‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 663 sur 803 · LETTRE XXIX · texte numérisé non relu

LETTRE XXIX

AU MÊME

Bordeaux, le 19 novembre 1782.

Monsieur le comte,

Un moment de votre attention sur le détail qui suit ne sera pas tout à fait perdu. J’aime à marcher devant vous comme David allait devant le Seigneur, avec un esprit droit et un cœur pur. Je vous dois donc un compte exact et simple de ce qui s’est passé depuis dix jours à Bordeaux. Si M. le comte d’Estaing a cru faire sa cour à votre circonspection, en s’en remettant à M. de Castries du soin de vous communiquer son détail, je me lais un devoir de vous adresser le mien pour vous seul, si vous le permettez.

Averti du passage de M. le comte d’Estaing par lui-même, j’ai couru de l’autre côté de la Dordogne à sa rencontre lui offrir mes faibles services, et le prévenir que, malgré mes efforts constants pour rendre les Bordelais moins bruyants dansl’enthousiasme qu’ils lui portent, sa modestie aurait beaucoup à souffrir de la manière éclatante dont ils entendaient l’exprimer. Son premier soin a été alors de s arrêter à Cubzac, pour n’arriver à Bordeaux qu’à nuit close; et sa seconde précaution de ne point aller loger au gouvernement où on attendait, et de venir s’enfermer dans une assez vilaine chambre de l’auberge où j’en occupe une autre depuis trois mois. Son troisième soin a été de refuser toute espèce d’invitations et de fêtes dont on voulait l’accabler, et de se priver même d’aller au spectacle dans la plus belle salle dû monde, pour échapper aux vaines acclamations dont il n’a que trop été poursuivi dans toutes les rues que sa voiture a parcourues.

IJ m a fait l’honneur de me confier une partie de ses vues, et celui de me demander mon secours pour le succès de sa mission relative à la ville de bordeaux. La seule annonce d’un nouvel établissement maritime aussi avantageux au commerce était sans doute un motif assez puissant pour exciter l’émulation générale ; mais, sans l’enthousiasme que je voyais pour M. le comte d’Estaing, il n y aurait eu, selon moi, nul succès à prétendriTmais cet enthousiasme, bien que fragile, est un assez bon instrument dans les mains de ceux oui savent en tirer parti.

Au heu donc de le laisser s’user en violons,

petits pâtés, bouteilles de vin, pétards et girandoles allumées, comme on le prétendait, j’ai pensé que, profitant de la première chaleur, on pourrait la diriger vers un objet plus utile à la chose publique ; et, passant subitement de cette idée à son exécution rapide, j’ai proposé, à tous les négociants que j’ai pu rassembler chez moi, d’ouvrir une souscription d’un million , et d’offrir cette somme en crédits généreux à M. le comte d’Estaing pour hâter le succès de sa grande réforme, en le laissant maître de régler avec le ministre du roi la forme et le terme du remboursement.

J’ai libellé l’hommage qui précédait les signatures ; et pour que tous les gens aisés y pussent concourir sans se gêner, et que la souscription se remplît avec facilité, je n’ai osé signer moi-même que pour une somme de douze mille livres. Tous ceux que je tenais sous ma main ont suivi cet exemple à peu près, et la souscription a commencé à trotter par la ville avec nos signatures.

Pendant ce temps M. le comte d’Estaing assemblait, non la chambre du commerce, mais le commerce entier ; car une fatalité barbare et théologique éloigne les plus fortes maisons et les négociants les plus éclairés de l’accès de la chambre: elle ne représente réellement à Bordeaux que quelques maisons catholiques; et l’opération de M. le comte d’Estaing exigeait le concours d’un patriotisme universel. 11 a donc très-bien senti la différence qu’il y avait entre parler à la place du commerce (comme la lettre du roi le porte), et ne s’adresser qu’à la seule chambre du commerce, qui lui eût soufflé plusdes trois quartsde la bonne volonté générale, ainsi qu’on l’a vu lorsqu’il s’est agi de la souscription du don gratuit d’un simple vaisseau de ligne, lequel s’est réduit, par les tripotages de la chambre, à un impôt dont chaque négociant supporte le moins qu’il peut, et qui pèse uniquement sur les propriétaires et consommateurs.

