RÉSUMÉ
Dans la première partie,
J’ai montré que trente ans d’aigreur et de querelles avaient absolument éloigné les auteurs des comédiens français ; que les premiers se plaignaient d’être trompés de plus de moitié dans le compte rendu de leur neuvième, atténué par tant de frais I accumulés, qu’il n’était plus même aujourd’hui le vingtième effectif de la recette.
J’ai montré comment, invité par M. le maréchal de Richelieu, en 1776, d’étudier, d’éclaircir une question qui tenait à l’examen des livres de recette et dépense du spectacle, et porteur d’une lettre de lui pour qu’on me montrât ces registres, je n’ai pu obtenir des comédiens une communication aussi essentielle au travail demandé par leurs supérieurs.
On a vu comment j’ai attendu que le produit acquis d’une de mes pièces de théâtre me donnât le droit d’exiger un compte exact de la Comédie ;
Comment je l’ai demandé pendant un an, sans pouvoir l’arracher ; les moyens que je n’ai cessé d’indiquer pour faire ce compte, et la continuité des subterfuges dont on a usé pour s’y soustraire.
J’ai montré comment les comédiens, ne pouvant plus éloigner une assemblée qu’ils avaient demandée eux-mêmes (avec tous leurs conseils, à la vérité très-inutiles à la signature d’un compte en règle), ont été se plaindre à M. le maréchal de Duras, leur supérieur, et l’engager à les sauver par sa médiation de leur ruine entière, qu’un méchant méditait ; et ce méchant, c’était moi.
J’ai fait voir ensuite comment M. le maréchal, mieux instruit par moi de l’état des choses, m’a proposé d’abandonner ma demande d’un compte exact, attendu qu’il pouvait jeter les comédiens dans les plus grands embarras vis-à-vis des auteurs mécontents, et m’a invité de travailler avec lui à la réforme du théâtre, dont le premier point serait l’amélioration du sort des auteurs, du neuvième atténué, au cinquième effectif de la recette.
On a vu avec quel respect je me suis soumis aux vues de M. le maréchal, et comment l’affaire a tout à coup changé ainsi de nature;
Comment, d’accord avec M. le maréchal, j’ai invité tous les auteurs dramatiques à s’assembler chez moi, pour m’aider de leurs travaux dans cette utile réforme ;
Comment chacun d’eux, renonçant à tout ressentiment particulier et à toute demande personnelle, a travaillé de bonne grâce à la formation d’un nouveau règlement relatif aux auteurs et aux comédiens ;
Comment MM. les maréchaux de Duras et de Richelieu ont honoré nos travaux d’observations de leur main, d’après lesquelles nous les avons réformés ;
Comment on a exigé que ces travaux fussent commu niqués aux comédiens, mais détachés des motifs qui les avaient fait adopter, ce qui tendait à ramener des disputes éternelles ;
Comment en effet trois ans, depuis juillet 1777 jusqu’en août 1780, se sont passés en travaux perdus, en commerce de lettres oiseux, en démarches inutiles, et comment, après trois ans, fatigué de nos importunités, on nous a renvoyés à lapremière question qu'on nous avait tant priés d'abandonner, la demande d'un compte exact aux comédiens ;
COMPTE RENDU
Comment, révolté de ce badinage cruel, j’allais 1 enfin employer la voie juridique contre les comédiens, lorsqu’on m’a proposé, pour m’apaiser, de j me remettre enfin les états de recette et de dépense ; de la Comédie pendant trois ans, pour en extraire ! les données d’un compte en règle à l’amiable, qui ! pût servir de modèle à tous les décomptes futurs;
Comment, l’affaire ayant ai nsi de nouveau changé de face, il m’a fallu oublier tout ce que j’avais appris, rapprendre tout ce que j’avais oublié ; et, renonçant à toute amélioration de leur sort, promise aux auteurs, me contenter de plaider de nouveau contre les usurpations accumulées sur le plus modique des droits, le neuvième de la recelte.
Enfin, j’ai montré comment, ayant reçu les anciens et nouveaux règlements, et l’état des trois années de la Comédie, j’ai commencé à travailler un peu fructueusement à l’affaire des auteurs mes confrères et mes constituants. D’où l’on peut juger si j’ai bien prouvé que les procédés des auteurs ont toujours été modérés; et s’il est vrai, comme je l’ai dit, que je suis un modèle de patience devant les comédiens.
