‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 618 sur 803 · PÉRIRONT POINT · texte numérisé non relu

PÉRIRONT POINT

Je ne sais si ce furent les grands mots que je répétais dans ma lettre, de mémoire à l’ Assemblée nationale, où je repousserais les torts sur ceux qui s’en rendaient coupables, qui me valurent enfin, le 6 septembre, ce billet des bureaux , au nom de M. Lebrun :

a Paris, le 9 septembre 1792, l’an IVe de la liberté.

« Le ministre des affaires étrangères a l’honneur de prier M. de Beaumarchais de venir , demain vendredi, le matin à neuf heures, à l’hôtel de ce département, pour terminer l’affaire des fusils. Le ministre désire que le tout soit réglé avant dix heures du matin ( vous l'entendez, lecteurs ! il ne fallait qu’une heure), afin d’avoir le temps d’en prévenir M. de Maulde , qui a reçu ordre de ne point partir de la haye. C’est demain jour de courrier pour la Hollande. »

Par les détours qu’il fallait prendre pour arriver à moi sans que je fusse dépisté, ce billet ne m’y vint que le lendemain à neuf heures: c’était celle du rendez-vous que M. Lebrun me donnait; ce qui le rendait impossible, étant à cinq lieues de Paris, ne pouvant m’y rendre qu’à pied, seul, à travers les plaines labourées, pour n’y arriver que la nuit.

Deux choses, comme on juge, me frappèrent dans ce billet. La première, qu’il se pouvait qu’on se fût bien douté qu’étant caché hors de Paris je ne viendrais pas en plein jour m’exposer à me faire tuer, et qu’alors on dirait que c’était bien ma faute si l’affaire n’était pas finie, ayant manqué le rendezvous qu’on me donnait pour terminer.

La seconde est qu’on m’y disait que l'on avait contremandé le voyage de M. de Maulde, lequel avait

MÉMOIRES

été appelé sans que l’on m’en eût averti. Si mon lecteur n’a pas perdu de vue la petite ruse dont j’usai pour découvrir le véritable objet du retour de l’ambassadeur, il sera frappé comme moi de l’annonce qu’on me faisait du contre-ordre qu’il avait reçu.

Sur la joie que j’avais montrée à la nouvelle de son retour , on paraissait avoir conclu que ce retour pourrait me faire beaucoup plus de bien que de mal; et on l’avait contremandé.

Je répondis sur-le-champ à M. Lebrun :

« De ma retraite, à une lieue de Paris { j’étais à cinq, je le cachais), le 7 septembre 1792.

« Monsieur,

« De la retraite qui me renferme, je réponds à votre lettre comme je peux et quand je peux: elle a fait vingt détours pour arriver à moi ; je ne la reçois qu’aujourd’hui vendredi, à neuf heures du matin. Il est donc impossible que je me rende chez vous avant dix heures. Mais, quand je le pourrais, c’est ce que je me garderais bien de faire: car on me mande de chez moi qu’après le massacre des prisons, le peuple veut aller chez les marchands, chez les gens riches. Il y a une liste de proscriptions immense; et, grâce aux scélérats qui crient dans les places publiques que c’est moi qui m’oppose à V arrivée de nos fusils , je suis noté pour être massacré! Laissons donc partir cette poste de vendredi : comme il faut que les lettres aillent par l’Angleterre ou par un bateau frété à Dunkerque pour la Haye , puisque le Brabant est fermé, nous regagnerons bien les deux journées que nous perdons.

«Je vous prie donc, monsieur, de changer l’heure de la conférence, de dix heures du matin en dix heures du soir, pour que je puisse arriver chez vous avec moins de danger de perdre la vie qu’en plein jour.

