Ce qui suit a été composé depuis mon retour à Paris
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l’achat et de l’arrivée des armes; qu’il se manifeste bien clairement par ce traité l’intention de ne point procurer d’armes, mais seulement de se servir de ce prétexte pour faire des bénéfices considérables et illicites , avec la certitude que ces armes ne parviendront pas ; que les stipulations ruineuses qui constituent la totalité de l’acte du '8 juillet dernier doivent être réprimées avec sévérité :
Art. 1er. Le marché passé le 3 avril dernier à Beaumarchais par Pierre Graves , ex-ministre de la guerre, et la transaction faite le 18 juillet suivant entre Beaumarchais , Lajard et Chambonas , sont annulés: en conséquence, les sommes avancées par le gouvernement à Beaumarchais , en. exécution desdits traités, seront par lui restituées.
2. Attendu la fraude et la connivence criminelle qui régnent, tant dans le marché du 3 avril que dans la transaction du 18 juillet dernier, entre Beaumarchais , Lajard et Chambonas , Pierre-Augustin Caron, dit Beaumarchais, sera mis en état d’accusation.
3. Pierre-Auguste Lajard , ex-ministre de la guerre, et Scipion Chambonas , ex-ministre des affaires étrangères, sont et demeurent, avec Beaumarchais, solidairement responsables, et par corps, des dilapidations résultantes desdits traités ; et ils seront tenus de répondre sur ces articles, ainsi que sur ceux pour lesquels ils ont été décrétés d’accusation : en conséquence, le pouvoir exécutif est et demeure chargé d’en faire le renvoi devant les tribunaux.
Certifié conforme à l’original.
OBSERVATIONS DE l’àCCUSÉ.
Certes la Convention, partant d’un rapport travaillé sur des notions si frauduleuses, et les prenant toutes pour vraies, ne pouvait juger autrement, sinon qu’elle aurait pu me mander à sa barre et m’entendre dans mes défenses ; surtout ne pouvant ignorer que les comités militaire et des armes, après m’avoir sévèrement écouté sur la même affaire en septembre, par ordre exprès de V Assemblée, m’avaient donné tout d’une voix une attestation de civisme la plus honorable possible, finissant par ces mots : que j’avais mérité la reconnaissance DE LA NATION.
Et si la Convention eût daigné me mander, j’aurais pressé l’accusateur; le débat eût tout éclairci; l’on eût jugé l’homme et la chose; tous nos fusils seraient en France ; nos ennemis ne riraient pas de nous, des tromperies que l’on vous fait, de la façon dont on vous mène; on n’eût point ruiné le crédit d’une bonne maison de commerce, et mis au désespoir une famille entière, dont nulle justice aujourd’hui ne peut réparer le malheur! Voilà ce qui fût arrivé.
Discutons le décret dicté au citoyen Lecointre : c’est ainsi qu’on éclaire la religion de ses juges.
le décret (préambule).
La Convention, considérant que le traité du 1 8 juillet est le fruit de la collusion et de la fraude...
l’accusé.
La collusion de quoi ? et la fraude de qui? des trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douze, dont j’ai cité l’avis entier dans la troisième époque de ce compte rendu ; lequel avis seul a guidé deux timides ministres, qui n’osaient rien prendre sur eux: traité dont pas une clause ne s’écarte de cet avis, sinon à mon désavantage, puisque les comités prescrivent qu’on me donne toutes sûretés pour la rentrée de mes deniers, et même exigent que les armes me soient payées sans nul délai, si les ennemis les enlèvent dans une guerre contre notre commerce! Or, ces sûretés convenues étaient bien le dépôt de la somme chez mon notaire. Le traité fait, ma sûreté a été retranchée de l’acte par une collusion bien prouvée contre moi ( c’est ici que ce mot s’applique), sous prétexte de pénurie au département de la guerre. (Lisez la fin de ma troisième époque.)
LE DÉCRET (préambule).
Que ce traité , en anéantissant celui du 3 avril précédent, a enlevé au gouvernement français toutes les sûretés qui pourraient répondre de l'achat et de l'arrivée des armes...
l’accusé.
