‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 658 sur 803 · LETTRE XXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXIV

AU MÊME

Le 24 mars 1780.

Monsieur le comte,

De quelque part que sorte une fausse imputation, il me semble qu’on ne peut trop tôt la détruire. M. le maréchal de Duras, ce matin, m’a dit qu’on lui a dit que vous avez dit que je vous ai dit que c’est mal fait d’asseoir le parterre à la Comédie.

Si vous avez pu me suivre à travers ce tourbillon de paroles, et repêcher le fait noyé dans tous ces on dit , vous savez très-bien, monsieur le comte, que tout cela n’est qu’une grosse calomnie qui circule à Paris comme tant d’autres, et qu’on a fait arriver jusqu’à l’hôtel de Duras pour me faire une tracasserie. Loin d’oser ouvrir un avis contraire à l’idée la plus raisonnable, qui est d’asseoir le parterre au spectacle, je vous supplie de vous rappeler que cette demande est un des premiers articles du projet de règlement théâtral que j’ai eu l’honneur de vous soumettre cet été, au nom et comme commissaire de toute la littérature française.

Mais, pour qu’il ne reste aucun doute sur mes principes à cet égard, daignez encore, monsieur le comte, recevoir ma profession de foi sur ce point débattu devant vous.

Aucune autre nation que la française n’a la barbarie de supplicier les auditeurs d’un spectacle |

! établi pour leur délassement, en les tenant debout, ! froissés, étouffés et serrés à disloquer les corps les | plus robustes. On est assis en Italie, en Espagne, en Angleterre et partout. Les seuls gens à Paris qui aient à se louer de notre pénible façon d’exister au spectacle sont les cabaleurs et les filous, qui, n étant là que pour faire le mal ou prendre le bien d’autrui, rempliraient bien plus difficilement ces deux objets dans un parquet assis, qu’au parterre incommode et indécent de Paris, tel qu’il existe aujourd’hui : ce qui est, selon moi, d'une grande considération.

Mais plus je sens l’utilité de cette sage et désirable réforme, plus je crains qu’en manquant de prendre une précaution essentielle, un essai légèrement combiné et précipitamment exécuté ne ruine, dans l’opinion publique, le désir et l’estime d’un plan aussi salutaire, avant qu’on en ait senti le bon effet.

Votre, etc.

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