Il me reste à rappeler au lecteur que ma conduite a été un continuel effort de conciliation devant eux et leurs supérieurs ; c’est ce que je vais faire.
Dans la seconde pabtie,
Après des études et des recherches infinies sur les vraies données des droits d’auteur au spectacle français, j’ai tout ramené au principe simple et reconnu que V auteur a un droit rigoureux au neuvième de la recette , tous frais prélevés, et à la jouissance de ce neuvième jusqu’à ce que les comédiens n’aient
FAIT EN PRODUIT BRUT QUE LEURS FRAIS DEUX FOIS DE SUITE, OU TROIS FOIS SÉPARÉMENT, avec SU pièce.
Ensuite j’ai montré comment, à force d’abus d’une part et de bonhomie de l’autre, les comédiens ont successivement détourné le vrai sens du principe, et porté, sans cause, de cinq cents à douze cents livres la somme de recette où l’auteur perdrait sa propriété ;
Comment les comédiens ont abusé de la création des petites loges pour raccourcir de deux tiers le nombre des séances où les auteurs partagent; de même qu’ils ont diminué d’un tiers le produit journalierde ces séances par des évaluations arbitraires de frais et de produits obscurs, dont ils ne rendaient aucun compte ;
Comment, sur le seul impôt levé pour les pauvres au spectacle, les comédiens ont porté l’usurpation jusqu’à me compter, dans le bordereau de ma pièce, dix-neuf mille cinq cent quarante-deux livres payées aux pauvres, pour les trente-deux représentations où j’avais partagé, lorsque cet impôt ne leur coûtait à eux, pour ces trente-deux représentations, que cinq mille neuf cent vingt livres; en sorte qu’ils me faisaient payer l’impôt sur le pied de cent quatre-vingt-dix-huit mille livres par
an, lorsqu’ils ne le payaient eux -mêmes que soixante mille livres.
J’ai fait voir par quel sophisme badin leur éloquent défenseur, Me Gerbier, avait voulu les excuser de cette lourde erreur, et comment, dans plusieurs assemblées pacifiques, je les ai amenés tous à convenir de la justesse de mes principes et de la modération des conséquences que j’en tirais.
On a dû remarquer aussi comment, passant de l’évidence à une évidence plus forte, des preuves aux démonstrations, tant sur les dépenses abusivement comptées aux auteurs que sur les envahissements de leur propriété dans les produits, j’ai forcé tout le monde à nous avouer que depuis trente ans les auteurs avaient été lésés de plus d’un tiers dans tous les comptes rendus, ce qui leur donnait le droit incontestable en justice de réclamer plus de deux cent mille livres sur les comédiens;
Comment surtout, en faveur de la paix qu’on invoquait, j’ai promis de porter les auteurs au sacrifice de toutes les usurpations précédentes, et consenti pour eux à celui de passer à l’avenir aux comédiens pour six cents livres de frais par jour, quoique je n’en reconnusse que pour environ cinq cent vingt livres; comment j’ai fait le sacrifice de passer la chute des pièces dans les règles à douze cents livres de recette entière, quoique la masse des faux frais (le quart des pauvres prélevé) n’allàt pas même à huit cents livres par jour;
Et comment enfin, laissant subsister tous les articles des anciens règlements qui ne contrariaient point les clauses de l’accord à l’amiable que nous arrêtions, cet accord, fondé sur nos sacrifices, a été signé de tous les comédiens, de leurs conseils et de leurs supérieurs.
J’aurais bien désiré pouvoir finir à cette époque le compte que j’avais à rendre; mais il a fallu montrer, malgré moi, comment, lorsque nous supposions toutes les querelles éteintes, nous avons appris que dans le même temps, dans le même lieu, et par les mêmes personnes avec qui nous sortions de traiter à l’amiable, il venait d’être fait et envoyé au ministre, pour être expédié, un arrêt du conseil et un règlement secret , par lesquels on reprenait sur les auteurs deux fois plus qu'on n'avait été obligé de leur restituer en comptant avec moi.
