QUI SE FAIT A LA PORTE
Certes, cette phrase n’est la confirmation d’aucun article existant, d’aucun règlement quelconque ; ici 1 on saute à pieds joints par-dessus la pudeur et l’honnêteté, pour donner, pendant qu’on y est, la même sanction d'un arrêt à un autre abus introduit sourdement à la Comédie depuis celui des petites loges.
Ainsi les comédiens, assistés de leurs conseils, qui avaient déjà diminué le sort des auteurs de plus de moitié, en faisant glisser en 1757, dans le i èglementnon communiqué, que la chute dans les règles (alors au-dessous de cinq cents livres) aurait lieu pour l’avenir lorsque les pièces tomberaient à douze cents livres de recette; ainsi les comédiens, dis-je, profitant de ce que Je silence, la faiblesse ou la bonhomie des auteurs avaient laissé passer et- subsister cet abus, essayent, en 1780, non-seulementde sanctionner par un arrêtl’ancien accroissement abusif de cinq cents livres à douze cents livres, mais encore de porter tout d’un coup, par un second accroissement plus abusif, la somme de douze cents livres à celle de deux mille livres ; car douze cents livres prises sur la seule recette de la porte, et huit cents livres de la recette des petites loges (oubliées dans ce dernier compte), tont tomber les pièces dans les règles justement à la somme de deux mille livres de recette entière.
Ainsi (car on ne peut le présenter sous trop de faces) les auteurs, à qui je venais de faire restituer, par la sévérité de mes calculs, plus d’un tiers de leurs droits usurpés sur le compte abusif de chaque représentation, reperdaient tout d’un coup, par cet article d’arrêt, sur leurs droits entiers, les deux tiers retranchés du nombre des représentations, car si, pour tomber dans les règles à douze cents livres de recette, et perdre sa propriété, un auteur avait pu jouir du fruit de vingt séances, il n’en devait plus espérer que douze, attendu que douze cents livres sont à deux mille livres de recette comme vingt représentations sont a douze. Ici la preuve est complète de la plus mauvaise volonté, de quelque part qu’elle vienne ; et es gens de lettres auraient dû me regarder comme
RENDU
un lâche complice de cette usurpation, si je l’avais passée sous silence.
Outré d une pareille conduite et muni de cet étrange arrêt, je vais à Versailles (26 avril 1780) faire les plus vives représentations à M. Amelot.
J explique le motif de ma plainte, et j’apprends que le ministre, étranger à tous ces détails, avait regardé le projet d'arrêt qu’on lui avait présenté comme le résultat de notre accord avec la Comédie. Eh ! comment le ministre ne s’y serait-il pas trompé? M. Jabineau, avocat, et conseil de la Comédie, en apportant le projet à Versailles, avait assuré qu il était minuté de concert avec moi, ce qui l’avait fait expédier sans difficulté.
Non-seulement les conseils de la Comédie l’avaient
assuré au ministre, mais ils en avaient tellement imposé à M. le maréchal de Duras, qu’ils étaient parvenus à lui faire écrire à M. Amelot que cet arrêt était fait de concert avec les auteurs; tandis qu’il est bien prouvé qu’aucun d’eux n’en avait jamais eu connaissance. On alla même jusqu’à publier à Paris que j’avais donné les mains ou présidé secrètement à sa rédaction.
Cette ruse tendait à m’attirer les reproches des auteurs, et à me faire abandonner leurs intérêts par l’indignation d’une pareille injure.
En effet , mes confrères m’en parlèrent avec amertume. Ce trait de ma part leur paraissait l’accomplissement des avis qu’on leur avait fait donner plusieurs fois, que je m’entendais avec les supérieurs de la Comédie pour jouer les gens de lettres.
J avais désabusé le ministre: je désabusai mes confrères, en souriant avec eux de la maladresse de nos adversaires ; et je courus, le 2 mai 1780, chez M. le maréchal de Duras, qui, toujours rempli de son ancienne bienveillance, et me voyant si bien instruit des moyens qu’on avait employés pour tromperie ministre, voulut bien me dire que la chose n’était pas sans remède, et que si je lui communiquais mes observations sur cet arrêt, il prierait lui-même M. Amelot d’en expédier un autre sur le nouveau plan que je projetterais.
En pareille occasion, perdre un moment eût été d’une imprudence impardonnable. Je fis mes observations sur l’arrêt dans la même journée; et je pris la liberté de demander, dès le second jour, un nouveau rendez-vous à M. le maréchal de Duras, qui eut l’égard délicat de me l’accorder pour le lendemain 4 mai. Je m’y rendis, accompagné de MM. Saur in , Marmontel et Sedaine, commissaires, et de MM. Bret , Ducis , Chamfort et Gudin, nos con- Irères ; car je me faisais un point d’honneur d’être lavé devant eux, par l’attestation de M. Je maréchal de Duras, de la fausse imputation d’avoir connu un seul mot de cet arrêt injuste avant son expé- I dition.
Ce premier point bien éclairci, nous présentâmes nos observations sur l’arrêt; etM. le maré-
COMPTE RENDU
clial les trouva si justes, qu’il voulut bien nous réitérer l’assurance de signer la rédaction du nouveau projet d’arrêt aussitôt que je l’aurais achevée sur ce nouveau plan ; ajoutant qu’il avait déclaré la veille, à l’Académie française, qu’il était 1 ennemi juré des injustices que les comédiens faisaient aux gens de lettres. Il n’y eut donc encore que des grâces à lui rendre.