Il y a ici une profonde ignorance des faits : ce fut le contraire qui arriva , car le premier traité ne m’imposait qu’un dédit de cinquante mille francs si, par obstacles de mon fait, partie des armes n’arrivait pas au temps prescrit par le traité. Et toute ma seconde époque est employée à bien prouver (par pièces que les ministres ont dû remettre au dénonciateur) que le ministère d’alors, et Clavière et Servan, excepté Dumouriez, ont toujours refusé le plus léger concours pour faire lever l’embargo mis par les états de Hollande sur l’extradition des fusils, me laissant dédaigneusement maître absolu de disposer des armes. Et ma troisième époque entière prouve, jusqu'à satiété, que, loin que le second traité ait enlevé à la nation les sûretés qui pouvaient répondre que les armes seraient achetées et arriveraient dans ses poids,
Il fut, au contraire, prouvé aux trois comités réunis qu’elles étaient, depuis plus de trois mois, achetées et payées par moi pour la France exclusivement.
Il fut prouvé aux comités que j’aurais eu, comme négociant, un avantage à rompre le traité d’avril, pour vendre ces armes ailleurs; que, loin de le vouloir, en bon citoyen que je suis, je donnai au contraire tous les moyens de le consolider , sans augmenter le prix des armes, en accroissant les sûretés.
Il fut prouvé aux comités qu’au lieu d un seul dédit de cinquante mille francs que contenait 1 acte
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du 3 avril, lequel dédit n’était plus d’aucun poids dans des marchés d’une telle importance, quand même on n’eùt eu nul égard aux preuves accumulées que les obstacles n’étaient point de mon fait, les avantages immenses que je refusais en Hollande, et mes offres finales de consolider ces refus en m’expropriant sur-le-champ [ce sur quoi je fus pris au mot), donnaient à notre gouvernement toutes les sûretés raisonnables que l’honneur, le patriotisme et un grand désintéressement pouvaient offrir à la nation.
Cependant, aujourd’hui, je suis dénoncé , outragé , décrété , discrédité, ruiné, positivement pour le fait qui me valut alors les plus honorables éloges de la part des trois comités ! Non, vous n’avez pas composé ce rapport , citoyen Lecointre , car vous êtes un honnête homme.
le décret (préambule).
Qu’il se manifeste bien clairement par ce traité l'intention de ne point procurer d’armes , mais seulement de se servir de ce prétexte pour faire des bénéfices considérables et illicites , avec la certitude que ces armes ne parviendront pas, etc.
l’accusé.
Certes je l’aurais eue, la certitude entière que les fusils ne vous parviendraient pas, si j’avais pu prévoir alors que les ministres d’aujourd’hui, funestes à la chose publique, rentreraient dans leurs places avant le traité consommé! Mais, dans ce cas, pour un million de plus, je n’aurais pas signé le fatal traité de juillet.
Non, ils ne l’ont pas lu, ce traité qu’ils font accuser! Comment feraient-ils dire que le traité nous manifeste l’intention de ne point procurer d’armes, lorsqu’il est clair que je m’y exproprie, offrant délivrer à l’instant les fusils achetés et payés; lorsque je n’y demande, pour son net accomplissement, que le cautionnement déjà donné par Burnou * riez, refusé d’acquitter pour la nation française par Hoguer, Grand , nos banquiers d’Amsterdam (tous les genres d’insultes, nous les avons reçus dans ce pays) : lequel fatal cautionnement, constamment retenu depuis par tous nos ministres actuels, a été le fourbe moyen dont ils se sont servis pour essayer de me ravir ces armes, par leur Constantini, par mon emprisonnement, par mon inutile voyage, afin de vous les vendre au prix qu’ils voudraient...? Si je n’ai pas prouvé cela, rien n’est prouvé dans mon mémoire.
Et quant aux bénéfices que Lecointre appelle illicites, et qu’il m’accuse d’avoir faits, ma troisième époque n’a que trop bien prouvé: 1° que je n en voulus point, étant trop méprisables auprès de ceux que je vous sacrifiais: je ne vendais point mon civisme! 2° que rien n’empêchait d’annuler même l’intérêt commercial, en me payant comptant, quand je m’expropriais, quand je ne cessais de le
dire et de le demander ; au lieu de me remettre à la fm de la guerre , qui aurait pu durer dix ans et ruiner toutes mes affaires; et quand, pour comble d’ineptie , les rédacteurs du citoyen Lecointre m’attribuent tous ces bénéfices, dont je n’ai pas touché un sou, que je méprise presque autant que leur inepte méchanceté.
le décret (art. 1er).
Le marché passé le 3 avril dernier à Beaumarchais par Pierre Graves... et la transaction faite le [S juillet suivant entre Beaumarchais, Lajard et Chambonas, sont annulés, etc.
l’accusé.
