‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 666 sur 803 · A MADAME MONTANSIER · texte numérisé non relu

A MADAME MONTANSIER

Paris, le 19 mai 1784.

Je retrouve en vous, madame, ce que j’ai toujours remarqué chez les directeurs de troupes, ou dans les républiques de comédiens, qu’ils aiment leurs intérêts'et ne les entendent guère.

Est-ce bien sérieusement que vous me demandez les moyens de faire jouer promptement le Mariage de Figaro sur le théâtre de Versailles? Des personnes de très-bonne famille, dites-vous, désirent Vy voir au plus tôt. Mais comment ignorez-vous que des dames, de meilleure famille encore que celles que vous voudriez satisfaire, ont proscrit ce misérable ouvrage, et que, cédant à des insinuations

LETTRES

trompeuses, elles ont donné des marques d une disgrâce ouverte au Théâtre-Français, en refusant d'y voir représenter ma pièce ?

Je me garderai donc, moi qui suis bien instruit, de porterie manque de respect au point de laisser étendre et s’établir jusqu’au pied de leur palais les éclats insensés d’un succès que je désavoue, puisqu’il a le malheur de déplaire.

C’est déjà trop pour moi d’avoir privé leThéâtre- Français de leur présence auguste, sans que j aille écraser votre spectacle en les éloignant d un théâtre dont elles se sont montrées protectrices.

Je dois trop, d’ailleurs, au zèle des comédiens de la reine et du roi, lesquels jouent ma pièce beaucoup mieux peut-être que la comédie ne 1 a été depuis trente ans, et je les vois trop affectés de la disgrâce que je leur cause, pour que j’abandonne à d autres comédiens l’honneur de détruire un jour une prévention aussi fâcheuse.

Ils ne sont que trop découragés. La cour entière est contre vous, répètent-ils avec chagrin. — Heureusement, leur dis-je, mes bons amis, le roi n’est pas de cette cour-là. La reine elle-même est trop juste pour être arrêtée longtemps par des clameurs aussi frivoles. Les courtisans, ayant vu quelquefois les citadins punir les succès dramatiques obtenus à la cour, par le blâme d un moment usent aujourd’hui de représailles, et croient bien venger leur injure en dénigrant le fol ouvrage qui réussit trop à Paris.

Qu’ils continuent donc, s’ils peuvent, à tromper la reine, comme ils avaient réussi à tromper le roi, sur le véritable objet d’un ouvrage

De qui la coupable gaieté Va poussant même la licence Jusqu’à dire la vérité.

Tout cela, dis-je, mes amis, n’est qu’un jeu puéril de l’amour-propre, et qui ne fait rien, avec le temps, au jugement porté sur les ouvrages du théâtre.

De tout cela, madame, il résulte que je ne puis laisser prendre aucun rôle d’avance à la Comédie française; et que, donnant à la verte intrigue le temps de mûrir et de tomber, je ne dois même imprimer la Folle Journée que quand les opinions considérables de la cour se réuniront aux opinions considérées de la ville pour adopter ou rejeter le Mariage de Figaro.

J’ai l’honneur d’être, madame, votre,, etc.

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