Je revins achever la nouvelle rédaction; et le b mai 1780, jour queM. le maréchal m’assigna pour laluiporter, M. des Entelles, intendant des menus, et deux des premiers comédiens français, MM. Piévjlle etMonvel, s’étant trouvés comme par hasard chez lui, je le suppliai de les admettre à la lecture que j’allais lui faire du projet d’arrêt, désirant ne rien dissimuler à personne de mes travaux ni de leurs motifs.
A la lecture de l’article 7, le plus important de tous, M. Préville fit une observation qui me force à le rapporter ici tel que je 1 avais rédigé.
« Art. 7. Les sommes au-dessous desquelles les pièces seront tombées dans les règles demeureront fixée.s, comme elles étaient dans 1 ancien règlement, à douze cents livres pour les représentations d’hiver, et huit cents livres pour les représentations d’été. Bien entendu que , pour ce calcul, toutes les recettes brutes, sans aucune déduction de frais, et sous quelque dénomination que ce soit, rentrent dans la recette brute de la porte, dont elles ont été successivement retranchées. Et cela selon la lettre et l’esprit de l’accord fait entre les auteurs et les comédiens, signé d’eux tous, des premiers gentilshommes delà chambre, approuvé, confirmé par S. M., et annexé au présent arrêt. » M. Préville remarqua donc que, vu l’abondance de la recette ordinaire, si la Comédie était forcée de jouer les pièces nouvelles jusqu’à ce qu’elles tombassent à douze cents livres de recette entière, le public, las de les voir si longtemps, abandonnerait le spectacle : car, y ayant déjà huit cents livres de recette par jour en petites loges, aucune pièce ne pouvait plus tomber l’été dans les règles; et l’hiver elles y tomberaient tout aussi peu, puisque la plus mauvaise pièce donnerait au moins quatre cents livres de recette casuelle à la porte : ce qu’il ne disait pas, ajouta-t-il, pour toucher à la propriété des auteurs, mais afin qu’on cherchât un moyen d’empêcher une pièce usée pour le public de traîner longtemps à la plus basse recette.
Je répondis que la remarque était juste, et qu’il ne fallait pas que le public souffrît de la loi qui fixait la propriété des auteurs à un certain taux; mais que cet inconvénient ne venant que d’une recette constamment abondante, et qui donnait chaque jour un produit assuré plus considérable que les frais du spectacle, il y avait un moyen simple de ménager tous les intérêts, qui était de restituer au droit des auteurs, sur le fruit de chaque représentation, ce que le respect dû au public force-
rait de retrancher sur le nombre des représentations.
Je rappelai encore ici le principe de la chute dans les règles, dont l’esprit n’avait pas été de dépouiller un auteur vivant dans la vue d’enrichir les comédiens, mais seulement de permettre à ces derniers de cesser de jouer une pièce lorsque la Comédie prouvait ci l’auteur que le goût du public était usé sur l’ouvrage , puisqu’elle n’avait fait en recette que ses frais deux fois de suite, ou trois fois par intervalle : ce qu’il ne faut jamais oublier.
La chose fut bien débattue ; et enfin M. le maréchal me proposa, par esprit de conciliation, de porter àquinze cents livres de recette entière le terme où les comédiens pourraient cesser de jouer régulièrement une pièce nouvelle. Et moi, qui voulais la paix autant que lui, je consentis à ce sacrifice, à cette augmentation de cent écus en faveur de la Comédie, pourvu que l’auteur conservât son droit de propriété sur sa pièce, s’il plaisait un jour aux comédiens de la reprendre; et ce tant qu elle ne serait pas tombée deux fois de suite à douze cents livres de recette, etc. J’écrivis sur-le-champ au bureau de M. le maréchal cette addition de clause à l’article 7, et el’e me sembla le terminer à la satisfaction de tout le monde.
Pendant que je la rédigeais, les deux comédiens français s’entretinrent un moment dans une pièce voisine avec M. le maréchal ; et lorsqu’ils rentrèrent, on me demanda si, pour compenser cette conservation de propriété des auteurs, je ne consentirais pas que les pièces nouvelles fussent jouées de deux jours l’un, sans distinction de grands et de petits jours, afin d’aller plus vite, et de représenter par an plus d’ouvrages nouveaux, ce qui plairait fort au public.
On craignait sans doute que je n’acceptasse point la proposition, car sitôt que je dis que je n’y voyais point d’inconvénient, M. le maréchal me proposa d’y soumettre les auteurs par ma signature, et comme chargé de leurs pouvoirs, etc. Je consentis à le faire, pourvu toutefois qu’on accoutumât le public à ce changement en rompant l’ordre des jours de la Comédie, et donnant sans distinction de grands et de petits jours, pendant trois ou quatre mois, des tragédies ou comédies anciennes, avant de soumettre à cette épreuve les ouvrages nouveaux : ce qui passa pour arrêté.