Quoi ! tous les deux ? Il résulte pourtant du préambule et de l’article 1er cette contradiction manifeste , que vous annulez le traité du 18 juillet, parce qu’il ôte, dites-vous, toutes les sûretés contenue s dans le premier acte, que les armes seraient achetées et livrées ! sûretés apparemment dont vous faisiez grand cas! Mais le traité du 3 avril, qui vous donnait ces sûretés, pourquoi donc le détruisez-vous? pourquoi vous le fait-on détruire? Vous n’en savez rien, citoyen ! Je m’en vais vous apprendre, moi, le secret qu’ils vous ont caché. C’est qu’il leur reste un fol espoir de m’amener encore, à force d’embarras, à leur céder ces armes à vil prix : car, maintenant que je suis décrété (bien pis, si je suis égorgé), ils ne donneront plus sept florins huit sous de mes armes. Mais, fussé-je réduit à les jeter dans l’Océan, ils n’en auront pas une seule ! Sans doute on va tâcher de vous faire nettoyer cette battologie dans votre second article, car on ne comprend rien à celui-ci.
le DÉCRET (art. 2).
Attendu la fraude et connivence criminelle qui régnent, tant dans le marché du 3 avril que dans la
transaction du 18 juillet dernier P. -A. G., dit
Beaumarchais, sera mis en état d’accusation.
l’accusé.
Donc, s’il n’y a ni fraude ni connivence, il faut rapporter le décret ! Ici je n’ai qu’un mot à dire. Bans cette connivence entre trois ministres et moi [triste fait qu’ils ont inventé, ou que l’on vous a fait méchamment présumer; dont vous n'avez aucune preuve et ne savez pas un seul mot), pourquoi oubliez-vous les trois comités réunis, diplomatique, militaire et des douze? Ne vous ai-je pas déclaré, ne vous ai-je pas bien prouvé, par ma troisième époque, qu’ils furent nos complices dans l’acte du 18 juillet; et non-seulement nos complices, mais nos maîtres, et plus criminels que nous tous, si quelqu’un de nous l’a été? ' Pourquoi donc les oubliez-vous? Avez-vous deux poids, deux mesures?
Pourquoi oubliez-vous, dans votre proscription sur le traité du 3 avril, le comité militaire d’alors? Vous avez eu la preuve qu’il fut complice de Pierre
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Graves (si même vous n’en étiez pas) ; et cette preuve, a voici : Lorsque Chabot me dénonça, avec autant de justice que de justesse, comme ayant , disait-il, cinquante mille fusils dans mes caves, vous vous rappelez bien que Lacroix répondit : Nous savons ce que sont ces armes; on nous en a communiqué le traité dans le temps ; il y a trois mois quelles Sont livrées au gouvernement. Et ce fut ce qui me sauva du pillage et du massacre!
Tout fut donc déféré alors à ce comité militaire ! Ce comité fut donc aussi complice et delà connivence du ministre Graves et de moi? Et cependant vous l’oubliez en dictant mon accusation! cela n’est ni conséquent, ni exact, ni juste : donc un autre a fait le décret! Vous êtes plus fort que cela dans tout ce que j’ai vu de vous, ou vous avez, Lecointre, deux poids, deux mesures.
le décret (art. 3).
Pierre-Auguste Lajard et Scipion Chambonas sont et demeurent , avec Beaumarchais, solidairement responsables, et par corps, des dilapidations résultantes desdits traités, et ils seront tenus de répondre sur ces articles, etc.
l’accusé.
J’ai déjà répondu pour eux, moi qu’on nomme partout l’avocat des absents ! et je souhaite que vos ministres se tirent de la connivence, de la fraude Constantinienne , aussi bien que MM. de Graves, Lajaid et Chambonas se sont disculpés de la mienne : je l’apprendrai avec plaisir.
Or, sur ce point de dilapidations commises que vous établissez, Lecointre , avec tant de sévérité, et sur lequel vous nous rendez solidairement responsables, et par corps, les deux ministres et moi ne demandons point de quartier ; mais vous daignerez nous apprendre quelles sont ces dilapidations Car, puisque vous les attestez à la Convention nationale, vous devez au moins les connaître, et vous y êtes condamné.
1° Mais je vous ai prouvé que je n’ai jamais rien touché du département de la guerre, que cinq cent mille francs d’assignats, en avril, qui perdaient quarante-deux pour cent, réduits en florins de Hollande, seule monnaie dont je pusse me servir, et qui ne rendirent pas deux cent quatre-vingt-dix mille livres; pour la valeur desquels j’ai déposé, même me suis exproprié de sept cent quarante-cinq mille livres de contrats du gouvernement, et garantis, par vous, de la nation à la nation, dont vous avez encore à moi les deux cent quarante-cinq mille livres excédant les cinq cent mille livres reçues. Jusqu’à présent je ne vois pas que vous soyez dilapidé, ayant plus de dix mille louis à moi, sur lesquels je n’ai rien à vous. Ce n’est donc point sur ce fait-là que vous m’avez fait décréter comme un vil dilapidateur?
