n’avaient aucun droit sur ces armes : celle-ci néanmoins avait son influence; et celle-là, sa complaisance. Voilà, monsieur Lecointre, la question bien posée. Et c’est maintenant là-dessus que vont rouler tous les débats, et non sur les prétendus droits ni d’un Provins ni d’aucun autre, comme vous l’avez dit dans votre dénonciation, où il n’y a pas un mot qui ne soit une erreur de fait. Quant à celles de raisonnement, je ne dois mettre ici nulle pédagogie.

Ce malheureux Provins, qui n’a jamais payé ses traites, n’a mis et n’a pu mettre aucune entrave à l’extradition de nos armes ; on se serait trop moqué de lui! aussi s’en est-il bien gardé. Mais je vous apprendrai ce qu’on lui a fait faire à Paris (et non en Hollande), pour nuire à l’arrivée des fusils dans nos ports : et vous serez un peu honteux de votre bonne et pieuse crédulité !

Lisez d’abord, pour vous en assurer, la première requête donnée à cette amirauté de Middelbourg par la Hogue, agissant pour nous deux, afin qu’ils fussent encore un peu plus dans leur tort : vous y verrez s’il est question de tous les honnêtes gens dont vous avez parlé !

Le 20 avril, au reçu du courrier qui m’annonçait, les intentions perfides que la Hollande avait de nous nuire, je me hâtai d’écrire au ministre des affaires

étrangères, Dumouriez , la lettre suivante, en forme de mémoire :

A monsieur Dumouriez, ministre des affaires étrangères.

« Paris, ce 12 avril 1792.

<c Monsieur,

« Un courrier qui m’arrive de la Haye me force d’avoir recours à vous. Voici le fait :

« J’ai acheté en Hollande de cinquante à soixante mille fusils et pistolets. Je les ai bien payés : mon vendeur me les livre à Tervère en Zélande, où deux navires sont prêts à les recevoir ; mais, à l’instant de partir, l’amirauté veut exiger de moi une caution de trois fois la valeur de ces aunes, pour s’assurer, dit-elle, qu’elles sont par moi destinées pour l’Amérique et non pour l’Europe.

« Cette difficulté, faite à un négociant français par une nation amie de la France, a forcé mon correspondant de me dépêcher un exprès. Personne ne sachant mieux que vous , monsieur, que partie de ces fusils est destinée pour nos îles du golfe, puisque j’en ai instruit l’administration française comme d’une chose qui pouvait lui être agréable, ces armes y tenant lieu de celles qu’on leur expédierait de France, et le reste étant destiné pour le continent d’Amérique qui arme contre les sauvages, je vous supplie, monsieur, de vouloir bien écrire à votre chargé d’affaires auprès des Etats-Généraux de faire cesser une difficulté qui me retient deux navires à la planche, et des fonds considérables en suspens.

(c La nation hollandaise n’est pas avec nous dans les termes où la justice que je demande sur cette mienne propriété puisse faire quelque difficulté, si vous avez la bonté de la lui demander pour un négociant français dont la loyauté est connue. Vous obligerez celui qui est avec respect,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Dumouriez mit à sa réponse toute la grâce de l’ancienne et franche amitié ; la voici :

« Paris, ce 21 avril 1792.

« Je suis bien invisible, au moins autant que vous êtes sourd, mon cher Beaumarchais. Cependant j’aime à vous entendre, surtout quand vous avez des choses intéressantes à me dire. Soyez donc demain à dix heures chez moi, puisque des deux c’est moi qui ai le malheur d’être le ministre. Je vous embrasse.

<( Signé Dumouriez. »

J’y fus le lendemain matin. La chose bien expliquée, il me demanda un mémoire officiel, pour qu’il en conférât avec les autres ministres. J’en fis un, j’en fis deux, enfin j’en fis cinq différents dans le cours de cette journée, nui n’étant, selon ces mes-

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sieurs, dans la forme qu’il fallait. Cela me semblait bien étrange.

Le lendemain matin, le 23 avril, j’envoyai au ministre Dumouriez le cinquième mémoire fait la veille. Le voici :

« Paris, ce 23 avril 1792.

« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous adresser, non pluscomme à un homme bienveillant, mais comme au ministre de ,a nation et du roi au département des affaires étrangères, le cinquième mémoire dont j’ai changé la forme depuis hier matin, pour vous prier, monsieur, de vouloir bien faire cesser en Hollande la vexation de m’y retenir, au port de Tervére , soixante mille fusils que j’y ai achetés, et dont l’amirauté arrête le départ, sous le prétexte honteux d’une caution inusitée de trois fois la valeur des armes , uniquement pour servir d’assurance, dit-on, que je vais les expédier pour l’Amérique.

« Je suis bien désolé de vous importuner encore; mais sous quelque forme, monsieur, que vous demandiez cette justice pour un négociant français que l’on vexe, il est à désirer que cette forme soit si pressante que vous puissiez vous flatter de lever l’embargo : sans cela, moi particulier, qui suis bien loin d’avoir la force nécessaire pour vaincre des obstacles de cette nature, je ne pourrai plus livrer ces armes au ministre de la guerre dans le ternes 'prescrit par mon traité avec lui.

« Daignez réfléchir aussi, monsieur, que nonseulement la nation en serait privée dans un temps où elles sont devenues si nécessaires, mais que je me verrais obligé de me justifier hautement de V accusation de mauvaise volonté qu'on ne manquerait pas d’élever contre moi sur cette non-livraison d’armes, qui ne viendrait pas de mon fait , mais de la malveillance d’une nation étrangère, dont le ministre seul de celle à qui j’ai l’honneur d’appartenir a le droit et l’autorité de demander raison pour moi.

