‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 687 sur 803 · LETTRE XLVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLVIII

AU MÊME

Paris, ce 5 fructidor an V (27 août 1797).

/ous n’avez pas, mon cher, une juste idée de mes occupations. Le désordre effroyable qu’une proscription de trois ans a mis dans mes affaires, en jetant à vau-l’eau les cinq sixièmes de ma fortune, use mon temps, mes facultés à recueillir mes restes dispersés.

La littérature dramatique exige une sérénité d’esprit qui me manque; et la Mère coupable ne verrait point le jour, si elle n’eût été finie en 1791 . Le temps de ces plaisirs n’existe plus pour moi ; il me faut travailler, lutter contre le malaise, pour empêcher que la grande détresse ne m’atteigne à la fin, ainsi que ma famille. C’est le repos d’esprit qui me manque à l’âge où j’en ai tant besoin !

Mon digne ami Gudin, qui n’a rien dérangé de ses travaux dans la retraite où il s’était fait oublier, rentré chez moi pour notre bonheur réciproque, me soutient, me console, et finit son grand ouvrage.

Je vous envoie un exemplaire de la dernière édition de la Mère coupable , avec un très-peu long discours préliminaire qui est tout ce que mon loisir m’a permis de brocher sur un sujet inépuisable, notre art dramatique français, que je tâche de ranimer plutôt par de bons conseils que par de bons exemples. Vous me le demandez, le voilà.

J’apprends par votre lettre que vous vous faites estimer par des occupations utiles ; la nature vous a donné toute l’étoffe nécessaire pour bien remplir tous les travaux auxquels vous voudrez vous livrer. Les aspérités du jeune âge ont été râpées, adoucies par des frottements très-violents; vous êtes devenu un honorable citoyen ; ne redescendez jamais de la hauteur où vous voilà, et vous vérifierez pour moi cette assertion morale que j’ai

LETTRES

mise dans une des pages de mon discours sur la Mère coupable : que tout homme qui n’est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon quand l’àge des passions s’éloigne , et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d’être père.

Les maux du corps sont des accidents de notre être. Je suis sourd, moi, comme une urne sépulcrale; ce que les gens du peuple nomment sourd comme un pot. Mais un pot ne fut jamais sourd ! au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues auxquelles elle ne répond point ; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un grand mot que la populaire ignorance a gâté.

Je m’aperçois depuis longtemps que je suis refaiseur de proverbes. Adieu. S’il m’échappe d’autres bluettes littéraires, vous les aurez comme la Mère coupable.

LETTRE XLÏX.

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