« Mon zèle pour la chose publique est grand; mais sans ma vie mon zèle ne sert de rien. Je me rendrai donc, si je puis, ce soir à dix heures chez vous; si je ne puis avoir une voiture et des sûretés pour revenir dans ma retraite, ce ne sera que pour demain au soir. Mais nul temps ne sera perdu, car ce n’est pas une lettre de M. de Maulde qui peut seule finir l’affaire : c’est la présence de M. la Hogue ou de moi, avec des mesures bien prises; c’est le cautionnement de cinquante mille florins par M. Durvey, en mon nom, et des fonds pour solder tous les comptes que ces retards ont occasionnés; ce sont des passe-ports tels, que l’on ne soit point arrêté sur la route; et une intelligence suprême en adresse, puisque les moyens de fierté ne peuvent plus être employés, eux qui seyaient si bien à notre nation , offensée par l’affreuse conduite des Hollandais envers moi. négociant français ! Le temps qu’on a perdu est bien irréparable; mais parlons du point où nous sommes. Je gémis depuis bien

longtemps de voir crier partout Des armes ! et d’en savoir soixante mille arrêtées en pays étranger par la sottise ou par la malveillance : c’est l’une ou l’autre , ou toutes deux.

« Pardon, monsieur, si mes réflexions sont sévères: je me les passe d’autant plus librement avec vous, que ce n’est pas vous qu’elles atteignent. Mais j’ai le cœur navré de tout ce que je vois.

« Recevez les salutations respectueuses d’un citoyen bien affligé, et qui le signe.

« Signé Beaumarchais. »

P. S. « Ne dédaignez pas, monsieur, de donner un mot de réponse au porteur, par lequel j’apprendrai que vous acceptez mes offres et approuvez mes précautions.

« Moi, le plus courageux des hommes, je ne sais pas lutter contre des dangers de ce genre; et la prudence est la seule force qu’il me soit permis d’employer.

Ma lettre fut remise ; et le ministre fit répondre verbalement par son suisse qu’il m attendait demain samedi , à neuf heures précises du soir.

Je calculai qu’il me fallait quatre heures pour me rendre à Paris, à travers les terres labourées. Je partis le 8 de septembre à cinq heures du soir, à pied, de chez mes bonnes gens, qui voulaient me conduire; ce que je refusai, crainte qu’on ne nous remarquât.

J’arrivai seul , mes forces épuisées, traversé de sueur, avec ma barbe de cinq jours, mon linge sale, en redingote (comme à ma sortie de prison); j’étais à neuf heures précises à la porte deM. Lebrun. Le suisse me dit que le ministre, ayant affaire en ce moment, me remettait à onze heures, ce soir, ou demain matin, à mon choix. Je priai le suisse de lui dire que je reviendrais à onze heures, n’osant pas me montrer le jour.

Je ne pouvais attendre chez le ministre: quelqu’un pouvait m’y voir, puis ébruiter mon retour ;. j’en sortis.

Mais où aller? que faire en attendant ce rendezvous? La crainte d’être rencontré par quelque patrouille incendiaire me fit résoudre à me cacher sur le boulevard, entre des tas de pierres et de moellons, où je m’assis par terre. Je m’admirais dans cet asile, où la fatigue m’endormit; et, sans un tapage qui se fit assez près de moi vers onze heures, on m’y aurait trouvé le lendemain matin.

J’entendis sonner l’heure, et je m’acheminai aux affaires étrangères... O Dieu! jugez de ma douleur quand le suisse me dit que le ministre était couché; qu’il m'attendrait le lendemain , à neuf heures du matin ! « Vous ne lui avez donc pas dit... — Pardonnez-moi, monsieur, je lui ai dit... — Donnez-moi vite du papier. » J’écrivis cette courte lettre, en dévorant ma frénésie :

Pour M. Lebrun , à son réveil.

« Samedi soir 8 de septembre, à onze heures, chez votre suisse.

« Monsieur,

J’ai fait cinq lieues à pied par les terres labourées, pour venir compromettre ma vie à Paris' en cherchant l’heure du rendez-vous qu’il vous a plu de me donner. Je suis arrivé à votre porte à neuf heures du soir. On m’a dit que vous vouliez bien me donner le choix de ce soir à onze heures, ou demain à neuf heures du matin.

