‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 655 sur 803 · COPIE DE MA VÉRITABLE LETTRE · texte numérisé non relu

COPIE DE MA VÉRITABLE LETTRE

Paris, le 4 juin 1779.

J’ai trouvé, monsieur, à mon arrivée de Bordeaux et Rochefort, les deux lettres dont vous m’avez honoré, l’une de Metz et l’autre de Paris. Votre patriotisme mérite beaucoup d’éloges, mais il vous fait peindre avec trop de frayeur la situation de nos armes.

Les Anglais, monsieur, n’ont aucun avantage militaire sur nous; ils ont pillé notre commerce, à peu près comme les voleurs attaquent les coches sur les grands chemins, en attendant la maréchaussée : peut-être eût-il fallu qu’elle arrivât plus tôt. Mais la plus grande partie de nos navires étaient assurés à Londres, et nous avons sur eux quatre mille prisonniers de plus qu’ils n’en ont à nous.

Notre escadre d’Estaing est dans le plusbel état et ne manque de rien, pendant que Byron, ayant fait la faute d’établir ses troupes de terre sur le cimetière de l’Amérique, y périt visiblement tous les jours, sans oser rien tenter, avec des forces supérieures aux nôtres.

La prise de Pondichéry n’est pas non plus un avantage dont les Anglais puissent se glorifier. Depuis un an une frégate française était partie avec ordre de donner à M. de Bellecombe celui d’évacuer la place au premier mouvement des Anglais, et de se retirer à l’île de France, où le gouvernement avait depuis longtemps résolu de rassembler toutes ses forces, un peu trop dispersées dans l’Inde. La frégate n’est arrivée qu’après la belle défense de M. de Bellecombe, qui ne l’eût pas faite inutilement, n’étant pas assez fort pour tenir, s’il eût reçu plus tôt des ordres de retraite; ce qui n’ôte rien au mérite de M. de Bellecombe.

Quant aux mauvais traitements que les Anglais prodiguent à nos prisonniers, rien ne pouvant les excuser de cette exécrable cruauté, j’ai cru devoir la publier en punition de leur crime: c’est tout ce qu’un particulier pouvait faire, en attendant que le gouvernement s’en ressentît lui-même; et c’est ce qu’on doit attendre de sa sagesse.

Quoi qu’il en soit, croyez, monsieur, que la

| France n’a jamais été dans une position plus avantageuse.

N’a-t-elle pas donné la paix à l’Allemagne, à la Prusse, à la Russie et à la Turquie ? n’a-t-elle pas isolé l’Angleterre de toute espèce d’alliés en Europe? et ne tient-elle pas cette puissance en échec dans son pays même, par les mouvements que nous faisons sur nos côtes ? Notre alliance avec les Américains n’a-t-elle pas consolidé cette indépendance, qui enlève tout le continent du Nord à la couronne anglaise? Et notre cabinet politique, le plus habile et le premier de l’Europe, n’a-t-il pas acquis une influence universelle sur les actions de toutes les puissances militantes? L’Espagne armée est prête à tonner; la Hollande, résolue à défendre et maintenir son commerce et sa liberté maritimes; la Suède, le Danemark et la Russie entrent dans ce plan honorable : que restet-il à l’Angleterre? Un isolement funeste, un épuisement total d’hommes et d’argent, des déchirements intestins, la perte de l’Amérique, et la frayeur de perdre l’Irlande. Il est vrai qu’en revanche de la Dominique elle nous a pris le rocher infect de Sainte-Lucie ; mais, en feignant de menacer nos possessions du golfe, ne voyez-vous pas que les Anglais tâchent de masquer la frayeur qu’ils ont pour les leurs?

Voilà l’état respectif de leurs avantages et des nôtres. Celui qui ne sent pas l’extrême supériorité de notre position lit mal dans Je grand livre des événements du siècle.

Laissons de côté les prétendues fautes de M. d’Estaing et les cris des envieux; et ne jugeons pas légèrement un homme assez grand pour dédaigner l’outrage, en faisant imprimer tout ce qu’on lui adresse d’injures anonymes : voyons uniquement le bon état de sa flotte après une si laborieuse campagne, sa vigilance infatigable, et le concert de louanges de tous les soldats et matelots ; voyons surtout l’acharnement de ses ennemis à le dénigrer : on ne s’enroue pas à dire autant de mal d’un homme dont il n’y aurait rien à penser; une pitié méprisante est ce qu’on accorde aux gens médiocres, et la colère des rivaux d’un brave homme est un hommage peut-être plus flatteur et plus sûr que l’éloge de ses amis.

Je m’arrête court sur ce sujet, parce que mon opinion ne fait rien à la chose, et que j’ai beaucoup d’affaires qui demandent mon temps.

Si je me suis fait un plaisir de rassurer un honnête homme, qui me paraît très-bon Français, c’est qu’emporté par ce torrent de critiques amers qui passent leur vie à diminuer nos avantages, pendant que nos ennemis ne perdent pas une occasion de boursoufler les leurs, il craint pour nous, et m’a demandé mon sentiment; je me suis hâté de le lui dire en deux mots, en l’assurant de tous les sentiments que sa lettre inspire à Son très-humble, etc.

LETTRES

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