CINQUIÈME ÉPOQUE
O citoyens législateurs ! est-il donc vrai qu en invoquant votre justice je doive dissimuler une partie des faits qui me disculpent; m amoindrir en plaidant ma cause, à peine d’offenser des hommes qui influent? Il faut que quatre mois d’absence aient bien faussé mon jugement sur l’acception connue du grand mot liberté , puisque je suis si peu d’accord avec mes amis de Laris sur les points importants de la conduite que je dois tenir dans une affaire qui détruit mon existence de citoyen , et porte une atteinte mortelle à cette liberté, à cette égalité de droits que nos lois m’avaient garanties !
5*6 MEMOIRES
Chacun m’écrit : Prenez bien garde à ce qui sort de votre plume! Défendez-vous, et n’accusez personne! n’offensez aucun amour-propre, pas même celui de ceux qui vous ont le plus outragé ! Vous n’êtes plus au cours des choses.
Songez qu’on a voulu vous perdre, et qu’eussiezvous cent fois raison, vous ne pouvez rien obtenir si vous n’êtes très-circonspect !
Songez que vous avez le poignard sur la gorge, et que tous vos biens sont saisis!
Songez qu’à défaut d’autre crime, on veut vous faire passer pour émigré! que vous ne dites pas un mot qui ne soit tourné contre vous ! que vous ne faites rien de bien qui n’irrite vos ennemis! qu’ils sont puissants... et sans pudeur! Songez que vous avez une fille que vous aimez ! Songez...
Oui, j’ai une fille que j’aime. Mais, en la chérissant, je cesserais de. l’estimer si je la supposais capable de supporter l’avilissement de son père, et de vouloir que je lui conservasse une fortune qu’on m’envie, et qui fait won unique tort, au prix d’affaiblir mes défenses en taisant la moitié de ce qui les compose, et de compromettre mon honneur en ménageant des ennemis qui n'ont pas osé m'attaquer tant que je suis resté en France , quoiqu’ils eussent entre leurs mains , depuis six mois, toutes les pièces sur lesquelles ils ont l'impudence de m'accuser lorsque je suis absent !
Quoi ! d’injustes ministres ont abusé de mon zèle pour la patrie, et m’ont fait sortir de France avec un passe-port perfide... espérant si bien manœuvrer que je n’y rentrasse jamais ! ou que si j’y rentrais, ce fût chargé de chaînes et couvert de l’opprobre d’avoir desservi mon pays; accusé de l’avoir trahi! Et j’affaiblirais mes défenses!
Quoi donc! d’un pays libre où ils ont du crédit, ils auront envoyé chez un peuple étranger, qui se dit libre aussi, un courrier extraordinaire, pour m’en ramener garrotté, espérant pouvoirs la Haye ce qu’ils n’osent tenter à Londres , quand ils ont eu la lâche négligence d’y laisser échapper des faussaires, des fabricateurs d'assignats , qu'un homme vigilant y tenait en prison, faute de lui répondre, ou d’y envoyer des courriers, pendant sept ou huit mois! Moi je garderais le silence!
Quoi ! sur des crimes supposés ils ont voulu me faire entraîner de Hollande pour être égorgé dans la route, ou par des gens payés par eux, ou par notre peuple abusé, avant d’arriver aux prisons, où l’on feindrait de m’amener pour y produire mes défenses! Et je tairais, moi, citoyen, tous ces grands abus du pouvoir !
— Oui, mon cher! il le faut, ou vous êtes perdu.
— Mes amis, on n’est point perdu quand on prouve qu’on a raison ! Être perdu, ce n’est pas d’être tué : c’est de mourir déshonoré! Pourtant, amis, soyez contents! Je ne les accuserai point sur cette affaire méconnue, mais qu’il est temps de mettre au jour : car je dois sauver mon hon-
neur, si je ne puis les empêcher de consommer la ruine de mon enfant, même d’assassiner son père!
Je ne les accuserai point. Je dirai seulement les faits, les appuyant de pièces inexpugnables, comme je ne cesse de le faire. La Convention nationale, bien supérieure aux petits intérêts de ces individus d’un jour, car elle n’est qu’un grand écho de la volonté générale, qui est d’être juste envers tous; la Convention discernera sans moi les coupables de l’innocent! ceux qui ont trahi la nation, de celui qui l’a bien servie ! Alors elle prononcera lesquels d’eux ou de moi méritent le décret qu’ils ont fait prononcer sur un faux exposé!