« Ce n’est donc point une grâce personnelle que je sollicite, monsieur, mais une justice importante à la France, sous le double aspect du droit des gens blessé, et de l’urgence du besoin de ces armes qui sont à elle, et qu’on retient injustement à Tervère.

« Je suis avec respect,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Rien ne se terminait. J’allais deux fois par jour aux affaires étrangères , et il y a une lieue de chez moi : d’autres objets entraînaient le ministre. Des mots arrachés en courant ne me satisfaisaient sur rien, et mon courrier se désolait du temps que je lui faisais perdre. D’autres lettres de Hollande arrivaient, bien pressantes ; le ministre me prie de lui remémorer l’affaire. Le 6 mai, en lui en-

voyant un nouveau mémoire très-instant, je lui écris ce mot :

« 6 mai 1792. Pour vous seul.

« Trois choses importantes à observer (la malveillance de nos ennemis intérieurs se flatte que vous ne réussirez pas à lever l’embargo des armes.; elle espère vous en faire un tort auprès de la nation française) :

« t° Le mal en Hollande venant des marauderies de Paris , dont nous avons la preuve, il importe que l’objet de mes instances ne soit pas connu, s’il se peut, dans les. bureaux de la guerre : on le saurait bientôt à la Haye ;

« 2° Il importe que mon courrier parte si vite (après la résolution prise ) qu’on n’ait pas le temps d’en donner avis par la poste : les bureaux n’y manqueraient pas ;

« 3° Vous sentirez la justice et la justesse du contenu de mon mémoire, en réfléchissant que si un obstacle national, qu’aucun particulier ne peut lever, empêche que je ne vous livre les fusils au Havre, Je vous les livrerai à Tervère : alors toutes les précautions qui assurent leur arrivée deviendront personnelles au gouvernement français ; je me charge seulement de lever les obstacles des agents subalternes avec des poignées de ducats.

« Macte animo. Je vous ai trouvé triste hier, et j’en suis affligé. Du courage, mon ancien ami ! Usez de moi pour le bien public. Rien ne me coûtera pour sauver la patrie. Les divisions sont détestables : le fond des choses est excellent.

« Signé Beaumarchais. »

Point de réponse. Trois jours après, 9 mai, j’insiste, et j’envoie un nouveau mémoire à MM. de Graves , Lacoste , Dumouriez , sous le titre de Question importante et secrète à délibérer et fixer entre MM. les trois ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. (Remis aux trois ministres le 9 mai 1792.) Il est dans les trois archives ; je vous le montrerai, Lecointre; il ne doit pas être imprimé.

Point de réponse, et mon courrier ne partait pas. Je crus m’apercevoir qu’on arrêtait, je ne sais comment, l’active bienveillance de M. Dumouriez pour le succès de cette affaire. La colère me surmonte; je lui écris quatre jours après, le 13 mai, la lettre suivante, un peu sévère, pour être lue au comité.

Beaumarchais à M. Dumouriez .

« Ce 13 mai 1792.

« Monsieur,

« Daignez vous rappeler combien vous et moi, et tant d’autres, avons souvent gémi de voir misérablement à Versailles les anciens ministres du roi, se flattant d’avoir tout gagné quand ils avaient perdu huit jours : Il est trop tôt, Il est trop tard, était leur mot sur presque tout, donnant à conserver leur place les cinq sixièmes du temps qu’ils

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devaient au bien des affaires. Helas ! la maladie qu’on nomme temps perdu me semble de nouveau atteindre nos ministres. C’était pure incurie de a part des anciens ; c’est sûrement surcharge de la vôtre : mais le mal n’existe pas moins.

« Depuis trois mois, monsieur, sur une affaire regardée comme excessivement majeure, je me vois accroché à tous les genres d’indécision qui rendent nuis les agents les plus vifs. Pour cette interminable affaire, fuse le troisième ministre qui se soit chargé de la guerre.

« Monsieur, nous manquons de fusils ; de toutes parts on en demande à cor et à cri.

« Soixante mille, acquis par moi, sont au pouvoir du ministre : tant d’or, tant d’or déplacé de chez moi, deux vaisseaux en panne en Hollande, et qui y sont depuis trois mois; quatre ou cinq hommes en voyage; une foule de mémoires par moi présentés coup sur coup; un très-court rendez-vous, inutilement demandé, pour y prouver combien les obstacles sont misérables ; un courrier qui mange son sang depuis vingt jours dans mes foyers, du chagrin d’un séjour forcé, et moi qui sens brûler le mien, faute d’obtenir une réponse sans laquelle il ne peut repartir ; d autre part, les menaces que je reçois de tous côtés, d’accusation de trahison : comme si, par méchanceté , je retenais en Hollande des armes que je brûle de faire entrer en France; tant de frais, de contradictions, altèrent à la fois et ma fortune et ma santé.

« Si c’était un client qui vous demandât une grâce, je vous dirais : Envoyez-le promener! mais c’est un citoyen zélé qui voit périr une affaire importante, faute, depuis dix jours, d’obtenir un quart d’heure pour la couler à fond avec les trois ministres de la guerre, de la marine et de nos ; affaires étrangères ; c’est un grand négociant qui fait d’immenses sacrifices pour aplanir tous les obstacles commerciaux, sans recevoir aucun appui sur les obstacles politiques , qui ne peuvent être levés que par le concours des ministres !

