A NE PAS ACCORDER L’EXPORTATION DE VOS ARMES
(Entendez-vous, monsieur Lebrun, qui feigniez de tout ignorer sur la nature des obstacles qui nous retenaient ces fusils, et qui avez lu cette lettre et vingt autres de M. de Maulde à vous, sans jamais y avoir répondu!) Je ne vois qu’un parti à prendre, celui de diviser l’objet entre plusieurs négociants et de prendre avec eux des lettres de garantie, etc. Alors vous pourrez être sûr de l’expédition, puisque les négociants hollandais ne cessent d’en obtenir pour leur compte. Voilà le moyen indiqué par les circonstances. M. Durand voudra bien me suppléer pour l’analyse; mais permettez-moi'de vous ajouter que vous ne devez pas compromettre plus longtemps vos intérêts. Vous voudrez bien raisonner de ceci avec M. de la Hogue , dont l’arsence devient BIEN LONGUE, etc. »
(M. de Maulde avait bien raison de s’en plaindre. Pendant cinq mois la Hogue ne lui rapporta aucune réponse, ni personne. Les fabricateurs d’assignats furent remis en liberté, et leur empoisonnement a re-
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commencé de plus belle! Voilà toute l’obligation que nous avons à nos ministres: interrogez M. de Maulde.)
Eh bien! dis-je à M. Lebrun , est-ce encore moi qui arrête les fusils? Tant que vous retiendrez le cautionnement commercial exigé par M. Osy , puis-je entamer un vain débat contre la politique hollandaise, débat auquel vous n’accordez aucun concours, aucun appui?
Puis-je même employer le moyen du commerce sans ce maudit cautionnement , lequel, en fin de compte, ne doit coûter à notre France qu’une commission de banque? M. Clavière et vous, vous feignez de ne pas m’entendre !
Non, ce n’est pas cette commission, ni même ce cautionnement , qui arrête l’affaire; non, c’est la sale intrigue d’un sieur Constantini et de ses associés, pour lesquels on dirait qu’on me donne tous ces chagrins, sur lesquels je vous ai écrit, qui m’out fait traîner en prison, espérant que l’on m’y tuerait, et que ma famille aux abois leur donnerait les armes pour rien, après que je ne serais plus, pour les revendre à la France bien cher!...
M. Lebrun me dit qu’il ne pouvait m’écouter plus longtemps, son audience V attendant . Je le quittai fort mécontent.
Et vous, Lecointre, qui avez lu mon épître à M. Osy , sa réponse, la lettre de M. de Maulde, il me semble qu’en tout ceci Provins , le brocanteur, ne fait pas très-grande figure! Comment prouverezvous cette phrase qu’on vous fit mettre dans votre dénonciation, que j’ai feint à Pans que le gouvernement hollandais s’opposait à l’extradition des armes ; tandis que, selon vous, c’était Provins tout seul et ses sublimes prétentions qui nous arrêtaient ces fusils, lorsqu’il n’était question de lui que dans l 'intrigue des bureaux , pour me tuer à coups d’épingle?
Mais non, Lecointre, ce n’est pas vous qui avez dit ces faussetés! trompé par des brigands, vous avez abusé la Convention nationale... Vous reviendrez de votre erreur, car on vous dit très-honnête homme !
Remis au lendemain 12 septembre au soir, devant le conseil assemblé, je m’y rendis avec mon portefeuille, celui même qui subjugua la surveillance de la mairie contre les dénonciations vagues et les clameurs des Colmar , des Larcher, des Marat et des autres. Je dis : Voilà enfin Yultimatum de mes explications! je dois les rendre convaincantes.
Deux.de mes bons amis, sentant tout mon danger, voulurent au moins m’accompagner. Moi, je dis à mon domestique : « Prends mon portefeuille noir sous ta redingote, reste dans l’antichambre; et, s’il m’arrivait un malheur, sans dire que tu es à moi, fuis vite avec le portefeuille. C’est mon honneur et ma vengeance que tu portes là sous ton bras... »
Nous arrivons : tout le conseil s’assemble. A la fin on me fait entrer. J’avance en saluant, sans rien dire à personne, et me mets près de M. Lebrun. Voyant qu’on ne me parlait pas, j’explique en peu de mots le grand objet qui m’amenait. M. Danton était assis de l’autre côté de la table ; il commence la discussion; mais, comme je suis presque sourd, je me lève, et demande pardon si je passe auprès du ministre (parce que j’entends mal de loin), en faisant, selon mon usage, un petit cornet de ma main. M. Clavière fait un mouvement. Je regarde, et je vois que le rire de Tisiphone gâtait ce visage céleste. Il trouvait très-plaisant que j’entendisse mal. Il entraîna tout l’auditoire; on rit : j’avais juré que je me contiendrais...