M. le comte d’Estaing s’est donc appliqué à bien faire sentir aux négociants assemblés l’honneur que le commerce recevait de la lettre du roi, et l’avantage immense qu’il tirerait de la formation du nouveau corps maritime. Il a demandé six députés pour dresser avec lui les préliminaires de rétablissement d’un comité permanent, qui fût chargé de l’examen et de la présentation de tous les capitaines qui s’offriraient pour entrer dans le nouveau corps.

A ce premier travail il a fallu débattre longtemps la question de former le comité d’autant de membres étrangers à la chambre du commerce que l’on en tirerait de son sein. Messieurs de la chambre voulaient être seuls nommés, ou ne pas être du comité, ou qu’on en fît deux séparés: c’était ramener la division, les questions oiseuses et théologiques, ou bien prononcer l’exclusion des deux tiers du commerce : bref, c’était ne rien faire.

M. le comte d’Estaing a forcé les répugnances, en nommant lui-même trois négociants protestants, en exigeant leur réunion absolue au comité à trois membres de la chambre : tous les six ont choisi un septième pour les départager en cas de diversité d’avis. Ce n’a pas été sans peine que ce point si important au bien du commerce a été enlevé.

La forme de l’examen, la teneur du certificat, les avantages offerts aux nouveaux officiers, l’uniforme même, ont été réglés sur-le-champ. Les sept commissaires ont tous signé conjointement avec M. le comte d’Estaing; et, pressé qu’il était de partir, il n’en a pas moins emporté avec lui l’état de la souscription d’un crédit ouvert seulement depuis douze heures, et qui montait déjà à cent mille écus. On y a joint l’état d’une autre souscription gratuite en faveur des matelots dont M. d’Estaing sera content, laquelle a été substituée, par un autre petit moyen de persuasion, aux fêtes que le commerce voulait donner à ce général. A son départ, cette seconde souscription montait à plus de soixante mille livres.

M. le comte d’Estaing est parti, en daignant me prier de veiller à la suite de tout ce qui n’a pu être qu’ébauché en aussi peu de temps : mais quand le feu central s’éloigne, que le soleil se couche, quelle chaleur peut communiquer une faible planète ? Tout s’est refroidi au départ du général : les réflexions, les observations, les divisions, les critiques, les haines et les débats sont venus en foule; et j’ai beaucoup à souffrir, à cause de la part que je semblais avoir prise à la formation d’un comité mixte, et surtout à la marche brusque et rapide des souscriptions.

Mais moi, qui sais bien qu’il ne se fait rien de bon qu’en osant marcher à travers les épines, et qu’on ne franchirait aucun marais si l’on craignait les cris des grenouilles, je continue de travailler sans relâche, assistant à tous les comités, expliquant tout ce qui peut être obscur dans les premiers travaux, faisant faire les modèles d’uniforme, les mettant sous les yeux de monseigneur le comte d’Artois, à son passage, et engageant ce prince à réchauffer le commerce par des éloges publics, que je voudrais qu’il méritât réellement Tel est l’état des choses.

En général, le zèle des protestants a tout fait ; la basse jalousie des autres a tout gâté, tout divisé. Mais si tout n’est pas bien, monsieur le comte, tout n’est pas mal non plus ; et, en mettant du coton dans mes oreilles, je ne désespère pas de porter la souscription du crédit à six cent mille livres, et d’envoyer à M. d’Estaing (avant son départ de Cadix) seize ou dix huit excellents sujets.

Pour récompense, à la vérité, je partirai de Bordeaux avec le joli renom d'être arrivé en cette ville pour m’emparer des esprits, y forcer les vo-

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lontés ; un homme à qui la cour fournit tout l’argent qu’il prodigue aux souscriptions qu’il ouvre ; un charlatan enfin, qui, bien que catholique, est l’ami secret des protestants, et voudrait gâter l’orthodoxie de la chambre en y introduisant des hérétiques, etc., etc., quatre pages d’etc. et de bêtises! Je vous sauve l’ennui du reste.

Agréez seulement, monsieur le comte, l’hommage de mon zèle pour le bien public ; il vous est dû à vous qui en êtes dévoré, qui le servez sans relâche à travers l’intrigue et les obstacles, et qui vous occupez d’une bonne paix au milieu de la plus mauvaise guerre.

Agréez aussi l’assurance de l’inviolable et trèsrespectueux dévouement avec lequel je suis, Monsieur le comte,

Votre, etc.

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