Il a bien fallu montrer comment on avait trompé le ministre, en lui disant et lui faisant écrire que j’étais d’accord, pour les auteurs, de toutes les clauses de l’arrêt qu’on le priait d’expédier, quoiqu’on se fût bien gardé de m’en dire un seul mot;
Comment, à cette nouvelle, les auteurs m’ont accablé de reproches sur l’abandon de leurs intérêts, que j’étais accusé d’avoir trahis ; et comment, à cette injure qui devait m’éloigner d’eux, redoublant de courage et de soins, j’ai détrompé les auteurs, le ministre, et même ramené M. le maréchal de Duras à réparer tout le mal qui s’était
COMPTE RENDU
fait sans doute contre son intention, à écouter nos observations sur les clauses de cet arrêt et de ce règlement non communiqués, et à les admettre comme équitables ;
Comment, de concert avec lui, et par son ordre donné devant huit auteurs, j’ai fait le projet d’un autre arrêt du conseil ;
Comment les articles en ont été discutés contradictoirement avec M. le maréchal, avec l’intendant des menus, et deux comédiens français ;
Comment ensuite la rédaction de cet arrêt a été reconnue bonne et fidèle, approuvée, signée, paraphée, et envoyée par M. le maréchal de Duras à M. Amelot, avec une lettre pour en solliciter une, au nom du roi, qui forçât les comédiens à s’y soumettre en silence ;
Comment, dans son consentement, M. le maréchal de Duras a bien voulu soumettre à mes observations le règlement secret, comme il y avait livré l’arrêt secret;
Comment devant quatorze auteurs, et l’intendant des menus, ce règlement a été lu et arrêté, signé ne varietur, et paraphé sur toutes les pages et corrections en marge par M. le maréchal de Duras, avec ce mot si obligeant pour les auteurs , que, puisqu’ils étaient contents, ce jour était le plus beau de sa vie ; et comment ce règlement a été envoyé par lui à M. Amelot pour être annexé à l’arrêt du conseil qu’il faisait expédier alors ;
Comment le ministre a envoyé deux expéditions en parchemin de ce second arrêt du conseil, l’une à M. le maréchal de Duras pour les comédiens, l’autre à moi pour les auteurs, ainsi que la lettre au nom du roi demandée par M. le maréchal pour empêcher les comédiens d’y faire aucune observation.
Puis j’ai montré comment les comédiens et leurs conseils, furieux de n’avoir pu conserver leurs nouvelles usurpations, n’ont plus gardé de mesure, et ont déclaré qu’ils ne voulaient plus avoir affaire à moi ;
Comment les auteurs ont reçu en riant cet éloge naïf de ma vigilance; et comment les comédiens ont tenté de m’écarter d’un nouvel essai d’accommodement, en invitant à une assemblée chez Me Gerbier deux commissaires des gens de lettres, à mon exclusion;
Comment ils ont compromis le nom respectable de M. le maréchal de Duras, en écrivant que c’était par son ordre que cette exclusion avait lieu ;
Comment ils ont répandu que j’avais trompé M. Le maréchal sur la rédaction des arrêt et règlement ; qu’il m’avait fait fermer sa porte, et avait remis l’affaire à d’autres conducteurs ; et comment ce bruit faux et absurde était devenu public.