La rédaction de l’article fut faite tout de suite, et signée de moi pour les auteurs; elle le fut aussi de M. le maréchal de Duras, et de MM. Préville et Monvel pour les comédiens. J’ai cette minute entre les mains; et j’appuie sur ce mot, parce qu’on ne tardera pas à juger de quelle importance cette minute est devenue pour démêler l’intrigue élevée contre ce second arrêt du conseil.
Je fis mettre au net la minute entière du projet de l’arrêt; le 9 mai, j’en portai l’expédition à M. le maréchal de Duras avec cette minute, pour les cou-
61(3 COMPTE
fronter ; et M. le maréchal, après en avoir pris lecture, écrivit de sa main au-dessous du dernier article immédiatement (je dis de sa main ) :
«Ce projet m’ayant été communiqué, je prie « M. Amelot de vouloir bien veiller à son exécu- « tion.
« Paris, ce 9 mai 1780.
« Le maréchal duc de Duras. »
Et sur-le-champ, au même bureau de M. le maréchal, j’écrivis au-dessous de sa signature :
« Ce projet d’arrêt du conseil ayant été commu- « niqué à l’assemblée des auteurs dramatiques, ils « ont chargé le soussigné, l’un de leurs commis- « saires et représentants perpétuels, de supplier «M. Amelot de vouloir bien lui faire donner la « plus prompte expédition. Ce 9 mai 1780.
« Caron de Beaumarchais. »
Si ce n est pas là marcher en règle, et conserver tous les égards, je n’ai plus aucune notion de la manière ouverte et franche dont on doit se comporter en affaire importante.
On fit un paquet du tout, qui fut envoyé à M. Amelot, à Versailles; et M. le maréchal en était si content, que j’obtins, dans cette même séance, qu on livrerait à mes observations un nouveau règlement ignoré des auteurs, et qu’on avait annexé au premier arrêt secret dont nous venions de réparer les torts, sous l’offre que je fis de n’insister vivement que sur les articles qui intéressaient personnellement les auteurs.
Ce règlement me fut remis deux jours après par M. des Entelles, intendant des menus. Je le trouvai fait absolument dans le même esprit que le premier arrêt du conseil non communiqué : partout un dessein formé d’asservir les auteurs aux comédiens, d’envahir leurs droits et de les dégoûter du théâtre, comme gens dont on croit n’avoir plus aucun besoin pour vivre agréablement.
Presque tous les articles en furent refondus sur le modèle du règlement dont on a lu le préambule dans ma première partie; et le 42 mai 4780, M. le maréchal de Duras, toujours plein de bienveillance, en entendit la lecture devant quatorze auteurs dramatiques et l’intendant ou commissaire des menus. Dans cette assemblée, les articles subirent encore quelques retranchements et additions; puis on en fît une seconde lecture publique; et M. le maréchal de Duras, en ayant paraphé tous les b^s des pages et additions en marge, arrêta le régiment en ces termes, et le signa :
« Arrêté le présent règlement avec toutes les mo- « difications et augmentations qu’il contient, tant « dans le corps des articles que dans les marges ;
« et je prie M. Amelot de vouloir bien l’annexer tel
IÎENDU.
« qu’il est, ne varietur , à l’arrêt du conseil à l’expé- « dition duquel il donne ses soins actuellement. « Ce 42 mai 4780.
« Le maréchal duc de Duras. »
Il est impossible de rien ajouter à la reconnaissance des auteurs et à la satisfaction qu’en ressentit M. le maréchal; il porta la grâce et la bonté jusqu’à dire aux quatorze personnes qui le remerciaient : Puisque vous êtes contents , messieurs, ce jour est le plus beau de ma vie ; et vous me trouverez inébranlable dans ces dispositions .
Cet arrêté, ces corrections, ces paraphes, cette signature, et ce que M. le maréchal avait écrit de sa main , au bas de 1 arrêt, le 9 mai, et ces procédés touchants d’un chef respectable de la Comédie, ne doivent pas sortir de la mémoire du lecteur; on en verra les conséquences avant peu.
Je fis faire deux copies collationnées de ce règlement, tel qu’il venait d’être arrêté : Lune fut remise à M. le maréchal de Duras; j’eus l’honneur d’envoyer l’autre à M. Amelot. le 13 mai, après en avoir certifié 1 exactitude en ces mots, au-dessous de l’arrêté de M. le maréchal de Duras :
Je soussigné, l'un des commissaires et représentants perpétuels des auteurs dramatiques , certifie que l'original du présent règlement, signé , arrêté et paraphé à toutes les pages , additions en marge , par M. le maréchal-duc de Duras , en présence de quatorze députés de la littérature dramatique , aujourd’hui 12 mai 1780, est resté en dépôt dans mes mains , avec tous les papiers relatifs à la présente affaire, pour que je puisse répondre de la fidélité de la présente copie, que je certifie conforme à l'original.
Caron de Beaumarchais.
Je joignis dans le même paquet une copie collationnée de l’accord à l’amiable fait entre les comédiens et les auteurs, signé de toutes les parties, pour être aussi annexée à l’arrêt du conseil que M. Amelot faisait expédier; et le paquet fut adressé à M. Robinet, avec la lettre suivante :
« A Paris, 15 mai 1780.