2° Je vous ai bien prouvé, par mes trois der-
nières époques, que de toutes les clauses qui liaient envers moi le département de la guerre dans l’acte du 18 juillet..., aucune n’a été exécutée. Quelle dilapidation pourrait s’en être suivie de la part de qui n’a rien reçu? Ce n’est donc point encore, mon dénonciateur, sur ce fait que vous m’accusez?
3° Dans ce traité, pour m’engager à souffrir qu’on ne me payât qu’à la fin de la guerre (vraie proposition léonine) des fusils que j’avais bien payés comptant, que j’allais livrer à l’instant à M. de Maulde , qu’on avait choisi pour en faire la réception, l’on s’engage de me payer cent mille florins à compte de la dette. On me tourmente, je résiste. Vauchel insiste , les ministres me pressent, je me rends; on m’accable decompliments!... On n’a pas payé un florin ! Qui de vous ou de moi, je vous prie, est dilapidé dans ce traitement de corsaire? Ce n’est donc pas non plus ce fait-là qui me rend coupable? Peut-être enfin le trouveronsnous!
4° Pour obtenir de moi que je renonce au dépôt, arrêté par les comités mes complices, de la somme entière des armes, qui devait être fait sur leur avis chez mon notaire, on m’offre dans ce même traité deux cent mille florins comptant , au lieu de cent. On me presse, on me trouble, on me prend sur le temps; on l’exécute malgré moi, en faisant recommencer l’acte!... On ne m’a rien payé des deux cent mille florins. La dilapidation tombe-t-elle sur vous ou sur moi, qui perdis mes sûretés sans aucun dédommagement? Que dites-vous, ô citoyen Lecointre? Ce n’est donc pas encore de ce fait-là que vous parlez dans votre attaque? Cependant je suis décrété ! Avançons dans la caverne où je porte le flambeau.
5° Cet acte assure que l’on va me compter quatre mois échus d’un intérêt commercial que l’on substitue, malgré moi, à mon payement que je demande! On me fait un fort grand mérite de vaincre ici mes répugnances. Je me laisse aller, je consens Jamais on n’en a rien payé, quoique vous
ayez attesté dans votre dénonciation que j’ai reçu soixante-cinq mille livres pour l’objet de ces intérêts! Je cherche en vain la dilapidation dont vous nous rendez responsables par corps, et pour laquelle, dites-vous, je dois être à l’instant mis en état d’accusation. Je vois au contraire que c’est moi qui suis trompé, berné, dilapidé, n’ayant rien reçu de personne. Peut-être entendez-vous parler d'un autre fait dans le décret? Nous allons les parcourir tous.
6° Cet acte me promet le remboursement de mes frais depuis l’instant où la nation se reconnaît propriétaire... Jamais je n’en ai eu un sou! Sur cet objet, comme sur tous les autres, la dilapidation est mince, et pourtant je suis décrété pour avoir dilapidé! Mais sans doute à la fin quelqu’un nous apprendra sur quelle dilapidatio?i on a fait porter le décret dont je demande le rapport!
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7° Cet acte oblige expressément, sur le vœu positif des trois comités réunis , le département des affaires étrangères à me remettre sur-le-champ un cautionnement nécessaire de cinquante mille florins d’ Empire, et sans lequel je déclarais que le reste était inutile. On en convient, on s’y engage... Jamais on ne l’a effectué, pour vous mieux ravir ces fusils! Quand on aurait des yeux de lynx, je défie que l’on voie ici d’autre dilapidation qu'une insultante moquerie des ministres à mon égard , que fai soufferte trop longtemps, et dont ce décret est la fin. Ce n’est donc point encore sur ce fait-là, monsieur, que porte mon accusation?
8° Vous avez vu , ô citoyens , l’acharnement prouvé que le conseil exécutif actuel a mis à retenir constamment ce cautionnement , pour m’empêcher de rien finir! Vous avez vu que, par cette manœuvre, ils ont espéré me lasser, et que leur homme aurait mes armes. Mes fonds sont là depuis dix mois, mes revenus sont arrêtés, trois gardiens sont dans ma maison, tous les genres d’insultes m’ont été prodigués par l’exécuteur de ces ordres; mes amis me croient perdu, tout cela fait mourir de honte, et seul je suis dilapidé ! Heureusement pour le décret que tout n’est pas examiné ! Il faudra pourtant à la fin que j’aie dilapidé la nation sur quelque chose, puisqu’on me condamne, et par corps, à rapporter ce que j’ai pris !
