A M. LE COMTE DE MAUREPAS
Paris, ce 11 novembre 1779.
Monsieur le comte,
Si je n’ai pas encore a*ssez de force pour sauter du lit et vous aller remercier, il n’y a pas non plus de faiblesse qui puisse m’empêcher de vous parler de ma reconnaissance.
On veut me voler trente-trois mille livres, et, joignant l’intérêt d’un silence de vingt ans, on double la somme: cela fait soixante-six mille livres. On y ajoute pour douze mille livres de frais, et me voilà forcé de payer quatre vingt mille livres à des gens qui, depuis vingt ans, m’en doivent quarantesix mille, et dont le seul titre est que je les ai laissés tranquilles par horreur des procès.
Vous avez entendu mon ami avec bonté. Je demande à consigner et à compter : je n’ai jamais eu que ce mot. On s’y refuse, en m’opposant des arrêts obtenus par défaut dans mes absences; et la forme, la forme, ce terrible patrimoine de la justice, sert de couverture à l’iniquité d’une demande atroce.
Consigner et compter, voilà ma requête ; payer comptant, si je dois, voilà quelle grâce je sollicite.
Vous m’avez promis vos bontés; j’y compte : il n’y a jamais de détours en vos paroles. Vous faites le bien sans faste, et quand vous le pouvez : c’est ce que j’adore en vous.
Si mon pauvre prince de Conti vivait, comme je le ferais rougir de ses injustices à votre égard! Craignez, mon ami, sur toutes choses, me disait-il, de vous attacher à M. de Maurepas. Comme la passion aveugle les hommes! Il ne se doutait non plus de votre âme douce et gaie, que s’il ne vous eût jamais vu. Il m’a empêché pendant deux ans de me présenter devant vous. Et vous, monsieur le comte, quoique vous sussiez très-bien que j’étais
LETTRES
un de ses plus chers affiliés, vous ne m’avez jamais montré que bonté, loyauté, douce protection et franche adjudance. Et moi, plus touché que je ne puis le dire, je regrette bien que cet obstiné, cet injuste ennemi n’existe plus; la grande confiance qu’il avait en mon caractère l’eût enfin converti, et le plus reconnaissant de tous vos serviteurs vous eût certainement ramené ce cœur, aveuglé sur votre compte.
Pardon, monsieur le comte : j’aime à parler de lui, parce qu’il m’avait voué un attachement paternel; et j’aime à en parler devant vous, parce que, sans l’avoir mérité, je retrouve sans cesse en vos procédés pour moi tout ce qui lui avait enchaîné mes affections.
Je prends la liberté de joindre à cette lettre un court mémoire instructif sur la requête qui sera rapportée samedi par M. Amelot au conseil des dépêches.
Je viens d’envoyer à M. de Yergennes un travail faiblement composé, parce que je suis souffrant, mais au moins propre, par la vérité de tous les faits qu’il contient, à repousser victorieusement les insidieux reproches du cabinet de Saint-James sur nos prétendues perfidies.
Ma reconnaissance et mon respect pour vous sont deux sentiments aussi doux à mon cœur qu’ils sont inaltérables.
Votre, etc.