« J’ai l’honneur, monsieur, de vous adresser une « copie bien collationnée et certifiée véritable du « règlement fait pour la Comédie française, et une « copie aussi collationnée et certifiée de l’accord « entre les auteurs et les comédiens ; pour les deux <f pièces être annexées à la minute de Yarrèt du « conseil dont je suis chargé de vous renouveler la « demande en double expédition , l'une adressée à « M. le maréchal-duc de Duras, pour la Comédie , et « l autre adressée à moi pour le dépôt des auteurs dra- « matiques. Il ne nous restera que des remercî- « ments à vous faire; et l’ordre entier des geus de « lettres me charge de vous les présenter d’avance,
« et de vous assurer de la très-haute considération
COMPTE RENDU
(C et parfaite reconnaissance avec lesquelles nous u avons l’honneur d’être, etc.
<( Caron de Beaumarchais.
a Pour tous les auteurs dramatiques.
« M. le maréchal de Duras vous renvoie ici le « premier arrêt du conseil pour l’annihiler. »
M. le maréchal de Duras crut devoir écrire à M. Amelot, de son côté, pour le prier de lui adresser une lettre au nom du roi, par laquelle S. M. défendait à tous les comédiens, ou autres personnes, de faire aucune observation sur l’arrêt et le règlement actuels, tels qu'ils venaient de sortir , et ordonnait qu’on eût à les exécuter à la lettre , etc.
M. le maréchal espérait par là se mettre à couvert de nouvelles criailleries de la Comédie : il se trompait.
M. Amelot envoya, le 20 mai 1780, une expédition de l’arrêt, en parchemin, àM. le maréchal de Duras, et une autre semblable à moi, pour être conservée au dépôt des auteurs. Il écrivit à M. le maréchal, au nom du roi, la lettre demandée; et M. le maréchal ordonna sur-le-champ l’impression de l’arrêt du conseil et du règlement y annexé : j’en ai vu les dernières épreuves entre les mains de M. des Entelles.
Puis tout à coup voilà les comédiens, les comédiennes, et les avocats leurs conseils, qui accourent chez M. le maréchal de Duras, et qui, malgré la lettre du ministre et la défense qu’elle contenait au nom du roi, le tourmentent sur tous les articles de l’arrêt dans lesquels ils se prétendent lésés. M. le maréchal, outré, leur déclare qu’il n’en veut plus entendre parler, et que, s’ils ont des observations à faire, ils peuvent s’adresser, s’ils l’osent, au ministre.
Leur douleur amère portait sur ce que les pièces de théâtre, disaient-ils, ne tomberaient plus dans les règles du vivant de leurs auteurs; et de ce qu’ils n’auraient plus la liberté de traiter à forfait , c’està-dire d’acheter à fort bon marché les ouvrages qu’on leur présenterait à la lecture.
On conçoit combien M. le maréchal dut être irrité de cette conduite : il me fit inviter, par M. des Entelles, d’en aller raisonner avec lui (le 27 juin). J’eus l’honneur de l’engager de toutes mes forces à écouter les observations des comédiens, parce qu’ils ne disputaient apparemment que faute de les bien entendre, et parce que c’est en quelque sorte altérer la bonté d’un acte que d’empêcher d’autorité les gens qu’il intéresse d’en discuter la teneur et de la bien éclaircir. J’allai même jusqu’à lui représenter que messieurs ses collègues, moins fatigués que lui, verraient peut-être avec peine les comédiens recourir à une autre autorité que la leur.
« L’article 7, qui les blesse le plus, lui dis-je, ne contient aucune innovation, si ce n’est un sacrifice
de trois cents livres par représentation que vous nous avez engagés de faire à la Comédie pour le bien public, et que nous avons fait. La fin de cet article rappelle uniquement l’état naturel et la loi du droit d’auteur, expliquée dans tout le cours de l’article. Mais comme je venais d’admettre, au nom des auteurs, une restriction de trois cents livres sur nos droits, peut-être agréable au public, certainement utile aux comédiens, mais dommageable à nous seuls, il m’avait paru nécessaire d’ajouter, pour qu’on n’abusât pas de cette restriction : sans que pour cela l’auteur perde son droit de propriété , pour toutes les fois que les comédiens joueront sa pièce alors mise au répertoire, laquelle ne cessera de lui appartenir que lorsque la recette totale brute , et sans aucune déduction de frais, suivant la spécification de V article 4 de l’accord des auteurs dramatiques et des comédiens, scratombée deux fois de suite à , etc., d’après un règlement contre lequel je renonce à réclamer. Tel est l’article 7 : pouvait-il être plus clair, plus légal et plus modéré? »
M. le maréchal et M. des Entelles en convinrent, et furent si frappés de la clarté de cette explication, qu’ils me proposèrent de voir Me Gerbier chez lui, pour lui démontrer que l’article était simple, et sans aucune innovation que le sacrifice de trois cents livres fait de notre part à la Comédie.
