LETTRE XL VII
Paris, ce 18 prairial an V (6 j uin 1791).
Votre lettre du 27 floréal, mon cher T***, n’est « répondue par moi qu’aujourd’hui, parce qu’elle
LETTRES
m’est armée au fort de mon déménagement. Je Yiens de revenir dans ma maison du boulevard, dont le séquestre n’était pas levé quand je suis rentré dans Paris. Le triste motif qui m’y ramène est l’opposé de celui qui me la fit construire, le besoin d’économie. Ma fortune, aux trois quarts détruite par une persécution de quatre années, ne me permet pas de payer un autre loyer, pendant que ma maison dépérit faute d’être habitée.
Mon rappel, après bien des travaux, a été honorable ; mais ce qui est perdu est perdu. Heureusement on peut se montrer pauvre, sans être humilié du malaise comme autrefois ; c’est un des biens de la révolution. Je cours après tous mes débris; car il faut laisser du pain à mes enfants après la mort qui commence à me talonner, comme vous le présumez pour vous-même, quoique vous soyez asthmatique, ce qui, dit-on, est un brevet de longue vie peu agréable; mais quand on a tout savouré, l’existence presque entière est dans les souvenirs. Heureux celui chez qui le bien peut compenser le mal !
Ma fille est prête d’accoucher: elle est la femme d’un bon jeune homme qui s’obstinait à la vouloir quand on croyait que je n’avais plus rien. Elle, sa mère et moi, avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après mon arrivée, je lui ai fait ce beau présent, ils auront du pain, mais c’est tout ; à moins que l’Amérique ne s’acquitte envers moi, après vingt ans d’ingratitude.
Je n’aime pas que, dans vos réflexions philosophiques, vous regardiez la dissolution du corps comme l’avenir qui nous est exclusivement desti né ; ce corps-là n’est pas nous : il doit périr sans doute, mais l’ouvrier d’un si bel assemblage aurait fait un ouvrage indigne de sa puissance, s’il ne réservait rien à cette grande faculté à qui il a permis de s’élever jusqu’à sa connaissance. Mon frère, mon ami, mon Gudin, s’entretient souvent avec moi de cet avenir incertain; et notre conclusion est toujours : Méritons au moins qu’il soit bon ; s’il nous est dévolu, nous aurons fait un excellent calcul ; si nous devons être trompés dans une vue si consolante, le retour sur nous-mêmes, en nous y préparant par une vie irréprochable, a infiniment de douceur.
Le Théâtre-Français vient de reprendre mon dernier essai dramatique, fait en 1791 , la Mère coupable. Soit que la perfection du jeu lui ait donné plus de mérite, soit que l’esprit public se tourne avec un goût plus sûr vers les sujets d’une grande moralité, cette pièce a eu un tel succès, que j’en suis étonné moi-même. On m’a violé comme une jeune fille à la première représentation ; il a fallu paraître entre Molé, Fleury et mademoiselle Contât. Mais le public qui demandait l’auteur n’est plus cette assemblée moqueuse de
talents qui le font pleurer malgré elle; ce n’est plus un homme dont le plus sot des nobles se croyait supérieur, que l’on veut voir pour en railler : ce sont des citoyens qui ne connaissent de supériorité que celle accordée au mérite ou aux talents, qui désirent voir l’auteur d’un ouvrage touchant, dont des acteurs, rendus à la citoyeuneté, viennent de le faire jouir avec délices. Peut-être s’y est-il mêlé un peu de ce noble désir de dédommager un bon citoyen d’une proscription désastreuse ! Quoi qu’il en soit, moi, qui toute ma vie me suis refusé à cette demande du public, j’ai dû céder; et cet applaudissement prolongé m’a fait passer dans une situation toute neuve : j’étais loué par mes égaux; j’ai pu goûter la dignité de l’homme.
En voilà trop sur un pareil sujet. Rappelez-moi à votre épouse respectable.