Dans quelle affreuse liberté, pire qu’un réel esclavage, serions-nous tombés, mes amis, si l’homme irréprochable devait baisser les yeux devant des coupables puissants, parce qu’ils peuvent l’accabler? Quoi donc! tous les abus des vieilles républiques, nous les éprouverions à la naissance de la nôtre! Périssent tous mes biens, périsse ma personne, plutôt que de ramper sous ce despotisme insolent! Une nation n’est vraiment libre que lorsqu’on n’obéit qu’aux lois.
O citoyens législateurs! ce mémoire lu par vous tous, j’irai me mettre en vos prisons! Tu m’y consoleras, ma fille, comme la jeune et vertueuse Sombreuil, devant laquelle mon àme se prosternait à l’Abbaye, aux approches du 2 septembre !
J’en suis resté, lecteurs, à la stupéfaction du ministre Lebrun, de me voir dans son beau salon, avec mon air de prisonnier, ma barbe de cinq jours, mes cheveux en désordre, en linge sale, en redingote, entre deux hommes en écharpe... Oui, monsieur, lui dis-je, c’est moi. Victime dévouée, je sors de l’Abbaye, où certains délateurs que vous connaissez m’ont fait mettre, en criant partout que c’est moi qui méchamment m’oppose à l’arrivée de nos fusils. Vous savez trop, monsieur , ce qui en est !
Un municipal m’interrompt, dit au ministre: « Nous sommes envoyés, monsieur, par la municipalité, vous demander, d’après les explications de M. Beaumarchais, dont on est satisfait, si vous voulez ou non faire partir à l’instant son courrier pour la Hollande, avec tout ce qu’il faut pour que les fusils nous arrivent. — Il ne faut, dis-je, aux termes du traité, qu'un cautionnement arrêté trente fois , malgré trente promesses; il me fautim passeport, il me faut quelques fonds. »
Je trouvais à M. Lebrun les yeux un peu fuyards, la parole allongée, et la voix incertaine. Il dit à ces messieurs que.., rien ne... retenait... ; qu’en... ce moment il... n’en pouvait finir... : mais que si nous voulions... venir demain matin..., ce serait l’affaire... d’une heure.
Qui donc étonnait M. Lebrun? Était-ce monem-
prisonnement, ou ma sortie inopinée? Je ne savais pas encore.
Nous nous retirâmes, avec parole pour le lendemain à neuf heures. Nous nous rendons au comité de surveillance de la mairie , où l’on me donne, avec beaucoup de grâce, une attestation de civisme dont je dus être satisfait. J’en avais eu déjà une première. Je convins avec ces messieurs que je la rapporterais, et que de deux on en ferait une seule, que je pourrais faire afficher.
Le lendemain, un des municipaux vient me prendre chez moi , me mène chez M. Lebrun à neuf heures. Il était sorti, nous dit-on.
Nous revînmes à midi; il n était pas rentré. Nous revînmes à trois heures; enfin il nous reçut. J’avais appris par mes intelligences qu’il avait écrit à M. deMaulde de venir bien vite à Paris, mais il ne m’en avait rien dit. Peut-être pensent-ils, disais-je, qu’ils tireront de lui quelques notions propres à me nuire, et que c’est là l’objet de son voyage !
En m’expliquant avec M. Lebrun devant notre municipal, je dis avec un peu de ruse que dans mon mémoire à Y Assemblée nationale je la priais de mander M. de Maulde pour rendre témoignage de mes puissants efforts, aidés des siens, sur l’extradition des fusils. 11 me répondit un peu vite : Ëpargnez-vous cette peine! il sera ici dans deux jours.
u Quoi! monsieur, lui dis-je, il revient? Cette nouvelle me comble de joie. Il rendra bon compte de nous à V Assemblée nationale , et ramènera mon la Hogue! » Son air ministériel lui revint à ces mots; et, coupant sur l’explication, il nous quitta, puis nous fit dire qu’on l'enlevait pour terminer un objet très-pressé.
Le municipal, étonné, me dit : « Je ne reviendrai plus ici perdre le temps en courses vaines ; on enverra qui l’on voudra. — Voilà, depuis cinq mois, lui dis-je, la vie que l’on me fait mener : je dévore tout sans me plaindre, parce que c’est une affaire qui intéresse la nation. »
Le soir même, 29 août, j’écrivis à M. Lebrun:
« Au nom delà patrie en danger, de tout ce que je vois et entends, je supplie M. Lebrun de presser le moment où nous terminerons l'affaire des fusils de Hollande.