Je répondis que Me Gerbier le savait aussi bien que moi; que par ces procédés étranges il avait certainement entendu se délivrer de moi et me fermer sa porte; que néanmoins j’allais l’inviter à se trouver chez M. le maréchal, où je me rendrais moi-même à jour indiqué. Et j’écrivis la lettre suivante à Me Gerbier, le 30 juin 1780 :
« Je ne sais, monsieur, ce que vous pensez de « notre altercas; mon avis est qu’il ne doit pas y « avoir de bavardage intermédiaire entre ce que « je dis de vous et ce que vous pensez de moi. Je u suis prêt à répéter en votre présence ce que j’ai « dit tout haut : c'est qu’avoir fait un arrêt du « conseil et un règlement contraires aux principes « de l’accord que nous terminions en commun « chez vous; c’est que les avoir faits dans le temps « même où, de concert, nous tâchions de rappro- « cher les acteurs et les auteurs, el qu’avoir en- « voyé cet arrêt et ce règlement au ministre en lui « faisant dire et écrire que cela se faisait d’accord « avec moi, à qui l’on n’en avait rien dit, est un « procédé si étrange, que je n’ai pu m’empêcher « d’en être fort blessé.
« Or, celui qui a fait le règlement et l’arrêt sans « m’en parler, n'est-ce pas vous? Celui qui a dit à « M. Robinet que j’en étais d’accord, n’est-ce pas « M. Jabineau, votre confrère? Et la personne à « qui on l’a fait croire et qui l’a écrit au ministre, « n’est-ce pas M. le maréchal de Duras?
« Dans mon premier ressentiment, j’ai répondu
COMPTE RENDU
« à ceux qui m’invitaient d’aller chez vous exami- « ner les réclamations de la Comédie que vous « n’aviez pu avoir d’autre intention que de me « fermer votre porte en me traitant aussi mal; « mais comme l’intérêt du Théâtre-Français me « touche beaucoup plus que le mien, j’oublie vo- « lontiers ce dernier pour ne m’occuper que de « l’autre; et j’ai l’honneur de vous prévenir que je « dois aller lundi, à onze heures, chez M. le ma- « réchal de Duras, pour agiter de nouveau cette « affaire. Si vous n’avez pas de répugnance à vous « y rendre, j’aime mieux la traiter avec vous qu’a- « vec tout autre, parce que, bornant ma prétention « modeste au seul honneur d’avoirraison, plus mon « adversaire aura de lumières, moins je craindrai « d’être contredit par un faux ou fol argument, « dont le privilège appartient aux comédiens.
« J’ai l’honneur d’être, avec toute la considéra- « tion que vous m’avez refusée, etc.
« Caron de Beaumarchais. »
Me Gerbier m’écrivit en réponse (2 juillet 1780) qu’il était trop accablé d’affaires pour pouvoir entrer dans aucun détail ni vérification de tout ce qui s’était passé. U ajoutait : a Si je ne devais aux <c comédiens mes soins en qualité d’un de leurs « conseils, je renoncerais tout à fait à me mêler « d’une affaire dont il n’aurait jamais dû être ques- « tion, après l'accord que j’étais parvenu à con- « dure à la satisfaction de MM. les auteurs. »
Ainsi Mc Gerbier refusait un éclaircissement dont je m’étais bien douté qu’il n’avait pas besoin. Cependant il avait un mémoire tout prêt pour les comédiens *r et, malgré ce qu’on vient de lire dans sa lettre, il avait cependant minuté un troisième arrêt du conseil, destructeur du second, et fait sur le plan du premier, qu’on n’avait pas osé soutenir.
Cependant les comédiens, d’accord avec Me Gerbier, écrivaient à MM. Saurin et Marmontel , mes confrères, et non à moi, qu’ils avaient ordre de M. le maréchal de Duras de les prier de se trouver ce même lundi chez Me Gerbier, pour travailler à cette affaire.
Poussés ainsi à bout, la Comédie et son conseil fuyaient tant qu ils pouvaient la clarté que je versais journellement sur leur intrigue; et, dans l’espoir de séduire ou de tromper deux des commissaires des auteurs qui n’avaient pas suivi leurs démarches aussi sévèrement, ils les invitaient seuls, sans M. Sedciine et sans moi, à une assemblée chez Me Gerbier; ils compromettaient M. le maréchal de Duras, en abusant de son nom pour m’exclure; et Me Gerbier, qui n’avait le temps de se mêler de rien, se mêlait de tout; et l’affaire dont (par sa lettre) il refusait de s’occuper en ma présence le lundi, chez M. le maréchal de Duras, il se proposait de la terminer en mon absence le même lundi !
Et pour qu’on ne croie pas que j’en impose sur
les petites menées des comédiens, voici leur lettre du 6 juillet 1780, à M. de Marmontel :
« Monsieur,
« Monseigneur le maréchal de Duras ayant tête moigné à la Comédie qu’il désirait qu’elle pût se « concilier avec MM. les auteurs, et vous ayant « indiqué avec M. Saurin comme devant être les « représentants de MM. les auteurs dans cette contt ciliation, la Comédie a saisi avec empressement tt ce moyen de rapprochement; et, par sa délibét< ration de dimanche dernier, en acceptant la né- « gociation projetée, elle a ajouté la proposition tt d’un troisième auteur (M. Bref ), pour départa- « ger les deux autres en cas de division dans les « avis.