On a vu aussi comment MM. Marmontel, Bret, Saurin , ont refusé toute assemblée où M. Sedaine et moi ne serions point appelés ; et comment on a changé l’assemblée particulière de Me Gerbier en
une assemblée générale chez M. le maréchal de Richelieu, où j’ai été invité par M. le maréchal de Duras, qui n’était pour rien dans tout ce qu’on vient de lire ;
Comment Me Gerbier, qui ne se mêlait de rien et se mêlait de tout, est arrivé à cette assemblée avec un mémoire pour les comédiens, et un troisième projet d’arrêt du conseil ;
Comment ce troisième arrêt , destructeur du deuxième, était fait sur les données du premier, que nos observations avaient anéanti ;
Comment l’arrêt du 12 mai, signé, paraphé par M. le maréchal de Duras, et expédié en parchemin depuis deux mois et demi, a été traité, dans cette assemblée, d’arrêt subreptice et surpris ;
Comment, après neuf à dix heures de débat, j’ai été obligé de protester contre les innovations que Me Gerbier avait l’éloquence et le succès de faire approuver de presque toute l’assemblée;
Comment on a pris ma protestation pour une offense ; et comment on a passé outre à l’envoi de cet arrêt au ministre, comme si je l’eusse adopté;
Comment on m’a donné partout pour un homme dur, injuste, intraitable, et duquel on ne pouvait espérer aucun accommodement;
Comment en effet, voyant qu’on prétendait regarder l’arrêt du 12 mai comme non avenu, et que la promulgation d’un autre arrêt allait me laisser sous l’odieux soupçon de m’être donné de coupables libertés dans la rédaction de celui qu’on anéantissait, j’ai fait signifier cet arrêt du 12 mai à la Comédie, afin de le bien constater, et de laisser le reproche public à ceux qui l’auraient mérité ;
Et comment enfin la persuasion que j’avais fabriqué ou falsifié arrêt et règlement s’est tellement répandue et confirmée, que M. le maréchal de Richelieu s’est cru obligé à me proposer de signer une déclaration qu’il a écrite et libellée lui-même, où j’attestais, sous peine de déshonneur, qu’il n’y avait pas un mot de différent entre la minute de l’arrêt du 12 mai et le règlement y annexé, signés et paraphés par M. le maréchal de Duras, et l’expédition que j’ai fait signifier aux comédiens français.
On a vu avec quelle fierté j’ai signé cette déclaration, quelle indignation m’en est restée; et comment enfin, malgré tant de dégoûts et l’ordre exprès de mes confrères et constituants de rendre un compte rigoureux de toute l’affaire, je n’ai pas cessé de travailler à l’arranger, en faisant à M. le maréchal de Duras, par écrit, les propositions d’accommodement les plus acceptables et les plus modérées.
Mais enfin, ne recevant plus de réponse de personne, et l’affaire prenant moins que jamais la tournure d’un arrangement, j’ai continué mon travail, et l’ai d’autant plus hâté, que j’ai reçu de M. Amelot la lettre suivante :
624 COMPTE RENDU
Paris, le 21 août 1780.
« Vous ne m’avez point encore remis, monsieur, « le mémoire que vous m’avez annoncé il y a plus « d’un mois, et que vous paraissiez disposé à me « remettre incessamment. Je l’attends avec d’au- « tant plus d’impatience, que l’intention du roi « est de ne pas différer de prendre un parti sur « l’objet dont il s’agit.
« Je suis très-parfaitement, monsieur, votre, etc.
« Signé Ame lot. »
J’ai eu l’honneur de lui répondre en ces termes:
« Recevez avec bonté les actions de grâces de « tous les gens de lettres ; il ne pouvait leur être « annoncé rien de plus heureux que l’intention où « estS. M. de prononcer enfin sur le différend qui, « depuis trente ans, subsiste entre eux et les co- « médiens français.
« De ma part, je serais inexcusable si j’avais « mis le plus léger retard volontaire dans la ré- « daction du mémoire auquel je me suis engagé « pour eux, puisque vous avez la bonté de sus- « pendre l’examen et le rapport de l’affaire jusqu’à « cette instruction indispensable. Mais, monsieur, « il est impossible que vous vous fassiez une idée « de l’excès où l’on s’est porté contre moi dans le « récit calomnieux que les comédiens, leurs con- « seils et leurs amis, ont fait à tout le monde de « ma prétendue audace au sujet du dernier arrêt « du conseil.
«Me voilà donc, monsieur, engagé solennelle- « ment à prouver l’honnêteté de ma conduite, ou « à rester courbé sous l’imputation d’une odieuse « calomnie!
« Depuis ce jour, mes confrères, instruits de ce « qui se passait, ont exigé de moi qu’au lieu d’une « discussion simple des articles de l’arrêt du « 12 mai, sur les droits des auteurs, que j’avais « faite avec soin, je rendisse un compte public de « l’affaire entière, appuyé de toutes les pièces jus- « tificatives , ainsi que de ma conduite et de la « leur, si méchamment calomniées. J’ai donc été « obligé de refondre mon ouvrage, et il est devenu « plus long. M. le maréchal de Richelieu m’en « demande un exemplaire pour chacun de MM. les « premiers gentilshommes de la chambre.