« D’après ma dernière lettre, où je vous ai appris tous les dangers que je cours dans cette ville, j’ai jugé que vous daigneriez préférer pour moi le rendez-vous du soir. Il est onze heures ; vos fatigues excessives font que vous êtes couché, dit-on. Mais moi, je ne puis revenir que demain après brune, et j’attendrai chez moi l’ordre qu’il vous plaira me donner.

« Ah ! renoncez, monsieur, à me recevoir dans le jour. Je courrais le danger de ne vous arriver qu’en lambeaux !

« J’enverrai demain savoir quelle heure vous me consacrerez le soir. La poste de Hollande ne part que lundi matin. Le sacrifice du danger de ma vie était le seul qui me restât à faire pour ces fusils : le voilà fait. Mais n’exposons point, je vous prie, un homme essentiel à la chose, en lui faisant courir les rues de jour.

« Je vous présente l’hommage d’un bon citoyen.

Le temps de me copier donna celui de m’amener un fiacre. J’arrivai chez moi à minuit. Je renvoyai le fiacre à six cents pas, pour qu’il ne sût point qui j’étais. En rentrant, j’eus bien de la peine à modérer chez moi la joie de me revoir encore vivant : je recommandai le secret.

Le lendemain matin j’écrivis à M. Lebrun :

« Ce dimanche 9 septembre 1792.

« Monsieur,

« A la courageuse franchise de mes démarches d’hier au soir, jugez de mon zèle» Rien ne saurait le refroidir : mais ils m’ont fourré dans toutes les listes de clubs suspects, moi qui n’ai de ma vie mis le pied dans aucun ; qui n’ai même jamais été à V Assemblée nationale , ni à Versailles , ni à Paris...

« C’est ainsique la haine agit ! Tout ce qui peut livrer un homme à la fureur d’un peuple égaré, ils le font dire contre moi. C’est le sage motif qui m’empêche de vous voir le jour. Ma mort n’est bonne arien, ma vie peut être encore utile. A quelle heure voulez-vous donc me recevoir ce soir? Toutes me sont égales, depuis la brune de sept heures jusqu’au crépuscule de demain.

« J’attends vos ordres, et suis avec respect,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Beaumarchais. »

Le ministre me fit dire encore par son suisse de venir le soir même à dix heures. Je m’y rendis. Mais le suisse, baissant les yeux, me remit, de sa part, au lendemain lundi à la même heure.

Dévoré d’un chagrin mortel, j’y revins le lundi à dix heures du soir. On voit que, quand la chose importe, je jette sous mes pieds les dégoûts qu’on me donne. Mais, au lieu de me recevoir, il fit remettre chez son suisse le billet de laquais que je transcris ici :

« Monsieur,

« 10 septembre 1792.

« Comme il n’y a pas aujourd’hui de conseil, monsieur Lebrun prie M. de Beaumarche de vouloir bien repasser demain au soir à neuf heures trois cards il ne peut avoir Ihonneur de le voir ce soir par raison de travailles. »

Je répondis sur-le-champ au billet — Quoi !

encore une lettre? — Je vois l’impatience du lecteur... Monsieur de Beaumarchais se moque-t-il de nous, avec son fastidieux commerce? — Non, non, lecteur, je ne m’en moque point. Mais votre fureur me soulage: elle s’amalgame avec la mienne; et je ne serai pas content que vous n’ayez foulé aux pieds, de colère, tous ces récits ! Ah ! si beaucoup de gens le font, j’ai gagné cet odieux procès 1 J'invoque votre indignation !

En effet, citoyens, voyez cet homme courageux, au prétendu bonheur duquel beaucoup de gens portaient envie ! Le trouvez-vous assez humilié ? Si vous voulez savoir comment, savoir pourquoi il le souffrait, ah ! je consens à vous l’apprendre.