« Ma justification? je la suspends. Ma sûreté? je la dédaigne. Les calomnies? je les méprise. Mais, au nom du salut public, ne perdons pas un moment de plus! L'ennemi est à nos portes , et mon cœur saigne, non des horreurs que l’on m’a faites, mais de celles qui nous menacent.
« La nuit, le jour, mes travaux et mon temps, mes facultés, toutes mes forces, je les présente à la patrie : j’attends les ordres de M. Lebrun , et lui offre l’hommage d’un bon citoyen.
« Signé Beaumarchais. »
Point de réponse. La nuit suivante, à deux heures
du matin, mes gens vinrent tout effrayés me dire que des hommes armés demandaient l’ouverture des grilles. uAh! laissez-les entrer, leur dis-je. Je suis dévoué, je ne résiste à rien. »
Nous n’en eûmes que la frayeur. C’étaient tous mes fusils de chasse que l’on venait me demander. «Messieurs, leur dis-je, quellevolupté trouvez-vous à choisir ces heures nocturnes pour vous rendre ainsi redoutables? Quand il faut servir la nation, quelqu’un veut-il s’y refuser? »
Je leur fis donner sept fusils précieux, à un et à deux coups, que j’avais; ils m’assurèrent qu’on en aurait grand soin, qu’ils allaient sur-le-champ les déposer à la section. Le lendemain au soir j’y envoyai : l’on n’en avait aucune nouvelle. C’est peu de chose, me dis-je, que cette perte ; c’est une centaine de louis. Mais ceux de Hollande! ceux de Hollande!
J’écrivis à M. Lebrun, le soir même, cet autre mot pressant :
« Paris, ce 30 août 1792.
« O monsieur! ô monsieur! si l’incurable aveuglement jeté par le ciel sur les juifs n’a pas frappé Paris , cette nouvelle Jérusalem, comment ne peut-on rien finir sur les objets les plus intéressants pour le salut de la patrie? Les jours composent des semaines, et les semaines font des mois, sans que nous avancions d’un pas!
« Pour le seul passe-port de M. de la Hogue à renouveler au Havre pour la Hollande, treize jours se sont passés sans que j’aie encore pu ouvrir les yeux à aucun homme sur le mal qu’on fait à la France ! Un courrier est venu du Havre, et il est reparti en portant à M. de la Hogue l’ordre le plus étrange qui pût se donner dans ce cas. Le voilà retmu en France! et l’on me demande pourquoi les soixante mille armes de Hollande ne nous arrivent pas ! et je suis forcé de répondre que si le diable s'en mêlait, il ne pourrait pas faire pis pour les empêcher d'arriver !
« J’ai été prisonnier six jours à l’Abbaye et au secret pour ces misérables fusils ! Et je suis prisonnier chez moi, parce que j’y attends le rendezvous que vous m’avez promis pour finir ! Je connais tous vos embarras; mais, si nous n’y travaillons point, l’affaire n’a pas de jambes pour avancer toute seule.
« On est venu cette nuit chez moi à main armée m’arracher mes fusils de chasse, et je disais en soupirant: Hélas! nous en avons soixante mille en Hollande ; personne ne veut rien faire pour m'aider , moi chétif, à les en arracher : et l'on vient troubler mon repos !
« Je suis un triste oiseau , car je n’ai qu’un ramage, qui est de dire depuis cinq mois à tous les ministres qui se succèdent : Monsieur , finissez donc l'affaire des armes qui sont en Hollande! Un vertige s’est emparé de la tête de tout le monde, chacun
MÉMOIRES, le
MEMOIRES
dit un mot et s’en va, me laissant là sans nulle solution. O pauvre France! ô pauvre France !
« Pardonnez-moi mes doléances, et donnez-moi un rendez-vous, monsieur : car, par ma foi , je suis au désespoir.
« Signé Beaumarchais. »
Point de réponse.
On voit avec quelle patience j’oubliais mes maux personnels, pour me livrer tout entier à ceux de la chose publique. Pourtant le lendemain de ma sortie de la prison j’avais été au comité de surveillance de la mairie chercher l’attestation promise.