« Mais, quelle que soit pourtant votre résolution, ne faut-il pas, messieurs, que je la sache, pour travailler en conséquence? et, soit que vous vous décidiez pour ou contre la réussite, des choses aussi capitales peuvent-elles rester en suspens? Dans un temps comme celui-ci, plus on tarde à prendre un parti, plus les embarras s’accumulent. Il faut pourtant que je me justifie aux yeux de la nation entière sur mes efforts infructueux, si je ne veux pas voir bientôt mettre le feu à ma maison. Notre peuple entend-il raison quand des brigands lui échauffent la tête? et voilà ce qui me menace.

« Au nom de ma sûreté {de la vôtre peut-être ), assignez-moi, monsieur, le rendez-vous que je demande : dix minutes bien employées peuvent empêcher bien des malheurs! Elles peuvent surtout mettre tous nos ministres en état de satis-

faire à des demandes d’armes qu’il ne tient qu’à eux, oui , qu’à eux , de faire venir en quatre jours au Havre.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

M. de Graves était remercié ; M. Servan avait sa place. D’une part, il fallait instruire ce nouveau ministre ; de l’autre, la malveillance intérieure commençait à souffler dans le comité des ministres. J’écris, le 14-,àM. Servan la lettre qui suit.

Je priai instamment M. Gau de la lui remettre, et je saisis cette occasion d’attester qu’en toute cette affaire je n’ai eu qu’à me louer de la loyale franchise et des soins obligeants de M. Gau. Il n’y est plus, et nul intérêt ne m’engage à le distinguer de ce que je nomme les bureaux .

A M. Servan , ministre de la guerre.

« Monsieur,

« Le fardeau très-pesant du ministère de la guerre, dont votre patriotisme a chargé votre tête, vous expose souvent à des importunités fatigantes. Je voudrais bien ne pas accroître le nombre de ceux qui vous tourmentent; mais 1 urgence d’une décision de votre part sur la retenue de soixante mille fusils qui vous appartiennent en Zélande, et que les Hollandais empêchent de sortir du port, où deux vaisseaux attendent depuis trois mois, me force de vous demander 1 honneur et la faveur d’une audience de dix minutes : il n’en faut pas une de plus pour couler cette affaire à fond. Mais l’état où la malveillance commence à la représenter exige une grande attention de votre part.

<( Depuis vingt jours, monsieur, un courrier venu de la Haye, et qui se désole à Paris, faute d’un mot qu’il puisse emporter et partir, augmente encore mes embarras. Depuis dix jours je sollicite en vain d’être entendu par vous et deux autres ministres : car moi seul peux vous faire connaître le danger d’un plus long silence sur la décision d’une affaire que les ennemis de l’État dénaturent , et veulent tourner contre moi et contre le ministre actuel. Je vous demande donc, avec l’instance d’un citoyen inquiet, une audience courte et prochaine. Peut-être puis-je tout aplanir ; mais certes je ne le puis, monsieur, sans vous avoir communique mes vues. Daignez me faire passer votre mot par M. Gau, que j’ai prié de vous remettre ma supplique. Agréez le dévouement très-respectueux de

« Beaumarchais. »

Point de réponse. Je renvoie le 17 un double de ma lettre; j’obtiens enfin un rendez-vous pour le 18 au soir : mais je n’y gagnai rien. M. Servan me dit tout net que, cette affaire n’étant point de son bail , il n écrirait pas un seul mot qui put y apporter le moindre changement ; qu’au surplus il en

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parlerait à M. Dumouriez, et me ferait dire la réponse.

Point de réponse. Je retourne plusieurs fois à l’hôtel de la Guerre : toujours porte fermée. J’apprends enfin, le 22 mai, que les ministres sont assemblés chez le ministre de l’intérieur. J’y cours, je demande à entrer. Je me plains amèrement de l’espèce de dédain avec lequel on me repousse depuis un mois, sans que je puisse apprendre de personne ce que je dois répondre en Hollande sur les difficultés que font les Hollandais de laisser partir les fusils. Il s’élève un débat entre M. Claviére et moi; mais poussé si loin de sa part à l’occasion du cautionnement, que, me sentant hors de mesure, je pris le parti de sortir.

Ne me possédant plus après quarante jours perdus, mon courrier encore sur les bras, j’écris le 30 mai suivant à M. Servan , et j’en envoie copie à M. Dumouriez.

( Je vous supplie au nom de l’équité, Lecointre , de la lire avec attention. J’étais au désespoir, et mon chagrin s’y exhalait sans fard; je vous dirai après l’effet qu’elle produisit.)

Lettre à M. Servan.

« Monsieur,

« Ce 30 mai 1792.

« S’il me restait un jour de plus pour garder le silence avec sûreté, je ne vous importunerais pas sur l’affaire des soixante mille fusils arrêtés en Hollande, dont je n’ai pas encore réussi à vous faire saisir le véritable esprit. On vous a bien trompé, monsieur, si l’on vous a fait croire qu’eue pouvait être négligée sans risque , parce qu'elle m’était personnelle !

« Elle m’est tellement étrangère, que si j’y tiens, monsieur, c’est par les sacrifices que je lui ai faits, et par l’amour de mon pays, qui m’a seul porté à les faire : elle est absolument nationale , et me le paraît à tel point, que, sans mon zèle ardent pour la cause que nous servons chacun à notre manière, j'aurais déjà vendu ces armes à l’étranger avec un bénéfice immense , qu'aucun négociant ne méprise. Mais j’ai mis mon patriotisme à braver les dégoûts dont on ne cesse d’abreuver la soif que j’ai montrée d’aider mon pays de ces armes, lequel en manque absolument. Yoilà tout ce qui me concerne.