J’avais voulu d’abord bien servir mon pays. Ma fortune étaitcompromise:cesvexationsaccumulées avaient tourné mon zèle en obstination sur l’arrivée de ces fusils... — Tu ne veux pas que la nation les ait, parce que tu ne les fournis pas, disais-je ; elle les aura malgré toi !

Les dangers que j’avais courus, et ceux, hélas ! que je courais encore, changeaient mon courage en fureur. Ah! la pauvre nature humaine! Mon amour-propre et l’orgueil s’en mêlaient! et puis je me disais: Si ces messieurs, avec les avantages d’un grand pouvoir, une grande cupidité, les moyens de tout envahir...; s’ils gagnent sur moi le dessus, je ne suis que brutal: eux, ils sont trèsadroits. Le peuple est abusé: ils auront mes fusils, qu’ils veulent ; et moi, je serai poignardé !

L’affaire alors changeant encore de face, je me cramponnai au succès. J’oubliai tout, amour-propre et fortune, et ne voulus que réussir. Je rappelai à mon secours tout ce que la prudence a de subtil et de délicat ; je dis : Il faut fouler aux pieds la vanité : c’est une cargaison d’armes que j’ai promise à mon pays : voilà le but, il faut l’atteindre ; tout le reste n’est que moyens. Quand ils ne sont pas malhonnêtes, on peut les user tous pour arriver au but. Nous jetterons l’échafaud bas, quand le palais sera construit. Ménageons encore ces messieurs !

MÉMOIRES

Je répondis par la lettre suivante au beau billet de cuisinière, lequel m’avait transmis le nouveau délai du ministre :

A M. Lebrun, ministre.

« Paris, 11 septembre 1792.

« Monsieur,

« Chaque journée perdue rend le péril plus imminent. Je vous ai dit , monsieur , que ma tête était en danger tant que V affaire ne marche pas. Personne ne veut me croire lorsque je dis que je passe près des ministres les heures, les jours, les semaines et les mois en sollicitations inutiles. Dénoncé comme un malveillant, je vois mes amis effrayés me reprocher de rester exposé dans cette ville aux fureurs d’un peuple égaré.

« Pour faire avancer l’entreprise, je suis sorti de ma retraite, et nous avons perdu trois semaines à attendre M. deMaulde , que Von faisait, disiez-vous, revenir, et qui enfin ne revient point. Dans les menaces qu’on me fait, je vois qu’on n’épargne personne : les scélérats s’exercent, et la surveillance me dit : Mais pourquoi ne finit-on point ? En effet, on n’y comprend rien. Je me crève.inutilement: je cours les plus affreux périls ; mes sacrifices sont au comble, et l’affaire des fusils est là !

« Je me présenterai chez vous ce soir, à neuf heures trois quarts, comme votre billet me l’indique.

« Recevez les respects d’un homme affligé.

« Signé Beaumarchais. »

Je joignis à cette lettre un court traité à faire signer à MM. Servan et Lebrun, confirmatif de celui du 18 juillet: non que je crusse qu’ils le signeraient, mais je voulais que l’effort existât de ma part.

Loin de m’introduire le soir, comme il l’avait promis, M. Lebrun n’eut pas honte de me remettre encore, par la bouche du suisse, au lendemain au soir , mercredi 12 de septembre, à huit heures, chez M. Servan, où le conseil s’assemblerait.

Quoi ! dis-je avec fureur, il veut donc me faire égorger? Après m’avoir forcé de quitter ma retraite, et m’avoir fait perdre cinq jours en me repoussant tous les soirs, contre ses paroles précises, la fin de tout est de compromettre ma vie en me forçant de me montrer au milieu de mes ennemis !

Devant aller le lendemain publiquement à l'hôtel de la Guerre, guerroyer contre le pouvoir, et risquer le tout pour le tout, je pris mon parti sur-le-champ. Dédaignant toute sûreté, je m’en fus en plein jour à l’audience de ce ministre. J’avais mon portefeuille : je me fis annoncer. Il me parut un peu surpris.