« D’après cette délibération, MM. du conseil tt ( c’est-à-dire Me Gerbier) m’ont chargé d’avoir « l’honneur de vous proposer une première assem- ,« blée lundi, à midi, chez Me Gerbier, quai Mala- « quais. Je vous prie, monsieur, de me faire savoir « si ce jour et l’heure vous conviennent, pour que tt j’avertisse tous ceux qui doivent se trouver à cette « assemblée.
« J’ai l’honneur d’être avec respect,
« Monsieur, votre, etc.
tt De la Porte,
« secrétaire de la Comédie française. »
Mes collègues, étonnés d’une invitation qu’on avait eu grand soin de me cacher, se transportèrent chez M. le maréchal de Duras ce jour même, pour s’expliquer sur cette nouvelle intrigue de la Comédie.
Personne, lui disent-ils, ne sait mieux que vous, monsieur le maréchal, que les travaux et tous les j soins de cette affaire ont été confiés à M. de Beaumarchais conjointement avec nous, qu’il a toutes j les pièces du procès entre les mains, et qu’il n’est j ni décent ni possible qu’aucun de nous accepte . une assemblée ou M. de Beaumarchais ne soit pas j appelé.
M. le maréchal de Duras leur.répond qu’il n’a j nulle connaissance de la lettre ni de la malhon- j nêteté des comédiens; qu’il désapprouve infiniment leur conduite à mon égard, et que cet abus de son nom est une audace dont il doit se ressen- I tir; que, loin d’écarter M. de Beaumarchais de la suite de cette affaire, qu’il traitait depuis trois ans j avec lui, il se disposait au contraire à lui écrire, ] et à l’inviter à la seule assemblée dont il fût ques- j tion, pour le vendredi d’ensuite, chez M. le maré- j chai de Richelieu, où l’on tâcherait de rapprocher 1 les esprits et les intérêts de tout le monde.
M. de Marmontel répondit en ces mots à la lettre 1 du secrétaire de la Comédie :
7 juillet..
« Je viens, monsieur, d’avoir l’honneur de voir
COMPTE RENDU
« M. le maréchal de Duras. L’arrangement qu’il a « pris avec M. le maréchal de Richelieu lève toute « difficulté. Je vous prie de dire à MM. les comé- « diens que, s’il m’est possible d’être à Paris le «jour de l’assemblée, j’y porterai, ainsi que « MM. mes collègues, l’esprit de concorde ou de « conciliation qu’on a droit d’attendre de nous; « persuadé que les intérêts des gens de lettres et « celui des comédiens, bien entendus, n’en doivent « jamais faire qu’un.
« J’ai l’honneur d’être, etc.
« DE MâRMONTEL. »
Cependant les comédiens, qui croyaient avoir réussi à écarter l’homme dont ils redoutaient le coup d’œil austère, s’en donnaient le triomphe en public. Us répandaient que M. le maréchal de Duras, outré de ce que je l’avais trompé en changeant à mon gré les articles de l’arrêt, venait de me fermer sa porte, et de transmettre à d’autres personnes le pouvoir de suivre leur affaire. Beaucoup de gens le croyaient et le répétaient.
Je reçus l’invitation pour l’assemblée du vendredi chez M. le maréchal de Richelieu, et l’on ne parla plus de celle indiquée chez Me Gerbier. La petite intrigue eut la petite confusion de son petit échec, et quant à la personne qu’on s’était promis d’écarter, elle continua de marcher paisiblement à son but, comme s’il ne fût rien arrivé. Je me rendis, le 14 juillet 1780, chez M. le maréchal de Richelieu, accompagné de MM. Saurin et Sedaine; M. de Marmontel, troisième commissaire, étant à la campagne, fut suppléé par M. Bret.
Cependant la Comédie, qui a plus d’une ressource, ne désespérait pas encore du succès; elle se flattait que, hérissé de calculs et de définitions, toujours à cheval sur les principes, ne pouvant souffrir qu’on en tirât de légères ou fausses conséquences, et devant plaider devant six grands seigneurs, protecteurs nés des comédiens, et plus accoutumés à commander d’un geste à la Comédie qu’à suivre une discussion pénible qui eût rapport à elle, j aurais du dessous, et que je ne tiendrais pas devant l’éloquence parlière, agréable et facile de Me Gerbier, soutenue du suffrage des six supérieurs de la Comédie, de deux intendants des menus, des confrères de Me Gerbier, et quatre comédiens, tous défenseurs de la même cause.
Il m’a paru que le plan de Me Gerbier était de faire passer à cette assemblée un troisième projet d’arrêt du conseil, absolument minuté sur le pian de ce premier que mes observations avaient fait évanouir : il le tenait tout prêt dans sa poche.
Mon plan à moi fut de poser un premier principe du droit des auteurs, et de montrer tous les abus qui l’avaient progressivement altéré; de prouver ensuite que mes travaux, depuis quatre ans, étaient une chaîne de notions déduites les unes des autres, et qui établissaient si lumi-
neusement le droit des auteurs, que les comédiens et leurs conseils avaient été obligés de le reconnaître: témoin l’accord fait à l’amiable entre les auteurs et les acteurs. Les débats durèrent pendant neuf ou dix heures.