« Il en faut un à chaque ministre du roi : nous « désirons même que les comédiens et leurs con- « seils en soient pourvus; car aujourd’hui, non- « seulement les auteurs sont au point de supplier « le roi de vouloir bien nous donner une loi qui « fixe enfin leur sort au théâtre, mais aussi de «demander à S. M. justice des indignités aux- « quelles la discussion de cette affaire vient de « les exposer : ce que je vais faire en! leur nom,
« si vous l’approuvez, monsieur, par une requête « au roi, à laquelle le compte rendu que je viens
« de terminer, et qui sera signé samedi par tous « les auteurs, servira de preuve et d’appui ; et si « le roi le permet, l’authenticité, la fidélité re- « connue de l’arrêt du 12 mai 1780, tel que je l’ai « fait signer, remplira le premier objet de sa jus- « tice ; et la publicité de notre mémoire apologé- « tique et modéré sera la seule peine infligée à « nos calomniateurs, pour remplir le second.
« Je suis, etc.
« Caron de Beaumarchais. »
J’ai fait écrire ensuite à tous mes confrères et constituants, pour les prier de s’assembler chez moi aujourd’hui samedi 26 août 1780.
Vous m’avez tous fait l’honneur de vous y rendre ; car c’est à vous, messieurs, que j’ai l’honneur de parler, et à qui j’ai dû d’abord présenter le compte de l’affaire entière dont vous aviez confié le soin à MM. Sciurin, Marmontel , Sedaine et moi, en qualité de vos commissaires et représentants.
Toutes les pièces justificatives sont sous vos yeux; il vous reste à délibérer sur le fond, la forme et le contenu de ce récit ; à l’approuver et le signer tous, si vous le trouvez exact et modéré : vous arrêterez ensuite sous quelle forme il doit être remis aux ministres du roi, soit comme instruction pure et simple de l’affaire à juger par le conseil, soit pour vous servir de mémoire et d’appui à une requête au roi, par laquelle vous supplierez S. M. de fixer, dans une loi émanée du trône, le sort et l’état de la littérature française dans tous ses rapports forcés avec la Comédie.
Et ont signé : Caron de Beaumarchais, Sedaine, Marmontel , Barthe , Rousseau, Blin de Sainmore, Favart, Cailhava, Sauvigny , Gudin de la Brenellerie, Leblanc, Laplaee, Ducis, Chamfort , la Harpe, Lemierre, Rochon de Chabannes, Lefèvre.
Mais, avant que vous preniez un dernier parti, messieurs, sur l’usage que vous devez faire de ce compte rendu, je dois vous communiquer une seconde lettre de M. Amelot, en réponse à la mienne, par laquelle vous connaîtrez l’intention où est S. M. de vous faire justice, en vous recommandant d’oublier le ressentiment des injures, et de renoncer à la publication de vos défenses jusqu’à nouvel ordre. Voici la lettre du ministre :
« Versailles, ce 25 août 1780.
« J’ai, monsieur, communiqué à M. le comte de « Maurepas la lettre que vous avez pris la peine de « m’écrire le 23. Nous pensons tous deux que vos « plaintes concernant les discours tenus à M. le « maréchal de Richelieu ne doivent point être con- « fondues avec les objets sur lesquels S. M. est « dans l’intention de prononcer; que ces plaintes « sont un incident étranger à l’affaire principale;
« et qu’il serait d’autant plus inutile d’en faire la « matière d’une requête, qu’il ne s’agit au fond
RAPPORT FAIT AUX AUTEURS DRAMATIQUES
« que de propos vagues, détruits par les explica- « tions que vous avez eues avec M. le maréchal « de Richelieu, et sur lesquelles S. M., suivant « toute apparence, ne croirait pas pouvoir rien « statuer.
« Nous pensons aussi que, Faffaire principale « devant être traitée en pure administration sans « aucune forme contentieuse, il n’y a point de mo- « tifs pour multiplier les copies de votre mémoire, « au point où vous paraissez dans le dessein de le « faire; qu’à la rigueur, il suffirait que l’original « m’en fût remis; et que vous pouvez cependant en « faire faire une copie pour MM. les premiers gen- « tilshommes de la chambre, si l’ordre des procé- « dés vous paraît l’exiger : mais qu’il est surtout « convenable que vous ne fassiez rien imprimer <( dans cette affaire.