Jugez de mon étonnement, lecteurs 1 Tous les bureaux étaient fermés, les scellés surtoutesles portes et ces portes barrées de fer. « Qu’est-il arrivé? dis-je aux gardes. — Hélas! monsieur, tous ces messieurs sont enlevés de leurs fonctions. — Et cent cinquante prisonniers qui attendaient làhaut, dans des greniers , sur de la paille, qu’on leur apprît pourquoi ils étaient là? — On les a conduits en prison, on en a bourré les cachots. — O Dieu ! me dis-je; et plus personne de ceux qui les ont arrêtés ! Comment cela finira-t-il ? qui les retirera de là ? »
Je m’en revins chez moi le cœur serré, disant : O Manuel! ô Manuel! quand vous me disiez : Sortez vite, j’étais loin de m’imaginer qu’un jour plus tard il ne serait plus temps ! Grâces, grâces vous soient rendues, mon très-généreux ennemi ! aucun ami ne m’a servi si bien.
Je réunis les deux attestations du comité de surveillance en une, puisque personne ne pouvait plus le faire , et je la fis promptement afficher.
La voici :
«Attestation donnée h P. -A. Caron Beaumarchais par le comité de surveillance et de salut public, servant de réponse à toutes les dénonciations calomnieuses, à toutes les listes de proscription, notamment à celle imprimée des électeurs de 1 791 , qui ont été au club de la Sainte-Chapelle, où il est méchamment inséré.
« Ces vingt-huit et trente août mil sept cent quatre-vingt-douze, l’an IY de la liberté et le Ier de l’égalité, nous, administrateurs de police, membres du comité de surveillance et de salut public, séant à la mairie, avons examiné avec la plus scrupuleuse attention tous les papiers du sieur Caron Beaumarchais. Il résulte de cet examen qu’«7 ne s’y est trouvé aucune pièce manuscrite ou imprimée qui puisse autoriser le plus léger soupçon contre lui , ou faire suspecter son civisme.
«Nous attestons, en outre, que plus nous examinons l’affaire de l’arrestation dudit sieur Caron Beaumarchais , plus nous voyons qu 'il n’est 7iullement coupable des faits à lui imputés , et n’est pas même sus:\.;ut: pour quoi nous l’avons renvoyé en liberté.
u :,ous reconnaissons avec plaisir que la dénon-
ciation faite contre lui , et qui a motivé l’apposition des scellés chez lui, et l’emprisonnement de sa personne à l’Abbaye, n’avait point de fondement.
« Nous nous empressons de mettre sa justification dans tout son jour, et de lui procurer la satisfaction qu'il a droit d'attendre des mandataires du peuple.
« Nous croyons qu’il a droit de poursuivre son dénonciateur devant les tribunaux , et avons remis audit sieur Caron ses registres et papiers.
« Fait à la mairie les jour et an susdits. Les administrateurs de police , membres du comité de surveillance et de salut public.
u Signé, Panis, Leclerc, Duchesne,.
Duffort, Martin, etc. »
Le dimanche 2 septembre, n’ayant aucune réponse du ministre Lebrun, j’apprends que la sortie de Paris est permise : fatigué de corps et d’esprit, je vais dîner à la campagne, à trois lieues de la ville, espérant de revenir le soir. A quatre heures l’on vient nous dire que la ville était refermée, qu’on sonnait le tocsin, battait la générale, et que le peuple se portait avec fureur vers les prisons, pour massacrer les prisonniers. C’est bien alors que je criai, dans ma gratitude exaltée : O Manuel ! ô Manuel ! Mon cerveau martelait comme une forge ardente. Je crus que j’en deviendrais fou !
Mon ami m’invita d’accepter un gîte chez lui. Le lendemain, à six heures du soir, un commandant des gardes nationales des environs vient lui dire tout bas : « On sait que vous avez chez vous M. de Beaumarchais : les tueurs l’ont manqué cette nuit dans Paris; ils doivent venir la nuit prochaine ici, l’enlever de chez vous; et peutêtre m’obligera-t-on de m’y rendre avec toute ma troupe. J’enverrai dans une heure chercher votre réponse : dites-lui bien qu’on sait qu’il y a des fusils dans ses caves , et soixante mille en Hollande, qu’il ne veut pas que nous ayons, quoiqu’on les lui ait bien payés. Aussi c'est bien horrible à lui! — Il n’y a pas, dit mon ami, un mot de vrai à tous ces contes. Je vais lui parler au jardin. »
Je le vois arriver à moi, lafigure pâle et défaite, lime faitson triste récit: «Mon pauvre ami, dit-il, qu’allez-vous faire ? — D’abord, ce que je dois à l’ami qui me donne hospice: quitter votre maison pour qu’elle ne soit point pillée. Si l’on vient chercher la réponse, dites que l’on est venu me prendre, que je suis parti pour Paris. Adieu. Gardez mes gens et ma voiture, et moi je vais aller à ma mauvaise fortune. Ne disons pas un mot de plus; retournez au salon, n’y parlez plus de moi. »
Il m’ouvre une petite grille, et me voilà marchant dans les terres labourées, fuyant tous les chemins. Enfin, dans la nuit, par la pluie, ayant fait trois lieues de traverse, je trouvai un asile chez de bonnes gens de campagne, à qui je ne déguisai rien et dont je fus accueilli avec une hos-
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pif alité si touchante et si douce, que j’en étais ému aux larmes. Par eux, à travers vingt détours et sans que l’on sût où j’étais, j’eus des nouvelles de Paris. Les massacres duraient encore, mais les Prussiens pénétraient en Champagne. J’oubliai mes dangers, et j’écrivis à M. Lebrun :
« De ma retraite, le 4 septembre 1792.