« C’est aujourd’hui le 30 mai, dernier jour du terme que j’ai choisi volontairement pour livrer au Havre, à la France, les soixante mille fusils que j’ai achetés pour elle, que j’ai payés avec de l’or, dont l’échange contre assignats rend l’affaire mauvaise sous l’aspect qui tient au commerce.

« En outre, depuis trois mois et demi, deux navires sont à la planche pour transporter ces fusils quand les obstacles seront levés.

« Depuis encore j’ai proposé ( et c'est à vous , monsieur, que je l’ai fait) de dépenser jusqu’à cent mille francs pour tenter de lever ces obstacles,

sans user du moyen politique d’un cautionnement réel que la guerre rend nécessaire, et dont, avec toute ma logique, je n’ai pu encore établir aux yeux de notre ministère l 'indispensable utilité sans risques.

« J'ai donc comblé les sacrifices , et ne puis les porter plus loin. Forcé de me justifier sur l’horreur qui m’est imputée de forger moi-même l’obstacle que j’ai l’air, dit-on, de combattre ici pour trahir mon pays, en livrant à nos ennemis des armes devenues si nécessaires à la France, je dois montrer sous peu de jours ce que j’ai fait, ce que j’ai dit, tout l’argent que j’ai avancé pour nous en rendre possesseurs, sans avoir reçu de personne l 'aide, hélas ! si facile que j’ai partout sollicitée.

« Outragé par la malveillance des uns (M. Clavière), rebuté par l’inaction des autres fM. Dumouriez) , découragé enfin par la répugnance que vous m’avez montrée d’entrer pour rien dans une affaire entamée et conclue par votre prédécesseur [voilà le mot), comme s’il était question d’un brigandage ou d’un patricotage, je dois, en désespoir de réussite auprès de vous et du ministre des affaires étrangères, justifier hautement, monsieur, mes intentions et mes actions. Alors la nation jugera qui a des torts à son égard ( l'instant est enfin arrivé , je le fais).

« Non , il n’est pas croyable qu’une affaire aussi importante soit traitée par un ministère avec cet abandon, cette légèreté ! J’en ai reparlé depuis vous à votre collègue Dumouriez , qui m’a paru enfin pénétré du danger de laisser publier une justification sur cet étrange empêchement; à qui j’ai fait toucher au doigt Y extrême facilité de sortir d'un si puéril embarras , pour des ministres un peu instruits.

« Mais, quelle que soit sa bonne volonté, il ne le peut, monsieur, que d’accord avec vous; et c’est bien avec vous que j’ai traité de cette affaire, puisque c’est vous qui êtes ministre de la guerre. Les grâces seules accordées par votre prédécesseur peuvent être détruites par vous, si vous ne les trouvez pas justes ; mais les affaires de l’état doiventelles SOUFFRIR UN MOMENT DU CHANGEMENT D’AUCUN ministre, à moins que l'on ne prouve qu'il y a intrigue ou lésion ? A l’éclaircissement de celle-ci, je puis souffrir des pertes en qualité de négociant; MAIS j’aurai CENT PIEDS DE HAUTEUR, COMME CITOYEN ET COMME PATRIOTE.

« Pour éviter un mal qu’il est si aisé d’empêcher, je vous supplie de m’accorder un rendezvous en tiers avec M. Dumouriez. Ce que la malveillance peut faire patauger six mois, la bonne intelligence peut le solder en six minutes.

« Les clameurs pour avoir des armes vont partout jusqu'à la fureur. Jugez , monsieur, où elle se portera quand on saura quel misérable obstacle

NOUS A PRIVÉS DE SOIXANTE MILLE ARMES Qü’ON POU- VAIT avoir sous dix jours! Tous mes amis, par in-

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quiétude pour moi, exigent que je rejette a qui il doit aller le bloc dont on veut m’accabler : mais c’est le bien que je veux faire ; et, le jour que j’aurai parlé, il sera devenu impossible.

a Je vous demande donc, au nom de la patrie, du vrai besoin de mon pays, du danger de cette inaction, de vaincre toutes vos répugnances, en m’assignant un rendez-vous d’accord avec M. Dumouriez.

« Agréez les assurances de la très-respectueuse estime qui vous est due.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Je suis trois jours sans avoir de réponse. Le 2 juin je reçois cette lettre de M. Servan ( écriture de bureau) :

« Paris, le 2 juin 1792, Y an IV de la liberté.

a Toits sentez, monsieur , que votre affaire ayant été mûrement examinée au conseil du r,oi, comme je vous en ai prévenu (prévenu?... de quoi? qu’elle le serait apparemment), il m’est impossible d’ y rien changer. Vous demandez à m’ entretenir avecM. Dumouriez sur le même objet : je me trouverai volontiers au rendez-vous que voudra bien vous accorder ce ministre.

« Le ministre de la guerre, signé Servan. »

Que voulait dire M. Servan ? prétendait-il me faire entendre par ces mots, le conseil du roi, que c’était le roi en personne qui s’opposait à ce qu on fît rien pour accélérer ces fusils? Un nouveau genre d’inquiétude me saisit. Dans le désordre de ma tête, je renvoie mon courrier en Hollande, en écrivant à mon ami que la malveillance est au comble, et qu’il faut que ce soit lui-même qui me donne un conseil pour tâcher de faire arriver nos fusils, en consultant l’ambassadeur, soit en faisant des ventes simulées à des négociants hollandais , soit en les faisant aller à Saint-Domingue, d’où j’en ferais ensuite l’usage qu’un meilleur temps me prescrirait. Ma lettre se ressentait de ma fâcheuse situation : mon ami en fut effrayé.