Nous commençâmes la discussion ; elle roula sur le cautionnement. M. Dantonme dit : « Je veux plaider la chose comme procureur. — Moi, la gagner comme avocat v, lui dis-je. M. Clavière pritlaparole, et dit : « Ce cautionnement n’était pas dans l’acte de M. de Graves: donc cet acte n’est pas le même. — S’il avait dû être semblable, répondis-je à M. Clavière, pourquoi l’eût-on recommencé? Les circonstances étaient changées : je demandais sans nul détour que l’on me rendît mes fusils ( puisqu’on m’avait prouvé quon ne s’en souciait pas), ou que l’on se soumît à des conditions raisonnables. Les trois comités réunis avec les deux ministres ont choisi le dernier parti. Ce sont ces conditions qui forment le second traité : donc il dut être différent. » M. Clavière ne dit plus rien.
M. Danton me demanda si, donnant le cautionnement, le gouvernement serait sûr d’avoir à la fin les fusils. « Oui, lui dis-je avec force, si l’on ne gâte pas vingt fois l’affaire, comme on l’a fait jusqu’à présent. »
M. Danton me dit encore : « Quand nous aurons donné le cautionnement, si les Hollandais s’obstinaient à ne pas rendre les fusils, qui nous rendra Y argent du cautionnement ? — Personne, lui répondis-je, parce que ce n’est point de l’argent qu’on doit donner de votre part, mais seulement un engagement de payer certaine valeur, si vous n’envoyez pas à l’époque déterminée l'acquit à caution déchargé, tel que le traité le comporte; qu’en second lieu, si les États de Hollande retenaient les fusils chez eux, comme il n’y aurait point d’exportation, le cautionnement tomberait de lui- même : nulle équivoque là-dessus. D’ailleurs, M. de Maulde et moi ne remettrons cet acte qu’en nous délivrant l’ordre d’embarquer nos fusils.— Mais, puisque cela est simple, reprit encore M. Danton, pourquoi ne le donnez-vous pas? — Par la raison, lui dis-je, que c’est à vous que je livre les armes, et qu’après les avoir distribuées dans nos possessions d’outremer, si l’on ne me rapportait pas Y acquit à caution déchargé, par négligence ou bien par malveillance, n’ayant aucun moyen pour vous y obliger, je payerais la valeur de ce cautionnement, et l’on se mo-
queraitdemoi. Celui qui seul a intérêt aux armes, qui en fait l’usage qu’il lui plaît, et qui seul a la faculté de faire décharger à ses îles Y acquit de ce cautionnement , est celui-là aussi qui doit seul le donner : son intérêt alors le sollicite d’être exact sur la décharge de l’acquit. »
Je vis très-bien que ce ministre ne savait rien de ce qui se passait; je le lui dis : on se fâcha. Je répondis : « Messieurs, si c’est un compte à rendre de ma conduite en cette affaire que vous exigez tous de moi, ah! je ne demande pas mieux: mon portefeuille est ici pour cela; nous la reprendrons ah ovo, et non partiellement, comme vous faites. » M. Clavière se mit encore à rire : à mon tour, je me fâchai. Il se leva, et dit en s’en allant : Je chargerai quelqu’un de suivre le tout en Hollande , et de nous en rendre bon. compte. Et moi je répondis :
« C’est me faire honneur et plaisir. » Il sortit, et M. Roland.
M. Lebrun soutint encore qu’un autre que M. la Hogue était plus propre à terminer l’affaire des fusils en Hollande, à cause de la publicité. « Ah! volontiers, messieurs, si c’est en votre nom, pour recevoir les armes avec M. de Maulde. Mais pour les livrer , non, messieurs : autre que lui ne le fera! Rappelez-vous ma grande lettre du 19 août dernier, où la question est traitée très à fond. Peut-on exiger qu’un vendeur vous fasse livrer par un autre que par l’agent de ses affaires? Il stipule mes intérêts; veillez sur les vôtres, messieurs! je veillerai, moi, sur la malveillance! chacun de nous aura fait ce qu’il doit. » M. Lebrun me répondit : « Nous en raisonnerons demain ; ces messieurs vous ont entendu.
« — Entendu, monsieur, répliquai-je : oui, sur la moindre des questions; mais, je le jure devant vous, ils ne savent rien de l’affaire : ce n’est pas ainsi qu’on s’instruit! Jamais vous ne m’avez permis d’entrer avec détail au fond de la question : il faudra donc que je l’explique à l’Assemblée nationale. J’y trouverai plus de faveur, car il ne me faut que justice. » Nous sortîmes tous du conseil.