9° Cet acte oblige encore M. de la Bogue, mon ami, qui n’est point maréchal de camp, malgré Vache le ministre et malgré son commis , d’aller pour moi livrer à M. de Maulde, lequel est maréchal de camp, tous les fusils qui, par cet acte, appartiennent à la nation, que j’ai payés pour elle, et qu’elle ne m’a point payés, quoiqu’on fût très-pressé de les avoir alors.
Vous avez vu avec quelle infernale astuce, pendant ma quatrième époque, ce ministère actuel a empêché la Bogue de partir pour la Baye, en supposant un ordre de l’Assemblée nationale, lequel n’a jamais existé.
Vous avez vu comment ce ministère, malgré mes cris et mes menaces, a forcé mon ami de demeurer en France, de son autorité privée, depuis le 24 juin qu’il est sorti de la Hollande, jusqu’au 12 octobre qu’il y est rentré avec moi ( quatre mois de perdus ), sans argent de la France, et sans cautionnement, forcé de fondre, pour partir, j usqu’à mes dernières ressources !
Vous avez vu comment ils profitent de mon absence pour me faire décréter d’accusation sur des dilapidations inventées dont il n'y a pas de vestiges , si ce n'est moi, qui suis dilapidé ; comment ils envoient un courrier pour qu’on m’amène garrotté, pour que je sois tué en route, et ne puisse les accuser! Ce ne peut être enfin sur tout ce mal que l’on m’a fait, que Lecointre me croit coupable. Disons ce qui est bien prouvé. On l'a trompé indignement: voilà le vrai mot de l’énigme.
10° Cet acte me donnait enfin, au nom des trois comités réunis, de grands éloges sur mon civisme et sur mon désintéressement. Deux autres comités, depuis émerveillés de ma patience, m’en ont décerné de plus grands, déclarant, signant tous, que j’ai mérité dans ceci la reconnaissance de la nation ; ils ont même exigé du ministre Lebrun, qui a vu leur attestation, quil me mît en état de partir surle-champ pour faire arriver les fusils. Ce ministre le leur promet, m’abuse... ou ne m’abuse point, par son langage obscur, par ses fausses promesses ; il est six semaines sans m’écrire; enfin il joint à l’ironie de sa moqueuse lettre en Hollande la lâche atrocité de me faire dénoncer en France; et, pour qu’il ne reste aucune trace des éloges qu’on m’a donnés, il fait transformer ces éloges en injures les plus grossières! Ainsi l’on m’a dilapidé même sur la partie morale de l’affaire : et pourtant je suis décrété, pendant que ce ministre est libre!
J’ai épuisé les incidents et toutes les clauses du traité. Daignez donc maintenant nous instruire, 6 Lecointre, de quelles dilapidations deux ministres et moi nous devons répondre par corps? pour quelles dilapidations je suis accusé, décrété? pourquoi les scellés sont chez moi, mes possessions saisies, ma personne en danger, et ma famille au désespoir? Et si vous ne pouvez le faire, soyez assez juste {et j’y compte ) pour solliciter avec moi le rapport de l’affreux décret ! Est-ce trop exiger de vous ? Reconnaissez-vous à ce trait le vieillard que j’ai comparé au bonhomme la Mothe-Boudart? Il pardonna une brutale insulte, et moi j’oublie une funeste erreur. Mais son jeune homme la répara... Vous la réparerez aussi.