«Je n’ai pu, lui dis-jeen entrant, obtenirde votre bonté un rendez-vous moins dangereux qu’une audience du conseil; je viens vous demander, monsieur, jusqu’à quel point vous trouvez bon que j’y

porte mes explications. — Moi, je n’ai rien à vous prescrire, me dit-il; on vous entendra. »

On annonça M. Clavière. Il entre, et je lui dis : «Puisque je dois, monsieur, traiter demain, dansle conseil, l’affaire des fusils de Hollande, permettezmoi de vous faire une prière : c’est d’oublier nos anciens altercas. Des ressentiments particuliers doivent-ils influer sur une affaire aussi nationale? — Ces ressentiments, me dit-il, sont trop anciens pour être ici de quelque chose; mais on prétend que vous vous entendez avec votre vendeur pour que ces fusils n’arrivent pas...

« — Monsieur, lui dis-je en souriant, si quelqu’un y travaille, il est bien clair que ce n’est pas moi ! J’allais lire à monsieur ma dernière lettre à ce vendeur, M. Osy, de Rotterdam, et la réplique du négociant : cela répond à tout; je vous prie de les écouter. »

Ici je demande pardon au correspondant hollandais, si l’un de nos débats sort de nos cabinets et de mon portefeuille. La circonstance m’y oblige ; mais c’est surtout pour instruire Lecointre que je copie la lettre tout entière.

MM. Osy et fils, de Rotterdam, de présent à Bruxelles.

« Paris, le 2 auguste 1792.

« Je reçois, monsieur, une lettre de mon ami qui est h Rotterdam, par laquelle j’apprends que vous avez eu des inquiétudes que je ne vous renvoyasse, pour le léger solde des armes, à M. la Haye de Bruxelles, ou que je ne cessasse de vous payer à son acquit. Si j’eusse eu des raisons pour changer de conduite, monsieur, la première chose que j’aurais faite eût été de vous en prévenir, en vous motivant, sans détour, ma nouvelle résolution : car c’est ainsi que les gens probes se conduisent.

« Loin de cela, monsieur, et malgré mes mécontentements contre la Haye et contre vous, j’ai donné l’ordre à mon ami de vous solder entièrement, sans attendre même l’arrivée de M. de la Hogue, lequel repart pour la Hollande: car il faut bien que je fasse, en homme blessé de l’injustice du gouvernement hollandais, ce que vous eussiez dû faire vous-même pour un honnête négociant qui s’est substitué si loyalement à vous, et qui vous couvre entièrement de vos risques, en ajoutant le cautionnement auquel vous vous êtes engagé, envers feu l’empereur Léopold, à ses payements de tout genre.

« Certes, monsieur, quand vous avez vendu ces armes, vous n’avez pas dû vouloir tendre un piège à votre acquéreur, en lui rejetant sur le corps tout le fardeau des embarras dont vous vous seriez facilement tiré, si l’affaire eût continué à vous être personnelle, vu le crédit que je vous sais auprès des deux puissances autrichienne et hollandaise, qui blessent sans prétexte, et pour servir leur poli -

MÉMOIRES

tique , le droit des gens et du commerce en la personne d’un négociant français, et d’une manière si outrageuse !

« Mais avant de porter mes plaintes éclatantes au tribunal de l’Europe entière contre ceux dont j’ai à me plaindre, j’ai voulu que tous intérêts d’argent de qui a traité avec moi fussent absolument soldés, afin qu’on n’eût aucun prétexte à m’opposer qui pût excuser tant d’horreurs.

« En conséquence, monsieur (et ceci vous est étranger), j’ai commencé par payer toutes les primes que chacun s’est permis de s’adjuger sur un marché où personne que vous et moi n’a sorti de sa poche un florin, pas un sou.

