M. LE COMTE DE VERGENNES
Paris, ce 8 juin 1779.
Monsieur le comte,
Personne ne sait mieux que vous combien la méchanceté est ingénieuse pour nuire. Je ne vous écris pas pour vous demander justice d’une horreur qu’on me fait, parce que cela est impossible ; mais pour me garantir du mal que cette horreur me ferait, si elle allait jusqu’au roi sans que Sa Majesté fût prévenue, ainsi que M. le comte de Maurepas et vous-même.
A mon arrivée de Bordeaux, j’ai trouvé deux lettres chez moi : elles sont sans signatures; mais le motif qui les a fait écrire m’ayant paru louable, sans autre examen j’ai répondu sur-le-champ, selon que mon esprit et mon cœur étaient affectés, comme je fais toujours. Un article sur les prisonniers français, que j’ai mis dans le Courrier de l'Europe avant mon départ de Paris, était le premier texte sur lequel l’anonyme avait exercé sa plume : il paraissait indigné contre les Anglais; il énumérait ensuite nos désavantages, et semblait attendre mon avis pour fixer le sien.
Tout rempli que j’étais des cris odieux que j’ai entendu faire partout, et contre notre marine et contre les ministres, je broche une réponse rapide, et je l’envoie à l’adresse indiquée. Pardonnez, monsieur le comte, et que le roi me pardonne s’il désapprouve ma chaleur et ma vraie lettre, dont je vous adresse une copie littérale, en vous envoyant l’original de celle qui y a donné lieu. Il court aujourd’hui une lettre de moi défigurée, dénaturée, et pleine de libertés cyniques.
Je vois bien qu’on m’a tendu un piège ; je vois qu’on veut encore une fois me nuire en faisant parvenir au roi cette prétendue lettre, comme on l’a déjà fait une fois sur de prétendus propos tenus, disait-on, à ma table.
Le profond mépris que j’ai pour les méchants ne doit pas m’empêcher de me prémunir contre eux. J’ose donc vous supplier de mettre sous les yeux de M. le comte de Maurepas et du roi ma véritable lettre, dont heureusement j’ai gardé minute. Je la certifie véritable, et je défie les méchants d’oser en montrer une différente, armée de ma signature.
Je n’ajoute pas un mot : je connais votre équité, votre bonté. Les clameurs indiscrètes m’indignent; et je deviens doublement Français, quand je trouve
LETTRES
des gens qui affectent de ne pas l’être. Voilà ce qui me fait parler quelquefois fortement, et ce qui m’a fait répondre à un anonyme qui me semblait honnête.
S’il vous est possible, monsieur le comte, de m’accorder une demi-heure cette semaine, je désire mettre sous vos yeux des objets importants, et relatifs aux Américains. Je recevrai votre ordre, à cet égard, avec la reconnaissance respectueuse et la foule de sentiments qui m’attachent à vous.
Je suis, monsieur le comte, votre, etc.
LETTRE XXL