Je m’efforcais de me tranquilliser, lorsque, le 4 juin, François Chabot, pour comble de malheur, poussé par je ne sais qui, s’avise de me dénoncer à l’Assemblée nationale comme ayant fait venir du Brabant dans mes caves cinquante mille fusils, dont la municipalité, dit-il, avait parfaite connaissance. L’enfer est donc déchaîné, dis-je, contre ces malheureux fusils ! Y a-t-il jamais eu sottise ou traîtrise pareille? Et je puis être massacré !

Sur-le-champ je reprends la plume, et j’écris à M. Servan la lettre dont voici la copie :

« Paris, lundi soir, 4 mai 1792.

« Monsieur,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que je viens d’être enfin dénoncé aujourd’hui à V Assemblée nationale comme ayant fait venir du Brabant à Paris

cinquante mille fusils que je retiens, dit-on, cachés dans un lieu très-suspect.

u Vous pensez bien, monsieur, que cette accusation, qui méfait membre du comité autrichien , intéresse beaucoup le roi, que l’on en suppose le chef, et qu’il ne vous convient pas plus qu’à moi de laisser fermenter des soupçons de cette nature.

« Après les efforts de tout genre que j’ai faits, tant auprès de vous que des autres ministres, pour procurer ces armes à mon pays; après leur inutilité, et j’ajoute, avec peine, après l’inconcevable indifférence dont tant d’efforts patriotiques ont (té repoussés par le ministère actuel, je devrais au roi et à moi de me justifier hautement, si mon patriotisme ne m’arrêtait encore, par la certitude que j’ai que, du moment où je m’expliquerai publiquement, ùi porte de la France est fermée à ces armes.

« Cette seule considération prévaut encore sur celle de ma sûreté menacée, et des mouvements populaires que Von remarque autour de ma maison. Mais, monsieur, cet état ne peut subsister vingt-quatre heures; et c’est de vous, comme ministre, que j’attends la réponse qu’il me convient de faire à cette inculpation (de Chabot) . Je vous demande encore une fois, monsieur, un rendez-vous dans la journée avec M. Bumouriez, s’il est encore ministre. Vous êtes trop éclairé pour ne pas pressentir les conséquences d’un retard.

« Mon domestique a l’ordre d’attendre celui par écrit que vousvoudrez bien lui remettre pour moi. Il y a quelque vertu, monsieur, dans la conduite que je tiens, malgré l’effroi de ma famille entière; mais le bien public avant tout !

« Je suis avec respect,

« Monsieur,

u Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

En copiant ceci, j’ai besoin de me modérer : la colère m’emporte encore, et je sue à grosses gouttes, le 6 janvier, dans un pays très-lroid.

Le lendemain enfin, M. Servan répond pour la première fois de sa main.

« Mardi, ü juin.

« J’ignore, monsieur, à quelle heure M. Bumouriez sera libre pour vous voir; mais je vous répète que dès que vous serez chez lui, et qu’il me fera avertir, je m’empresserai de m’y rendre, ce matin, jusqu’à trois heures; après midi, depuis sept heures jusqu’à neuf heures.

« Je serais très-fâché qu’il vous mésarrivât poui des fusils que des ordres impérieux retiennent a

TERWEREN.

« Le ministre de la guerre ,

a Signé Joseph Servan. »

Ce n’était donc pas, o Lecointre , ni un brocanteur en faillite ni ma mauvaise volonté qui rete-

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naient ces armes à Terweren. Ni ce Provins que vous préconisez, ni aucuns autres particuliers, ne pouvaient pas représenter dans l’esprit de M. Servan ces ordres impérieux qui arrêtaient nos armes. Eh ! sur quels diaboliques mémoires m’avez-vous donc stigmatisé ?

Voilà, dis-je en lisant le billet de M. Servan , le premier mot un peu supportable que je reçois sur cette étrange affaire, depuis que ce ministre est en place. Je vois trop qu’il cédait à des impulsions étrangères.

Puisqu’il consent à conférer avec moi et son collègue Dumouriez , sans un certain autre ministre , je commence à penser qu’il entendra raison.

Mais cette conférence tant demandée le 4, je ne pus l’obtenir que le 8, à neuf heures du soir, et chez M. Servan: quatre journées de perdues. J’y repris l’affaire ab ovo ; peut-être , en la traitant avec chagrin, avec chaleur pour mon pays, eus-je ce qu’on pourrait nommer l’éloquence de la chose ou celle du moment : ce qu’il y a de certain, c’est que les ministres, touchés de toutes les peines qu on m’avait fait souffrir , convinrent l’un et l’autre, lui, Dumouriez, qu’il écrirait à MM. Hoguer et Grand , banquiers à’ Amsterdam , de me cautionner à tort ou à droit auprès des états de Hollande, jusqu’à la somme, non pas de trois fois la valeur de la cargaison, qu’ils voulaient, mais d 'une fois cette valeur ; ce qui n’était pas moins injuste, mais était pourtant nécessaire.

Pendant qu’il en prenait la note, je lui dis : Une fois ou trois fois la valeur, c’est tout un ; puisqu’en fin de compte, en rapportant l'acquit à caution déchargé , cela ne coûtera qu’une commission de banque, et nos fusils vont arriver.

M. Servan convint de me faire remettre cent cinquante mille livres sur les deux cent cinquante mille }ue son département avait à moi, au delà de cinq cent mille francs d assignats qui m’avaient été avancés.

Car un certain ministre ne disait pas encore que sept cent cinquante mille livres de contrats de l’État , portant neuf pour cent d’intérêt , sont un dépôt qui ne saurait représenter pour cinq cent mille francs d assignats qui ne portent nul intérêt , et perdent cinquante pour cent chez V étranger . Mais nous y reviendrons ; la chose en vaut la peine.