« Je vous ai fait payer à vous non-seulement le capital des armes, mais tous les frais de caisses, de raccommodages de fusils, ceux même de justice, dont vous ne m’avez fait donner le compte qu’après coup. Restent ceux très-considérables du cautionnement exigé ; enfin tout ce qu’il vous a plu m’imposer pour vous débarrasser vous-même.

« Mais après tant desacrifices faits pour me mettre en état de tenir mes engagements envers nos îles du golfe qui attendent ces armes, et à qui notre gouvernement n’eût pas manqué d’en envoyer des siennes, s’il n’eût pas cru devoir compter sur mon honneur et sur la foi de mes paroles, je me crois en droit de crier hautement à la vexation, et de me plaindre ouvertement du gouvernement hollandais , puis de M. la Haye et de vous, dont pas un n’a daigné dire un mot ni faire une démarche pour obtenir la levée de l’indigne embargo qu’on a mis sur mes cargaisons dans un pays qui ne fleurit que par la liberté du commerce, et qui ne rougit pas de gêner dans ses ports celui des autres nations.

« Non, vous n’agissez pas avec moi en honorable négociant, monsieur, en ne faisant aucun effort pour me faire rendre une justice que je n’aurais cessé de réclamer ici pour vous, si notre gouvernement eût été assez lâche pour vous en faire une pareille, et que vous m’en eussiez prié ! Les négociants, monsieur, ont des principes plus nobles que les faiseurs de politique. Eux seuls enrichissent les États, réparent, lorsqu’ils sont loyaux, tout le mal que font les puissances, qui ne savent rien qu’asservir, tout gêner et tout engloutir. Que Von s'étonne donc après si les peuples , indignés de se voir sous un pareil joug, font des efforts aussi terribles pour essayer de s’y soustraire !

« Mais laissons là tous les maux des nations, pour nous renfermer vous et moi dans ceux qui nous sont personnels. Vous êtes payé par moi, monsieur, et vous ne m’aidez point à faire partir les marchandises que j’ai loyalement soldées! voilà tous mes griefs et mes sujets de plainte. Vous êtes trop fin négociant, homme trop éclairé, monsieur, pour ne pas être frappé de la justice de mes reproches.

« Recevez les salutations d’un homme blessé jusqu’au vif, et qui le signe ouvertement.

<c Signé Caron Beaumarchais. »

M. Osy, messieurs, dis-je à nos deux ministres, après m’avoir écrit que nous marchons d’accord sur le reste et les frais que nous devons régler, finit sa lettre par ces mots, aussi insignifiants que s’il était grand politique :

« Je crois le mieux, monsieur, de ne pas répondre sur les traits lancés contre moi dans votre lettre. Je me bornerai à vous dire que si je peux vous être utile, je serai toujours charmé de vous prouver la considération parfaite avec laquelle j’ai l’honneur de me dire, monsieur, votre, etc.

« OSY DE ZÉQUEWART

« Rotterdam, 23 août 1792.»

M. Clavière se leva, et sortit sans dire un seul mot. M. Lebrun me dit : « M. Clavière a des soupçons; et c’est à vous, monsieur, à les détruire. Comment depuis cinq mois ces fusils n’arrivent-ils pas? — Et c’est vous, monsieur Lebrun, qui me le demandez, quand vous faites tout le contraire de ce qu'il faut pour qu'ils arrivent; quand, retenant notre cautionnement, vous n’accordez aucun appui à M. de Maulde en ses efforts! Vous connaissez son écriture : voyez ce qu’il m’écrit. » Je fouille dans mon portefeuille. — C’est bien elle, dit-il; il lit :

«Vous ne doutez pas, monsieur, de toute mon activité, de tout mon zèle... Eh bien! monsieur, je vais vous parler le seul langage digne de vous et de moi, la vérité.

« Ce gouvernement ennemi est décidé d’être

INJUSTE ENVERS NOUS TANT Qü’lL POURRA L’ÊTRE IM- PUNÉMENT, et les circonstances ne prêtent que trop à sa duplicité. En conséquence, ils sont décidés

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