Le vrai résultat de ceci, c’est que la nation a depuis un an sept cent cinquante mille francs à moi , AVEC LES intérêts qu’ils portent ; que je n' ai pas un sou à elle; que je n'ai jamais demandé , exigé ni reçu de personne cinq cent mille francs d'indemnité, comme ou a eu l’audace de vous le faire avancer dans votre dénonciation, pas plus qu’une autre indemnité sur la perte des assignats, comme on vous l’a fait dire aussi pour mieux indigner contre moi et la Convention et le peuple, sur le nouvel égarement duquel on comptait bien pour me faire périr ! Et cependant, monsieur, pour ces dilapidations que nos ministres ont rêvées, dont aucune n’a existé, si ce n’est celle que je souffre , pendant plus de trois mois les scellés ont été chez moi; mon crédit est dilapidé; ma famille est dans les sanglots; j’ai dû être égorgé cinq fois; ma fortune est allée au diable, et j’étais prisonnier à Londres, parce qu’après avoir fait renoncer la Convention à mes fusils, et lui avoir fait dire qu’elle ne voulait plus en entendre parler (ce qui a, tristement pour nous, réjoui les ennemis de la France), les sages et conséquents ministres qui les arrêtaient en Hollande et vous en privaient sciemment, tant que ces armes vous appartinrent, ô citoyens législateurs, les y en-
voient militairement réclamer, et qui pis est , en votre nom, sitôt qu’elles ne sont plus à vous, à linstant même ou Ion vous y fait renoncer... Dans l’histoire du monde et des fatals ministres, on ne voit nul exemple d’un désordre de cette audace, d’une aussi grande dérision, d’un si moqueur abus de la puissance ministérielle : d’où mes créanciers effrayés m’ont regardé comme perdu, comme sacrifié sans pudeur, et m’ont arrêté pour leur gage!
Je passe sous silence, ô citoyen Lecomte e, la façon plus qu’étrange dont on vous a fait m’outrager, vous qu’on dit un homme très-humain, parce que personne n’ignore qu’m plaidant , de fortes injures ne sont que de faibles raisons !
Je laisse de côté les dilapidations des acheteurs favoris de nos ministres en Hollande, qui n’ont pas un rapport direct àl’affaire de mes fusils, ainsi que ce qui tient aux fabricateurs d’assignats, que ces mêmes ministres ont laissés échapper des prisons d’Amsterdam , où M. de Maulde les tenait, et pour l’arrestation desquels j’avais prêté des fonds à cet ambassadeur, qu’on y laissait manquer de tout; lesquels faussaires si dangereux n’ont pas cessé depuis d exercer contre nous ce genre d’empoisonnement, le plus grand mal qu’on pût faire à la France! faute par ces ministres d’avoir jamais à ce sujet répondu aux dépêches de notre ambassadeur; faute de lui avoir jamais envoyé un courrier, ni sur cette affaire importante, ni sur aucune autre de celles dont sa correspondance est pleine, excepté néanmoins l’important courrier de Lebrun, qui eut ordre de crever tous les chevaux sur la route pour me faire arrêter à la Raye, moi qui les avais prévenus que j’allais partir pour Paris , et porter enfin la lumière à la barre de la Convention sur leur ténébreuse conduite! Et je n’en dis pas plus ici, parce qu’il sera temps, quand on m’interrogera, de poser sur ces faits des choses plus avérées que toutes les horreurs dont ils m’ont accablé.
Je résume ce long mémoire, et vais serrer en peu de mots ma justification, maintenant bien connue.
Ma première époque a prouvé que, loin d’avoir acheté des armes pour les vendre à nos ennemis et tâcher d en priver la France , comme j’en étais accusé, j ai soumis au contraire le vendeur aux plus fortes peines, si l’on en détournait une seule pour quelque usage que ce fût;
Que, loin d’avoir voulu donner à ma patrie des armes de mauvaise qualité , j’ai pris toutes les précautions pour qu’elles fussent de bon service, les ayant achetées en bloc et les soumettant au triage ;
Que vous n’en avez jamais eu d’aucun pays à si bas prix; que le traité fut fait par M. de Graves, de concert et d’après Vavis du comité militaire d alors, et que j’ài déposé sept cent quarante- cinq mille livres en contrats viagers qui me rapportaient neuf pour cent d'intérêts, que vous avez gardés | aussi, contre cinq cent mille francs d’assignats qui j
perdaient quarante-deux pour cent, ne donnaient aucun interet, et ne m’ont pas rendu cent mille écus nets en florins.
Ma seconde époque a prouvé que tous nos ennemis, instruits par la perfidie des bureaux , ont fait mettre en Hollande un insultant embargo sur ces armes; que j ai fait mille efforts auprès de nos ministres {qui se disaient tous patriotes ) pour parvenir à le faire lever ; que mes efforts ont été vains.
Ma troisième époque a prouvé que, demandant enfin une solution quelconque aux deux ministres et aux trois comités , qui me permît de vendre mes fusils, s il était vrai que l'on rien voulût plus, les trois comités réunis ont rejeté l'offre que je faisais de reprendre mes armes ;
Qu’ils ont fixé eux-mêmes les clauses du marché qui les assuraient à la France ; qu’ils m’ont su un gré infini du grand sacrifice d’argent que j’ai fait de si bonne grâce pour que ces armes vous parvinssent, me soumettant, contre mes intérêts, à tout ce qu’ils ont cru avantageux à la nation ;
Qu à 1 exécution du traité toutes les clauses en ont été éludées contre moi ; que j’ai tout souffert sans me plaindre, parce qu’il s’agissait du service de la nation, à qui je dois le pas sur moi.
