RÉPONSE A M. LE CURÉ DE SAINT-PAUL
Paris, le 20 mars 1788.
Mon digne et bon Pasteur,
Après vous avoir rendu grâce de l’obligeant avis que vous voulez bien me donner, permettez-moi
1. Voici la lettre que le curé de Saint-Paul avait envoyée à Beaumarchais :
« Paris, 1 7 mars 1788.
« Des personnes respectables, monsieur, m'ayant porté des plaintes hier sur les travaux dont ils étaient témoins un jour de dimanche, j’ai été obligé de faire entendre près des magistrats mes plaintes sur une transgression que je ne puis voir avec indifférence. L examen approfondi que j’ai été obligé de faire m’a convaincu que c’était dans votre maison et dans votre jardin que ces travaux avaient eu lieu. Je suis bien persuadé, monsieur, que c’est à votre insu et contre vos ordres que des ouvriers ont été mis en action dans ce jour, dont l’observation est prescrite par la loi divine et celle de l’État. J attends de vous, monsieur, de nouveaux ordres aux directeurs de vos travaux ; je les ai annoncés d’avance à plusieurs personnes dont l’émotion était publique. J’ai du plaisir à croire que mon espérance ne sera pas frustrée : au moins aurai-je rempli ce que me dicte ma conscience et l’attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être,
« Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Signé Bossu, curé de Saint-Paul « et prédicateur du roi. »
de faire un modeste examen de la profanation que votre lettre me reproche.
Si vous aviez fait la recherche de ce délit qui nous est imputé avant d’en porter plainte aux magistrats, vous auriez su par moi, monsieur, qu’aucun maçon, ni voiturier, ni couvreur, ni autres ouvriers, ne travaillent chez moi le dimanche ; mais on vous eut représenté que dans ce mois de sève montante on ne peut laisser d’arbre hors de terre sans être en danger de le perdre, et que des gens de la campagne, ayant conduit à mon jardin des arbrisseaux venus de loin, ont employé toute la nuit du samedi, et même la journée du dimanche, à faire, non l’œuvre servile de les planter (car ils sont payés pour cela), mais l’acte conservatoire et forcé de les serrer en pépinière dans un des coins de mon terrain, pour les empêcher de mourir : et cela sans aucun salaire, car ils me garantissent tout ce qu’ils planteront chez moi.
Quand il n’y a pas de péché, malheur à qui se scandalise! dit en quelque endroit l’Écriture.
Ne pensez-vous pas comme moi que les juifs seuls, ô mon Pasteur, savent observer le sabbat ? car ils s’abstiennent du travail, de quelque utilité qu’il soit : au lieu que, chez nous autres chrétiens, on dirait que le culte est un simple objet de police, tant ses commandements sont heurtés d’exceptions. Nous punissons un cordonnier, un tailleur, un pauvre maçon qui travaillerait le dimanche ; et dans la maison à côté nous souffrons qu’un gras rôtisseur égorge, plume, cuise et vende des volailles et du gibier. Ce qui me scandalise, moi, c’est que l’homme de bien qui va s’en regorger n’est point scandalisé de cette œuvre servile, exercée pour lui le dimanche.
Dans nos jardins publics cent cafés sont ouverts, mille garçons frappent des glaces ; on en fait un commerce immense ; et l’honnête dévot qui va s’en rafraîchir le dimanche les paye sans songer au scandale qui en résulte.
Plus loin, monsieur, on donne un bal ; vingt ménétriers altérés y font l’œuvre servile et folle de faire danser nos chrétiens, pour quelque argent qu’on leur délivre : si mon dévot n’y danse pas, au moins ni lui ni son curé ne les dénoncent à la police, et mon malheureux jardinier peut-être va payer l’amende.
Les fêtes et dimanches, on ouvre les spectacles: là des acteurs, pour de l’argent, font un métier proscrit selon l’Église ; et le saint dénonciateur des ouvriers de mon jardin va sans scrupule salarier l’œuvre servile qui l’amuse, en sortant de chez mon curé, où il a crié au scandale contre mes pauvres paysans !
Sans doute on répondra que ce qui touche le public mérite de faire exception à la rigueur du saint précepte ; mais le cabaret, la guinguette, et tous les gens qui vivent des désordres où ils plongent le peuple aux saints jours, exercent-ils aux yeux de
Dieu des métiers plus honnêtes que celui de mes ouvriers, qui s’abstiennent de l’exercer pour aller perdre la raison et le pécule de leur semaine dans ces lieux de prostitution?
Tous les métiers qui servent au plaisir ouvrent boutique le dimanche, et le père de douze enfants, si par malheur il n’est que cordonnier, tailleur de pierre ou jardinier, est puni d’un travail utile qui nourrit lui et sa famille !
J’ai vu, le jour de Pâques, les valets de nos saints frotter leur chambre, les servir, un cocher mener leur voiture, et tous leurs gens faire autour d’eux l’œuvre servile par laquelle ces malheureux gagnent leur vie, sans qu’aucun de nos saints en fût scandalisé. Ne nous apprendra-t-on jamais où commence et finit le péché ; comment un commerce inutile, un métier souvent scandaleux, peuvent s’exercer le dimanche, pendant que d’honnêtes labeurs qui sustenteraient mille pauvres deviennent l’objet du scandale de nosseigneurs les gens de bien ?
Pardon, mon digne et bon Pasteur, si j’insiste sur cet objet; votre lettre m’y autorise : nul ne raisonne avec moi sans que je raisonne avec lui. Tel est mon principe moral : l’œuvre de Dieu n’a point de fantaisie ; et si l’utilité dont est le cabaret au perfidus caupo d’Horace le fait tolérer le dimanche, je demande comment la nécessité des travaux ne plaide pas plus fortement pour un pauvre tailleur de pierre ou de malheureux jardiniers.
Au lieu de ces vaines recherches qui nous troublent dans nos demeures, de ces inquisitions de huitième ou neuvième siècle, de ces saintes émotions (pour employer vos propres termes) sur des travaux d’une utilité reconnue, ne ferait-on pas mieux d’être plus conséquent lorsqu’on établit des principes? Qu’est-ce que proscrire, le dimanche, des ouvrages indispensables, quand on excepte de la règle les travaux de pur agrément, et jusqu’aux métiers de désordres?
Je m’en rapporte à vous, monsieur, qui êtes plus éclairé que moi, et vous supplie de ramener, si vous le trouvez dans l’erreur, celui qui est avec une confiance sans borne,
Mon respectable et bon Pasteur,
Votre très-humbe et très-obéissant serviteur et paroissien, etc.