Mais, voyant enfin qu’on ne m’entamait pas, on voulut passer outre, et rayer d’autorité ce septième article : le moment était pressant; je protestai contre. On trouva l’acte et le mot peu respectueux pour les supérieurs de la Comédie, on me le dit avec humeur; et moi, qui ne prenais point le change sur une querelle ainsi détournée de son objet, j’assurai de nouveau tous les grands seigneurs devant qui j’avais l’honneur de parler de mon profond respect; mais j’ajoutai que le respect dû au rang n’entraînait point le sacrifice du droit, et je continuai de protester contre tous changements quelconques de l’article 7.
Ainsi l’arrêt du conseil du 12 mai 1780, signé Amelot , et dont j’avais reçu de ce ministre l’expédition en parchemin depuis deux mois et demi, fut maintenu par moi dans toute son intégrité, quoiqu’on n’eût cessé dans toute cette séance de le traiter d'arrêt subreptice ou surpris , et quelquefois (par bonté pour moi) de simple projet d'arrêt.
La discussion ou plutôt le débat s’échauffait, lorsque Me Gerbier, comptant sans doute sur les bontés de M. le maréchal de Duras, se permit de lui dire, en montrant les députés des auteurs avec dédain : Monsieur le maréchal, s’ils ne veulent point de notre arrêt , livrez-nous-les , et laissez faire aux comédiens : ils vous en rendront bon compte. Cette phrase, très-offensante pour tous les auteurs dramatiques, me fit monter le feu au visage; je pris la liberté de me lever et de rompre la séance.
En me retirant, je m’aperçus bien qu’on faisait peu de cas de ma protestation, et que, regardant comme arrangé ce qui n’avait pu l’être, on se disposait à faire passer au ministre le projet d’arrêt de Me Gerbier, comme absolument fixé par le consentement unanime des parties.
En conséquence, et pour donner à ma protestation toute la force dont elle était susceptible, le lendemain je fis signifier l’arrêt du 12 mai aux comédiens, et je chargeai l’huissier du conseil de leur remettre la lettre suivante :
« Messieurs,
« La signification que je vous fais faire aujour- « d’hui, tant en mon nom que stipulant les inté- « rêts des auteurs dramatiques mes confrères, de « l’arrêt du conseil d’Étatdu roi, du 12 mai 1780, « portant règlement des droits des auteurs drama- « tiques, n’est point une déclaration de guerre de « ma part; il n’est aucun de vous, messieurs, « dont j’aie personnellement à me plaindre, et nul « n’aime et n’estime autant que moi le beau ta- « lent de plusieurs d’entre vous.
« Mais, dans une assemblée tenue vendredi
COMPTE RENDU
k dernier chez M. le maréchal de Richelieu, les ' « avocats vos conseils ont paru douter de l’exis- « tence de cet arrêt; et, dans le cas de son existe tence prouvée, ils ont été jusqu’à le qualifier, en « votre nom, d'arrêt subreptice ou surpris.
« Si ces imputations viennent d’une autre cause « que de l’ignorance où vous êtes de l’arrêt et de « la manière dont il a été rendu, la signification « que je vous en fais faire va vous mettre à portée « de poursuivre les prétendus auteurs de la sur- « prise faite à Sa Majesté, dans une affaire qui « vous intéresse, ou de désavouer ce propos im- « prudemment avancé en votre nom.
« Un autre motif de la signification de cet arrêt « est que les intérêts de plusieurs auteurs et les « miens en particulier souffriraient trop d’une plus « longue inexécution de quelques-uns de ses ar- « ticles. Comme il y a deux mois et demi qu’il est « expédié et envoyé à MM. vos supérieurs et à « nous, je demande qu’il soit exécuté, sans pré- « tendre vous ôter le droit de représentation; et « avec le désir sincère de pouvoir adopter, pour « mes confrères et pour moi, tout ce qui sera pro- « posé pour le rapprochement et la conservation « de nos droits respectifs.
« J’ai l’honneur d’être avec considération, etc.
« Caron de Beaumarchais. »
En conservant ainsi de mon mieux les droits des auteurs, et défendant l’arrêt qu’on voulait attaquer, je ne renonçais pas à l’espoir de parvevir à une conciliation raisonnable; je faisais la guerre d’une main en proposant la paix de l’autre.
Les comédiens furent se plaindre à M. le maréchal de Duras de la signification que je leur faisais faire, comme d’un attentat contre l’autorité souveraine ; et moi, de mon côté, j’eus l’honneur de l’en prévenir pour justifier la précaution que je venais de prendre.
C’est maintenant que je dois expliquer comment cette foule de précautions que j’avais prises lors de la discussion et rédaction de l’arrêt du 12 mai 1780, et dont j’ai prié le lecteur de ne pas perdre la mémoire, sont devenues très-importantes : elles le sont devenues à tel point, que, si j’eusse manqué d’en prendre une seule, je demeurais entaché sous l’accusation bizarre d’avoir fabriqué, transcrit et faitsignifier aux comédiens unfaux arrêt du conseil et un faux règlement : puisque, malgré toutes les preuves que j’ai prodiguées du concours de M. le maréchal de Duras à la formation de cet arrêt, de la foule de ses discussions contradictoires, de ses consentements, adhésious, signatures, paraphes sur toutes les pages, lettres au soutien, etc., il passe pour constant, au moment où j’écris, que l’arrêt en parchemin que j’ai fait signifier aux comédiens n’est pas plus le véritable arrêt du conseil que le règlement y annexé n’est le vrai règlement discuté, arrêté, signé et paraphé
par M. le maréchal de Duras, mais un arrêt et règlement de ma façon, dont jamais M. le maréchal n’a eu connaissance.