Je prie M. Danton, de même que Roland, qui ne sont rien dans l’affaire ; je prie aussi M. Grouvelle, le secrétaire du conseil, de vouloir attester que notre séance fut telle. D’ailleurs, ma lettre du lendemain, écrite à M. Lebrun, va vous certifier, citoyens, tous les détails de la soirée. Je me mets à vos pieds pour obtenir de vous que vous la discutiez avec la plus grande attention. J’y retravaillerais dix ans, que je ne pourrais mieux y poser la question. De si terribles choses ont suivi cette lettre, qu’on ne peut trop bien la connaître.
« Monsieur,
« La séance du conseil d’hier au soir, où je fus appelé, me semblait destinée à détei miner les moyens de donner la plus prompte exécution au traite du 18 juillet sur les armes retenues en Hol-
lande. Vous n’en avez touché que le point le moins capital [le cautionnement) , et rien ne s’est fini, parce que la question n’a pas été posée de façon à faire avancer l’affaire, comme j’eus l’honneur de vous le faire observer.
« Au lieu d’agiter uniquement la question des moyens d’exécuter cet acte, on a passé le temps à examiner si l’on devait ou non en admettre une des clauses, celle du cautionnement. En sorte que je subissais une espèce d’interrogatoire sur les motifs qui avaient fait changer un traité précédent en celui-ci, ce dont il me semblait qu’on ne devait pas s’occuper, à moins qu’il ne s’agît d’éclairer ma conduite, et de porter un jugement. Alors ce n’était point partiellement, monsieur, que l’on devait m’interroger, mais bien sur la totalité, comme je l’ai offert; et j’avais là toutes les pièces qui fondent ma justification, et font éclater mon civisme.
« Mais s’il ne s’agit réellement que des moyens d’exécuter les clauses d’un traité de commerce fait librement entre les parties contractantes, tous les autres rapports, monsieur, sont étrangers à cette discussion. Les seuls qui nous rapprochent et qui intéressent la chose sont ceux de vendeur et d’acheteur.
« Comme acheteur , si le département de la guerre se croyait en droit d’écarter une seule des clauses de l’acte ; comme vendeur , je ne pouvais être tenu d’en faire exécuter aucune : car ce traité nous lie également. Donc, pour notre sûreté commune, et raisonner commercialement, nous devons nous borner à nous soumettre aux lois que l’acte nous impose, et rien de plus.
« Donc ce n’est pas, monsieur, parce 'qu’il est plus ou moins avantageux à l’acheteur de donner le cautionnement , qu’il le doit, mais parce que l’acte l’y oblige. Lorsqu’il s’agira de prouver le trèsgrand intérêt qui le fit adopter par les ministres et par les comités, je le ferai victorieusement; mais cela touche la partie civique de l’affaire, et non son aspect commercial, qui est l’exécution de l'acte. Je remplirai, messieurs, loyalement mes obligations : ne tiraillez point sur les vôtres, et je vous promets bien que notre affaire marchera enfin.
« Quel cœur français peut être froid sur un objet si important? Ce n’est pas le mien, je le jure! mes preuves ne sont que trop bien faites !
« Mais, pendant que nous discutions, il se passait dans l’antichambre la scène la plus scandaleuse sur moi. En sortant du conseil, M. Roland y a dit à quelqu’un tout haut, en répondant à une demande : Je suis là occupé d'une affaire qui nous tient depuis avant-hier, et qui ne finira point avant la fin de la guerre , celle des fusils de M. Beaumarchais. A peine, hélas! fut-il sorti, après avoir donné, sans dessein, cette nouvelle publicité à une affaire si délicate... qu’il se forma, comme au Palais-Boyal, un cri de proscription sur moi : j’y fus traité comme un malveillant à punir. L’un d’eux disait :
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Je pars demain pour la Hollande , et je la ferai bien finir ! Un autre : Il ne veut pas que ces fusil s-là entrent; depuis cinq mois lui seul les retient en Hollande! Et toutes les horreurs oüt suivi. Deux de mes amis qui m'attendaient agitèrent entre eux s’ils ne devaient point entrer, vous prier de me taire sortir par une autre issue que celle-là.
« Sur-le-champ j’ai écrit au président de la commission des armes , pour le prier de vouloir bien nommer des commissaires, négociants, gens de loi, pour éplucher sévèrement ma conduite, offrant ma tète pour otage ; et prononcer enfin qui mérite le blâme ou V éloge dans l'affaire de ces fusils : car je puis être déchiré par les bacchantes, comme Orphée, avant que les armes arrivent, et elles n’arriveraient jamais !