« Monsieur,
« Après avoir passé six jours en prison, soupçonné par le peuple de ne pas vouloir que les soixante mille fusils que j’ai achetés et payés pour lui. depuis six mois en Hollande arrivent en France, n’ est-il pas temps que je me justifie, en repoussant le tort sur tous ceux qui en sont coupables ? C’est ce que je fais en ce moment, par un grand mémoire destiné à l’Assemblée nationale, à qui je veux encore une fois faire choir les écailles des yeux.
« En l’attendant, je vous adresse marequêteaux états de Hollande , du mois de juin, sur les f usils , Sur leur déloyale conduite envers un négociant français. (Elle s’était égarée aux affaires étrangères, comme tout ce qu’on y renvoie.) J’ai écrit à M. la Hogue de revenir à l’instant à Paris, puisque V enfer , qui s’oppose à ce qu’aucun bien ne se fasse pour ce malheureux pays-ci , l’a encore empêché de s’embarquer pour la Hollande.
« Ah ! si les ministres savaient quel mal un seul quart d’heure d’inattention, de négligence, peut faire en ces temps malheureux, ils regretteraient bien le mois qu’ils viennent de nous faire perdre sur l’affaire de ces fusils !
u Et quant à moi, monsieur, après avoir reçu du comité de surveillance les plus fortes attestations sur mon civisme et sur ma pureté, d’après la lecture réfléchie des pièces accumulées dans mon portefeuille sur ces armes, je me vois de nouveau poursuivi par la fureur du peuple et obligé de me cacher pour ne pas en être victime, tandis que ceux qui n’ont rien fait que nuire à ces opérations sont tranquilles chez eux, souriant de mes peines, et peut-être cherchant à les porter au comble ! Ce n’est pas vous, monsieur ; mais je les nommerai.
« Vous m’avez demandé quels moyens je croyais meilleurs pour terminer cette interminable entreprise. Il n’y en a point d’autres, monsieur, que de suivre les errements tracés dans le traité fait avec MM. Lajard, Chambonas et les trois comités réunis ; de nepoint enchaîner en France le vendeur qui doit vous les livrer, car cela est par trop étrange ! puis consulter M. de Maulde , conjointement avec M. la Hogue, sur les moyens de ruse que peut employer le commerce, puisque notre cabinet est trop faible pour prendre un parti ferme contre les états de Hollande ; enfin, de ne plus perdre des mois à essayer de me trouver en faute, quand les preuves crèvent les yeux sur mes travaux et sur mes sacrifices. On dirait, à voir la conduite que l’on tient en France envers moi, que la seule affaire importante soit de me ruiner, de
me perdre, en se moquant que soixante mille armes arrivent ou n’arrivent point. Je vais demander des commissaires pour bien éplucher ma conduite et celle des autres par contre-coup. Il est temps, et bien temps, que cet horrible jeu finisse !
« Je vous conjure, au nom de la patrie, de songer au cautionnement , au misérable cautionnement, si minime en affaire si grave! Si l’on ne m’a pas égorgé avant que M. de Maulde arrive, je me ferai un sévère devoir de venir, à tous risques, au rendez-vous que vous m’aurez donné.
« Daignez lire ma requête aux états de Hollande, et devenez mon avocat contre les malveillants d’une affaire aussi capitale.
« Je suis avec respect,
« Monsieur,
« Votre, etc.
« Signé Beaumarchais. »
P. S. « Dans ce moment^ où le pillage peut se porter sur ma maison, j’ai fait mettre en dépôt, chez un homme public , le portefeuille de cette affaire. Je puis périr, et ma maison : mes preuves ne