Ma quatrième époque n’a que trop bien prouvé qu’après avoir perdu cinq mois et usé huit à neuf ministres sans obtenir aucune justice, au grand dommage de mon pays , j’ai vu que le mot de 1 énigme était que les nouveaux ministres voulaient que mes armes passassent dans les mains de leurs affiliés, pour les revendre à la nation à bien plus haut prix que le mien ; et que, sur mon refus de les céder à leurs messieurs pour sept florins, huit sous la pièce, on m'a fait mettre à l'Abbaye, où l’on m’a renouvelé ces offres avec promesse de m’en faire sortir, muni d’une belle attestation, si j’entendais à leurs propositions ; à l'Abbaye, où, sur mes refus obstinés, j’eusse été massacré, dans la journée du 2 septembre, sans un secours étranger aux ministres, qui m’arracha de cet affreux séjour et me ravit à leurs projets de mort.
Ma cinquième époque a prouvé que Lebrun, Claviëre et autres avaient fait arrêter en France M. de la Hogue, mon agent (chargé par le traité d’aller livrer les fusils à M. de Maulde ), pour que rien ne pût s’achever si je ne cédais pas les armes à leur ami privilégié; qu’irrité de ces viles intrigues, j’en ai porté mes plaintes à Y Assemblée nationale, qui a fait ordonner au ministre Lebrun de me mettre en état de partir sous les vingt-quatre heures avec tout ce que le traité exigeait, pour nous faire arriver les armes;
Que ce ministre l'a promis et s’y est engagé; qu’il m’a fait perdre encore huit jours, m’a fait partir sans me remettre ni fonds ni cautionnement, sous des promesses insidieuses qui n’avaient d’autre but que de m’écarter de la France pour
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amener la catastrophe, si je m’obstinais au refus des offres de leur acheteur qu’ils envoyèrent en Hollande ; de me les renouveler encore par l’organe de notre ambassadeur, dont j’invoque le témoignage.
Ma sixième époque a prouve qu’ayant prie M. de Maulde de leur montrer tout le mépris que j’avais pour leurs offres, certains qu’ils ne gagneraient rien ni sur moi ni sur mes fusils, ils m’ont fait accuser, décréter par Lecointre à la Convention nationale, ont dépêché le seul courrier qu’ils eussent envoyé en Hollande depuis que M. de Maulde y était, pour m’y faire arrêter;; espérant bien qu avec les torts qu’ils m’avaient prêtés à Paris , d être en commerce avec Louis XVI, je n’arriverais pas vivant, et que leur exécrable intrigue n'y serait jamais découverte ; et qu’enfin, après moi, ils obtiendraient pour rien, de tous ceux qui me survivraient, mes fusils, pour les revendre à onze ou douze florins, comme ils ont fait ou voulu faire des détestables fusils de rempart de Hambourg, que M. de Maulde avait rejetés au prix de cinq florins, et que j’ai rejetés de même. Interrogez M. de Maulde.
Heureusement un dieu m’a préservé! j’ai pu me faire précéder par ces défenses, que j’ai suivies. Mes sacrifices ont été faits pour obtenir la liberté de quitter ma prison de Londres, quoique depuis un mois je ne fusse plus au Ban du Roi. Je suis parti à l’instant pour Paris, je m’y suis rendu à tous risques; ma justification étant mon précurseur, j’ai dit ; Je ne cours plus celui d’être déshonoré, je suis content. Si je péris par trahison, ce n’est qu’un accident de plus; la lâche intrigue est démasquée : c'est encore un crime perdu.
O citoyens législateurs, je tiens ma parole envers vous! Après cet historique lu, jugez-vous que je sois un traître, un faux citoyen, un pillard? Prenez mes armes pour néant, je vais vous en passer le don ruineux.
Trouvez-vous, au contraire, que j’aie bien établi la preuve de mes longs travaux pour vous procurer ces fusils au prix d’un loyal négociant , avec tous les efforts d’un très-bon citoyen? trouvezvous que les vrais coupables sont mes lâches accusateurs , comme je vous l’ai attesté? faites-moi donc justice, et faites-moi-la prompte: il y a un an que je souffre et mène une vie déplorable !