On est tenté de me croire en démence, au récit d’une pareille folie ; mais on cessera de rire quand on saura qu’entre autres preuves de ce fait, le 8 août dernier, M. le maréchal de Richelieu, dont la bonté pour moi ne s’est jamais démentie, mais auquel Mc Gerbier venait à l’instant d’assurer la vérité de ces accusations, me demanda fort sérieusement si j’attesterais bien par écrit que je n'avais rien changé aux minutes des arrêt et règlement signés par son collègue le maréchal de Duras , en les faisant signifier aux comédiens !
Je ne sais s’il prit mon étonnement pour de la confusion ; mais, sur ma réponse que je trouvais un peu dur qu’il parût en douter, il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir de signer la déclaration, qu’il allait écrire lui-même en mon nom. Il se mit à son bureau, où il écrivit l’énoncé qui suit :
« L’arrêt dont M. de Beaumarchais demande « l’exécution est l’expédition fidèle de la minute « signée et paraphée par M. le maréchal de Duras, « après discussion contradictoire, sans qu’on y ait « ajouté un seul mot; cette minute est entre les « mains de M. Amelot, etM. le maréchal de Duras « a écrit à M. Amelot pour lui demander une lettre « au nom du roi, que M. Amelot a envoyée, et que « M. le maréchal de Duras a dans les mains, par « laquelle le roi fait défense à toute personne de « s’opposer à l’exécution de cet arrêt, et même « d’y faire aucune observation ; et M. de Beau- « marchais consent à essuyer le déshonneur pute blic, s’il y a un mot dans cet exposé dont il ne « fournisse la preuve, et s’il a fait signifier autre « chose que ce même arrêt en parchemin, daté du « 12 mai 1780, tel qu’il l’a reçu de M. Amelot, ni « fait aucune autre signification ou opposition. »
M. le maréchal voulut bien m’en faire la lecture, et me dit, avec un regard de lynx : « Le plus diffi- « cile n’était pas de l’écrire ; mais c’est de vous le « voir signer que je suis bien curieux. »
Je pris la plume, et j’écrivis au bas de la déclaration :
Je soussigné certifie tout l'exposé ci-dessus conforme à la plus exacte vérité , et je me dévoue à V exécration publique, si je n'en prouve pas tout le contenu.
Ce 8 août 1780.
Caron de Beaumarchais.
J’ajoutai de suite au-dessous :
« J’ai de plus entre les mains l’original du règle- « ment dont l’expédition est aussi remise à M. Ame- « lot, et qui estannexée audit arrêt du 12 mai 1780, « lequel, discuté et rédigé en présence et avec « M. le maréchal de Duras, devant quatorze au-
COMPTE PENDU
« teurs, est paraphé à toutes les pages et à tous les « renvois, et enfin signé par M. le maréchal de « Duras. Même date que dessus.
« Caron de Beaumarchais. »
Jamais étonnement ne fut égal à celui de M. le maréchal de Richelieu, quand il lut ce que j’avais écrit: « Par ma foi, me dit-il7 il est absolument « impossible de ne vous pas croire, et dès ce mo- « ment je ne doute plus de rien de ce que vous me « direz; mais avouez qu’il y a, je ne sais de quelle <( part, une infernale méchanceté dans tout ceci! » — Doutez encore, je vous prie, monsieur le maréchal, jusqu’à ce que l’honneur de me justifier par les faits ait effacé la honte que je sens d’en avoir eu besoin. Gardez mon écrit, daignez m’en faire délivrer seulement une expédition certifiée de vous: elle sera mon titre pour mettre au plus grand jour ma conduite modérée, celle des auteurs et leurs droits usurpés, tout ce qu’on a tenté pour se maintenir dans cette usurpation, et leurs procédés pacifiques pour en obtenir la restitution. Depuis quatre ans, ils m’ont confié leurs intérêts ; aucun propos de leur part, mémoire, épigramme ou sarcasme, ne leur est échappé : ce n’est faute assurément ni de chaleur, ni de ressentiments légitimes; mais plus ils ont été modérés et patients, plus il est juste enfin qu’une loi émanée du roi fixe le sort et l’état des auteurs, et les mette à jamais à l’abri de pareilles vexations. — Je suis de votre avis, dit M. le maréchal ; et je commence à concevoir où vous avez puisé toute la chaleur de votre plaidoyer dans notre dernière assemblée : il n’est pas défendu d’avoir un peu de colère quand on est autant outragé.
M. le maréchal me remit la copie de ma déclaration, et écrivit au bas :
Je certifie que la présente copie est conforme à V original resté entre mes mains.
Ce 12 août 1780.
Le maréchal de Richelieu.
J’ai fait part aux auteurs, mes constituants, de ! ce qui venait d’arriver; ils m’ont ordonné de rendre le compte exact qu’on vient de lire, et qu’il est temps de résumer. Mais trop d’objets rassemblés ont souvent rompu le fil des idées qu’il importait d’établir; il faut le renouer en peu de mots.