« Vous ne devez pas douter que le roi ne rende « aux auteurs la justice qui peut leur être due; « mais il serait contre toutes les règles de donner « de la publicité à une discussion qui n’est soumise u qu’à S. M. seule, et qu’elle doit décider par une « loi de son propre mouvement.
« Je suis très-parfaitement, monsieur,
« Votre, etc. »
Après la lecture de cette lettre, chacun tombant d’accord de mériter la justice entière que le roi nous promet, parle sacrifice entier de nos ressentiments, nous avons unanimement voté dans la délibération suivante, ainsi qu’on va le voir.
« Aujourd’hui 26 août 1780, nous étant assemblés en la forme accoutumée chez M. de Beaumarchais, l’un de nos commissaires perpétuels et représentants; etnous étanttrouvés lenombrecompétent pour discuter des intérêts de la société, nous avons délibéré et arrêté ce qui suit, savoir : que,
« M. Caron de Beaumarchais nous ayant fait lecture du compte que nous l’avions chargé de rendre de notre conduite et de la sienne, des principes sur lesquels nos droits d’auteurs au spectacle français sont établis, des usurpations énormes que les comédiens n’ont cessé d’y faire, ainsi que des discussions profondes qui les ont constatées, et ont amené l’accord à l’amiable entre les auteurs elles comédiens du 11 mars 1780, et l’arrêt du conseil du 12 mai suivant ;
«Nous reconnaissons que le compte rendu qui vient de nous être lu ne contient que des faits exacts, véritables et connus de nous tous; qu’il est écrit avec modération; et nous l’adoptons comme un ouvrage indispensable à notre défense contre les comédiens, intéressant à notre honneur et trèsutile à nos intérêts. En conséquence, nous l’avons tous signé.
« M. de Beaumarchais nous a fait ensuite la lecture d’une lettre de M. Amelot, du 25 août, par laquelle nous apprenons que M. le comte de Maurepas et lui désirent que nous fassions le sacrifice
entier du ressentiment légitime que nous avons tous des discours outrageants tenus tant contre nous que contre nos commissaires, au sujet de la rédaction de l’arrêt du 12 mai dernier; et de plus, que les copies de notre mémoire apologétique ne soient pas répandues.
,« Pour donner aux deux respectables ministres, qui veulent bien nous assurer de l’intention où est S. M. de nous faire justice, la preuve la plus complète de notre respect, de notre reconnaissance et de notre soumission, nous avons arrêté qu’il ne sera fait, quant à présent, qu’une seule copie du compte rendu, pour être remise à M. Amelot uniquement, et que nous attendrons que les deux ministres en aient pris lecture, pour savoir de M. Amelot s’ils jugent que nous devions en envoyer une semblable à MM. les premiers gentilshommes de la chambre; mais que M. de Beaumarchais fera un mémoire fort court pour le ministre, qui tiendra lieu, quant à présent, de la requête où nous devions exprimer en raccourci tous les objets de nos demandes ; auquel mémoire ce compte rendu servira d’appui, étant fondé totalement sur des pièces justificatives; et il ne sera fait rien autre chose quant à présent.
« Mais en mettant ainsi nos justes ressentiments aux pieds du roi, nous supplierons S. M. de recevoir les supplications de la littérature entière pour l’élévation d’un second théâtre, et la destruciion des misérables tréteaux élevés de toutes parts, à 1a. honte du siècle;
« Et de vouloir bien permettre qu’en cas de nouvelles difficultés de la part des comédiens, et d’une obligation de la nôtre d’employer contre eux les voies juridiques, soit pour l’exécution de l’arrêt, soit pour d’autres réclamations légitimes, notre mémoire apologétique puisse nous servir de moyens publics de défense, comme contenant les preuves les plus authentiques de nos droits attaqués, et de notre conduite modérée en les défendant.
« Signé, Caron de Beaumarchais , Marmontel , Sedaine , Leblanc ,Blin de Sainmore, Rousseau, Cailhava, Gudtn de la Brenellerie , Sauvigmy , Favart , Laplace, Barthe, Ducis, Chamfort, la Harpe, Lemierre , Rochon de Chabannes, Lefèvre. »