Je vous demande, citoyens, le rapport du décret que l’on vous a surpris ; une troisième attestation de civisme et de pureté (vos comités m’ont donné les deux autres); mon renvoi dans les tribunaux, pour les dommages et intérêts qui me sont dus par mes persécuteurs.
Je ne demande rien contre le citoyen Lecointre. Ah ! je l’ai vu assez depuis mon arrivée en France, pour être bien certain que le fond imposteur, la forme virulente de ce rapport ne furent jamais son ouvrage. En me voyant, il a bientôt senti qu’il ne faut point peindre les hommes avant de
les avoir connus ; que l’on s’expose à les défigurer, en se laissant conduire la main. J’ai vu sa profonde douleur sur le désordre affreux qui règne, et sur les dilapidations que nos ministres ont laissé faire dans les fournitures des troupes que l’hiver vient d’accumuler ! J’ai lu le terrible rapport qu’il vient d’écrire et d’imprimer sur ces dévastations, capables de dévorer la république; et je suis beaucoup moins surpris qu’aigrissant son patriotisme et l’abusant par des horreurs qu'il n’a pas pu approfondir, on l’ait facilement porté à se rendre un crédule écho des mensonges ministériels sur l’affaire de ces fusils. C’est son amour pour la patrie qui égara son jugement. Il a servi sans le savoir la vengeance des scélérats qui n’ont jamais pensé que, sauvé de leur piège, échappant au fer meurtrier, je viendrais courageusement leur arracher le masque à votre barre.
Je fus vexé sous notre ancien régime; les ministres me tourmentaient : mais les vexations de ceux-là n’étaient que des espiègleries auprès des horreurs de ceux-ci.
Posons la plume enfin : j’ai besoin de repos, et le lecteur en a besoin aussi. Je l’ai tourmenté, fatigué..., ennuyé: c’est le pis de tout. Mais, s’il* réfléchit, à part lui, que le malheur d’un citoyen, que ce poignard qui m’assassine est suspendu sur toutes les têtes et le menace autant que moi, il me saura gré du courage que j’emploie à l’en garantir, lorsque j’en suis percé à jour!
O ma patrie en larmes! ô malheureux Français! que vous aura servi d’avoir renversé des bastilles, si des brigands viennent danser dessus, nous égorgent sur leurs débris? Vrais amis de la liberté, sachez que ses premiers bourreaux sont la licence et l’anarchie. Joignez-vous à mes cris, et demandons des lois aux députés qui nous les doivent, qni n’ont été nommés par nous nos mandataires qu’à ce prix ! Faisons la paix avec l’Europe: le plus beau jour de notre gloire ne fut-il pas celui où nous la déclarâmes au monde? Affermissons notre intérieur. Constituons-nous enfin sans débats, sans orages, et surtout, s’il se peut, sans crimes. Vos maximes s’établiront, elles se propageront, bien mieux que par la guerre, le meurtre et les dévastations, si l’on vous voit heureux par elles. L’êtes-vous? Soyons vrais : n’est-ce pas du sang des Français que notre terre est abreuvée? Parlez! est-il un seul de nous qui n’ait des larmes à verser? La paix, des lois, une constitution ! Sans ces biens-là , point de patrie, et surtout point de liberté !
Français! si nous ne prenons pas ce parti ferme dans l’instant, j’ai soixante ans passés, quelque expérience des hommes; en me tenant dans mes foyers, je vous ai bien prouvé que je n’avais plus d’ambition; nul homme, sur ce continent, n’a plus contribué que moi à rendre libre l’Amérique : jugez si j’adorais la liberté de notre France! j’ai
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laissé parler tout le monde, et me tairai encore ' après ce peu de mots : mais, si vous hésitez à prendre un parti généreux, je vous le dis avec douleur, Français, nous n’avons p]us qu’Un mo ment a exister libres; et le premier peuple du monde, enchaîné, deviendra la honte, le vil opprobre de ce siècle, et l’épouvante des nations !
O mes concitoyens ! en place de ces cris féroces qui rendent nos femmes si hideuses, voici le Salvam facgentem que j’ai composé pour ma fille, dont la voix douce et mélodieuse calme nos dou-
leurs tous les soirs, en récitant cette courte prière :
Détourne, ô Dieu, les maux extrêmes ■ Que sur nous l’enfer a vomis!
Préserve les Français d’eux-mêmes :
Ils ne craindront plus d’ennemis.
Ce citoyen toujours persécuté,
Caron Beaumarchais.
Achevé pour mes juges, à Paris, ce 6 mars 1793, l'an second de la République.
COMPTE RENDU
DE