Pendant que M. Servan prenait aussi sa note, je lui dis : Avec ce secours-là , monsieur , s’il faut trois ou quatre mille louis pour lever tous les autres obstacles en Hollande , je les sacrifie de bon cœur. Et nous nous séparâmes tous fort contents les uns des autres.

M. Dumouriez m’avez accordée pour le complément des moyens propres à retirer nos soixante mille fusils de Hollande, j’eus l’honneur de vous répéter que l’argent nécessaire pour gagner tout ce qui enveloppe le haut sénat de ce pays pouvait se porter de trois mille à quatre mille louis, et que cette somme m’était indispensable.

« Disposé au grand sacrifice de cette avance, je vous ai prié de nouveau de me faire remettre de quoi me faire cent mille livres en florins de Hollande sur les deux cent cinquante mille francs que vous avez à moi, et qui n’ont été déposés, au lieu de six cent mille livres portées dans notre marché, au delà de l’avance que M. de Graves m’a faite, que parce que nous convînmes à l’amiable que, si j’avais besoin de quelques fonds (ce que je ne prévoyais pas), ils me seraient remis, et sans difficulté. Vous m’avez dit, monsieur, que vous vous consulteriez ( sur la forme), et me feriez parvenir promptement votre réponse : vous convient-il que j aille la recevoir, ou voulez-vous me la faire passer? Le succès des plus grandes affaires, quoi qu'on fasse, en tout pays, tient à ces misérables moyens ; et, malgré la contradiction, vous voyez que, pendant qu’on décrète ici des peines contre ceux qui s'y laissent corrompre, on décrète six millions à M. Dumouriez pour en faire corrompre ailleurs !

« Ne me laissez pas, je vous prie, quand vous avez des fonds à moi, faire d’immenses sacrifices pour me les procurer d’ailleurs; mais, quelle que soit votre décision à cet égard, je vous demande surtout de ne me la point faire attendre. Il faut que tout marche à la fois, les démarches de notre ministre à la Haye auprès de ce gouvernement, le cautionnement, les gratifications à tous ceux qui influent : c’est là la marche des affaires, et celle-ci a beaucoup trop langui !

« Je suis avec respect,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

J’employais, comme vous voyez, Lecointre , tous les styles. Si c’était pour trahir l’État, jedois avoir le cou coupé; mais je vois déjà mes lecteurs s’écrier : Ce n'est pas le ton d'un traître ! O mes lecteurs, ayez quelque patience : vous ne la perdrez que trop tôt, quand vous saurez tout ce que j’ai souffert ! car alors ce n’est pas pour moi que vous tremblerez, c’est pour vous !

Le même jour, 12 juin, je reçus ce billet poli de la main de M. Servan :

Mais le 12 juin, c’est-à-dire quatre jours après, n ayant de nouvelles de personne, j’écrivis (bien fâché) la lettre suivante à M. Servan le ministre :

«12 juin 1792.

« Le jour de la dernière conférence que vous et

« Joseph Servan prie M. de Beaumarchais de vouloir bien s’aboucher avec M. Pache, qui tient pour le moment la place de M. Gau; il le mettra au fait de cette affaire avant que M. de Beaumarchais le voie.

« 12 juin, u

MÉMOIRES

Enfin, me dis-je, grâces au ciel, me voilà au bout de mes peines! M. Dumouriez- certainement aura écrit à MM. Boguer et Grand: je vais toucher cinquante mille écus, dont j’enverrai cent mille francs à la Bogue pour parer à tous les obstacles ; et les fusils vont arriver, et M. Chabot les verra, et le peuple me bénira, après m’avoir bien injurié! J’étais joyeux comme un enfant.

J’écris le soir même en Hollande, pour y consoler mes amis et leur faire partager ma joie.

Le lendemain matin, 13 juin, je vais à l’hôtel de la Guerre parler à M. Bâche, et tenir de lui l’ordonnance, commeM. Gau les délivrait. Je passe dans son cabinet, je crois le mettre au fait de toutes les résolutions prises; l’homme m’écoute froidement, et me dit :

« Je ne suis point M. Tache , je tiens sa place par intérim; mais votre affaire ne peut se terminer : M. Servan a quitté le ministère ce matin ; je ne sais où sont vos papiers : je m’informerai de cela. » Frappé comme d’un coup de foudre, je monte dans les bureaux de l’artillerie ; tout le monde me dit que M. Servan a emporté tous ses papiers, et qu’on ne trouve pas les miens.

Je passe aux affaires étrangères; je n’y trouve point notre ministre Dumouriez , qui avait pris la Guerre par intérim. Je reviens chez moi lui écrire; je pense alors qu’il me suffit de lever un extrait de l’acte de mon dépôt de sept cent cinquante mille francs chez le notaire du département de la Guerre, pour bien prouver à M. Dumouriez qu’il est vrai que ce département a deux cent cinquante mille livres à moi , sur lesquelles il sait bien que M. Servan est convenu devant lui de me remettre cinquante mille écus.

Le 14 juin, M. Dumouriez, accablé sous la multitude d’affaires, me fait répondre par M. de Laumur, son aide de camp, qu’il va me faire remettre les cinquante mille écus convenus avec M. Servan; qu’il s’en souvient très-bien; que j’y passe le surlendemain. Dieu soit béni! me dis-je encore: ce contretemps n’est qu’un retard.