« Terminons donc, monsieur, je vous en supplie, la partie commerciale de l’acte, pendant que j’en justifierai, devant un comité sévère , l’esprit, pour la troisième fois depuis qu’il a été conçu; je ne puis plus soutenir l’état où cette affaire me met.
Monsieur,
« Votre, etc., etc.
« Signé Caron Beaumarchais.
« Ce 13 septembre 1792. »
J’écrivis le soir même au comité des armes; je sentais, à l’éclat qui s’était fait sur moi, à l’hôtel delà Guerre, pendant que j’étais au conseil, que mon danger était très-imminent rj’avaislepoignard sur la gorge. Mon mémoire fut remis le lendemain matin 14 septembre.
Beaumarchais à la Commission des armes.
« Monsieur le président,
« Le nom du comité auquel vous présidez m’annonce que mon affaire des fusils de Hollande est spécialement de son ressort. Depuis cinq mois, à peine puis-je me faire écouter de quelqu’un, pour mettre à fin l’affaire la plus intéressante au salut de notre patrie. De ce que ces armes n’arrivent point, les ignorants du fait, surtout mes ennemis, concluent que c’est moi seul qui les arrête , tandis que j’ai la preuve en main que peut-être moi seul j’ai fait mon devoir de patriote actif et de grand citoyen dans cette interminable affaire.
« Pendant que les nouveaux ministres sont occupés, monsieur, de sa partie commerciale, et ne peuvent donner leur temps à l’examen sévère de ma conduite, dont ils ne voient que des points, sans être à même d’en parcourir, d’en juger la série entière, j’ai l’honneur de vous prévenir qu’il importe également au salut public et au mien que ma conduite soit épluchée par des commissaires éclairés, des négociants, des gens de loi , à moins qu’il ne vous convienne, monsieur, et au comité, de m’entendre; ce qui marcherait plus au but, qui est V arrivée des fusils.
« Je demande une attestation de civisme et de
pureté qui assure mon existence, et j’offre ma tête en otage, si je ne prouve pas que je l’ai méritée par les plus grands efforts qui puissent honorer un Français.
« Si vous me refusez, monsieur, je puis être égorgé, comme j’ai dé /à manqué de l'être trois fois pour cette affaire. Ma mort n’est bonne à rien; ma vie peut être encore utile, puisque sans elle vous n’obtiendrez jamais les soixante mille armes que l’on nous retient en Hollande.
« Je sifîs avec un grand respect,
« Monsieur,
« Votre, etc.
« Signé Caron Beaumarchais.
« Paris, ce 13 septembre 1792. »
Voilà ce que, dans son rapport, mon dénonciateur appelle écrire bassement sur l'affaire. Citoyens, j’avais cru que la rigueur contre soi-même était fierté et non bassesse! Mais on l’avait tellement égaré, que je ne veux plus me fâcher d’aucune chose qu’il ait dite.
La commission des armes me répondit catégoriquement le 14 sur ma demande, et sans perdre un seul jour. — Ha! ha! me dis-je, ces messieurs procèdent autrement que le pouvoir exécutif! Ils ont la bonté de répondre; enfin, l’on sait comment on marche. Voici la lettre que j’en reçus :
« Paris, le f4 septembre 1792, l’an IY de la liberté et le 1er de l’égalité.
« La commission des armes, qui a reçu votre lettre du 13 courant, désirerait, monsieur, pouvoir vous entendre ce soir sur votre affaire des fusils de Hollànde; mais il convient préliminairement que vous présentiez une pétition à l’Assemblée nationale, qui la renverra à celui de ses comités qu’elle jugera convenable, et probablement ce sera à la commission des armes : alors, monsieur, vous pouvez compter qu’elle conférera d’autant plus volontiers avec vous sur l’opération dont vous l’entretenez, qu’elle espère trouver dans le résultat des éclaircissements, et que vous pourrez lui donner Foccasion de rendre un nouvel hommage à votre patriotisme.
« Les membres de la commission des armes,
« Signé Maignete, Bo, etc. »
J’envoyai sur-le-champ la pétition suivante à l’Assemblée nationale :
« Monsieur le président,
« Une affaire immense, entamée pour offrir à la France un grand secours d’armes étrangères, en souffrance depuis longtemps, exige en ce moment une discussion aussi sévère que discrète. Lapublicitê lui nuirait. Le pétitionnaire vous supplie, monsieur le président, de vouloir bien renvoyer cette discussion au comité, aussi juste qu’éclairé, nommé la commission des armes.
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« il vous prie d’agréer l’hommage de son profond respect.
te Signé Caron de Beaumarchais.
« Ce 14 septembre 1792. »