Joyeux, j’y vais le 16 juin à midi; c’était là l’heure o il Dumouriez donnait ses audiences à l’hôtel de la Guerre : il était sorti ; je l’attends. Au lieu de lui, on vient dire à tout le monde, au grand salon, que M. Dumouriez vient de quitter la Guerre, et qu’on ignore celui qui le remplace. L’effet que cela fit sur moi, c’est que je fus atteint d’un sourire de dédain et de profond mépris sur la bien triste originalité de tous ces contre-temps qui m’arrivaient. Je veux monter dans les bureaux; ils étaient tout ouverts, et personne dedans. Je m’écriai involontairement, dans un état que je ne saurais rendre : O pauvre France ! ô pauvre France ! et je me retirai chez moi le cœur serré à m’étouffer.

Pour m’achever, le 23 juin je reçus une lettre de la Bogue, qui m’apprenait que MM. Boguer et Grand avaient refusé de cautionner, sous prétexte

que le ministre qui avait envoyé l’ordre à M. de Maulde, notre ambassadeur à la Baye, de faire cautionner par eux, ne leur en avait point écrit. (O désordres affreux des bureaux! car ces choses-là sont de pures formules.) Mais tout ceci n’était qu’un vain prétexte. Ces messieurs, qui ont tant gagné d’argent à servir notre France, servaient alors, contre elle, la Hollande et l’Autriche. Tout était donc au diable; et c’était à recommencer quand il y aurait d’autres ministres. Je me mangeais les bras de désespoir.

Mais au milieu de mon chagrin soyons juste, et rendons grâces à l’intention d e Dumouriez, qui, en sortant du ministère, instruisit M. Lajard, son successeur pour la Guerre, des contre-temps qui m’étaient arrivés : ce qui le disposa sans doute à bien écouter l’historique et le compte que je lui rendis, pièces probantes sur la table, des entraves de toute espèce que l’enfer avait semblé mettre à l’arrivée de ces fusils. « Cela est d’autant plus fâcheux, dit tristement M. Lajard, que nos besoins sont excessifs, et que nous ne savons comment faire. Il faudra, me dit-il, aller voir M. Chambonas (qui avait les affaires étrangères), pour voir à remédier au refus plus que malhonnête des deux banquiers Boguer et Grand. En attendant, je vais m’instruire de l’état juste où est l’affaire des cinquante mille écus à vous, qui vous sont échappés tant de fois. » Le ton doux de M. Lajard me sembla de très-bon augure.

Il fit venir M. Vauchel, chef de bureau de l’artillerie, qui lui dit qu’en effet il avait été convenu entre les deux ministres de me remettre cette somme sur les fonds qu’on avait à moi.

M. Lajard eut l’honnêteté de répondre le lendemain, 19 juin, à la demande que je lui en faisais par écrit pour la bonne règle, et de m’envoyer la lettre suivante, avec un mandat à la trésorerie nationale pour me payer les cent cinquante mille livres :

« 19 juin 1792, l’an IV de la liberté.

A M. Beaumarchais.

« Vous me demandez, monsieur, que, pour vous mettre en état de faire sortir de la Zélande les soixante mille fusils de soldat que vous vous y êtes procurés en vertu du traité que vous avez fait avec le gouvernement, je v?ous fasse délivrer une nouvelle avance de cent cinquante mille livres, pour, avec cinq cent mille francs que vous avez déjà touchés, faire six cent cinquante mille livres à compte du prix de cette fourniture. Je vois d’autant moins d’inconvénient à vous donner cette facilité, que, comme vous le faites observer, vous avez déposé des valeurs supérieures à cette avance. Vous trouverez en conséquence ci-joint l’ordre pour recevoir ces cent cinquante mille livres à la trésorerie nationale.

« Le ministre de la guerre, sig. A. Lajard. » J’envoie mon caissier recevoir cette somme, qui

MEMOIRES

s’était fait terriblement attendre! Un chétif et bizarre accroc en retarda encore le payement.

Un commis du bureau de la guerre, dit-on à mon caissier, était venu prévenir que Von n'oubliât 'point que l'usage, pour les fournisseurs , était d’avoir une patente avant de recevoir leurs fonds. « Monsieur, dit mon caissier, M. de Beaumarchais n’est point un fournisseur; c’est un citoyen qui oblige, et certes bien à ses dépens. Il représente un Brabançon qui n’a point de patente en France; il a reçu déjà cinq cent mille francs sans qu’on ait rien exigé. — Monsieur, lui répond-on, nous avons ordre de ne pas le payer sans cela. »

Sur le compte qui m’en fut rendu, je dis : « Ce sont là les derniers soupirs de la malveillance expirante. Ne perdons pas dix jours à batailler sur un argent si contesté et devenu si nécessaire; ils veulent me faire marchand de fournitures, lorsque j’ai cru rendre un très-grand service ! Combien faut-il pour cette patente? — On me demanda quinze cents livres. — Si les messieurs de ce bureau, lui dis-je, se sont tous butés là pour me bien dégoûter d’aller jamais sur leurs brisées, disons notre mea culpa, et portez les quinze cents livres. »

Cela nous dévora deux jours. Je suis bien sûr que la malignité en riait : enfin on leur porta ma patente d’arquebusier. Mais, à l’instant que l’on allait payer, vint un autre commis régaler mon caissier d’une opposition inconnue. On referme la caisse; il s’en revint chez moi, me rapportant la lettre du ministre. Pour le mandat de me payer, on l’avait très-bien retenu. Il s’en revint chez moi, me demandant, bien effaré, si je connaissais un Provins., qui avait mis opposition sur tout ce qui pouvait m'être dû à la Guerre , en sorte qu’on n’avait point payé. « Je le connais, lui dis-je, assez pour ne vouloir point le connaître.»

C’est donc ici le cas de s’expliquer sur ce Provins, dont vous avez, Lecointre , fait un si noble bruit dans votre dénonciation : quelle que soit la nausée que me cause cet émétique, il faut s’en soulager, et ne laisser rien en arrière. Quand on se sent piquer la nuit par un insecte, encore faut-il bien le noyer, si l’on veut prendre du repos.

Quelques jours après mon traité signé avecM. de Graves , un sieur Romainvilliers, commandant de légion de la garde nationale , jadis exempt des gardes du corps, de tout temps obéré, joueur et faiseur d’affaires, vint un matin me dire d’un pauvre homme qu’on avait bien trompé, à qui un sieur la Haye , qui, disait-on, m’avait vendu des armes pour le gouvernement français, devait quatrevingt mille francs pour caissons etréparations départie de ces mêmes armes ; et qu’il venait me supplier, quel que fût le marché que j’eusse fait avec cela Haye, detrouverbon qu’il mît opposition entre mes mains. C’est, dit-il, un nommé Provins , bon ouvrier, et même brocanteur, qui a beaucoup d’enfants, et qu’une pareille perte conduirait à sa ruine entière.

— Monsieur, lui dis-je, il ne faut point de prière pour cela; je ne puis refuser une opposition qu’on m’apporte. M. de la Hogue ne m’a rien dit de cette créance un peu forte : je lui en ferai des reproches; car je n’ai point fait un marché sec, où rien n’aurait pu me guider, n’ayant point vu ces armes-là. Mais je l’ai bien intéressé à faire une affaire honorable; et si de grands malheurs ne fondent pas sur l’entreprise, votre homme sera loin de perdre ce qu’on lui doit. Mais quel intérêt prenez-vous à ce créancier de la Haye? — Je ne vous cacherai pas, dit-il, qu’étant moi-même assez dérangé de fortune, je l’avais protégé aux bureaux de la guerre, pour lui faire avoir un marché pour une partie de ces armes, du temps deM. Duportail. Les assignats alors perdaient très-peu de chose. Il avait fait son compte pour vingt livres, même moins; mais, n’ayant pas trouvé ses fonds, les assignats sont tombés tout à coup, et son marché n’a pu se soutenir, parce qu’enfin il a donné trop d’intérêt dans cette affaire, et que ses bailleurs de fonds ont fait une lourde faillite. J’avais moi-même intérêt dedans avec quelques-uns de ces messieurs. Ah ! c’est un grand malheur pour lui de n’avoir pas songé à vous! — Ne le regrettez pas, monsieur, lui dis-je: quelque Français qui me l’eût proposée, je ne l’eusse pas acceptée : je connais trop leurs tripotages! J’ai même cru l’affaire nette, et je suis très-fàché de lui trouver des embarras de cette nature. Au reste, je vous remercie de l’égard qui vous fait me prévenir sur cette opposition; je la reçois, et vous donne ma parole d’en écrire à M. la Haye. S’il leur faut un conciliateur, je le serai avec plaisir.

L’opposition me vint ; je la reçus. J’écrivis à la Haye, qui pour réponse me dit qu'il ne devait rien à cet homme ; et que quant aux objets dont il réclamait le salaire , je n’avais qu’à écrire à M. de la Hogue: qu’il m’enverrait par sa réponse les quittances de ces objets , que l’on avait payés pour moi à l'acquit de la masse entière. Alors je me tins sur mes gardes.

Enfin, lorsque j’ai vu qu’outre l’opposition en mes mains, on avait fait mettre à cet homme une opposition sur moi à l’hôtel de la Guerre (sur moi, qui ne l’avais vu ni connu dans aucune espèce d’ affaire), j’ai reconnu la sourde intrigue qui me faisait expier le tort d’être sorti de mon repos pour troubler leur maquignonnage. Alors avec un homme de loi je vis ce marchand brocanteur, supposant que quelque homme avide d’accumuler des frais à ses dépens lui avait fait faire cette faute. Mais comme ce Provins n’est qu'un brise-raison, nous n’en pûmes rien obtenir. U fut assigné sur-lechamp, a épuisé tous les délais, a été condamné partout ; mais sous les auspices du désordre il a si bien filé le temps, de condamnation en condamnation, qu’il a usé plus de cinq mois. Sur opposition frauduleuse, il m’a empêché de toucher mes

MÉMOIRES

propres cinquante miUeecus. J ai proposé au département de la guerre de retenir tout ce que demandait cet homme, et de me délivrer le reste jusqu à dernière condamnation. Le sévère M. Vauchel n’a pas alors voulu y consentir, et moi j’ai commencé à voir plus clair dans cette affaire ; et, laissant là les cinquante mille écus jusqu’après les trente délais par lesquels, grâce au ciel, le plus dénué scélérat peut arrêter pendant six mois une affaire nationale en vertu des nouvelles lois, j’ai rendu cet homme garant de toutes mes pertes successives, et j’ai fait un emprunt onéreux. Mais qu’importe à un insolvable de subir des condamnations? son déshonneur est son acquittement.

Mon avoué vous portera, Lecointre , les cinq ou six condamnations que cet homme a déjà subies; il en est maintenant, au tribunal du premier arrondissement, sur son appel du jugement définitif du tribunal présidé par l'intègre d’Ormesson , lequel Va condamné trois fois. Tel est Provins et compagnie.

Quittons ces plates intrigues; vous en verrez bien d’autres d’un genre un peu plus relevé! Mais tout a semblé bon pour nuire à cette affaire par le motif que vous savez : Nul ne fournira rien , hors nous et nos amis.

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