‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 725 sur 803 · GILLES, CASSANDRE, ISABELLE · texte numérisé non relu

GILLES, CASSANDRE, ISABELLE

ISABELLE

Est-ce vous qu’êtes le médecin, monsieur?

Seriez-vous, charmante enfant, du nombre de s’ te famille infortunée qui a été blessée z’à t’une bataille de coups de bâton?

ISABELLE

Oui, monsieur.

JEAN BÊTE

Ayez confiance en moi : je m’appelle monsieur Moribond, médecin de Montpellier. Quelle maladie avez-vous, pour que je vous dise ce que c’est?

GILLES, riant.

Monsieur Moribond! v’ià un médecin qui porte le nom de ses pratiques.

ARLEQUIN, lui donnant un grand coup de pied dans le cul et se remettant gravement.

Faut pas z’interrompre la consultation, faut pas interrompre.

GILLES

Eh bien ! regardez si z’on ne jurerait pas que c’est encore s’t’enragé d’ours.

JEAN BÊTE, à part ù Isabelle.

Est-ce que vous ne me reconnaissez pas, ma Zirzabelle?

ISABELLE, à part.

Oh! sainte Épiphanie! c’est mon Jean Bête! (Haut. )Mon ch’père, v’ià qui z’est fini : vous m’avez mis t’entre les mains de monsieur; je m’y tiens, je n’aurai t’à l’avenir rien de caché pour lui ; je vais

chanter, danser, chiffler, etc. Youlez-vous t’autre chose de moi, monsieur Moribond?

GILLES

Jarni qu’aux z’enjoleux de filles!

Ici se trouve dans le manuscrit une grande lacune.

EAN BÊTE.

Mademoiselle..., je prie monsieur vot’père de trouver bon que je vous épouse, là, z’en vrai mariage. J’ai toujours respecté messieurs les bonhommes Cassandre Il y a des bonhommes Cas-

sandre dans tous les états; j’en ai vu dans l’épée, dans la robe, dans le sacerdoce, le ministère, la finance; et partout z’ils sont très-estimés z’et parents z’en droite ligne de messieurs Gobe-Mouches, qui sont z’aussi fort z’étendus.

CASSANDRE

Monsieur, monsieur, vous nous faites beaucoup d’honneur de vouloir bien entrer dans ma famille... J’ai fort l’honneur de connaître aussi messieurs Moribond, qui sont sûrement z’une famille très comme il faut.

JEAN BÊTE

D’autant plus que vous rencontrez z’en moiz’un médecin très-éclatant

GILLES, en riant.

C’est celui à qui j’ai chatouillé les côtelettes ce matin ! Ah ! ah ! ah ! ah !

ARLEQUIN lui donne un coup de pied au cul et se remet gravement.

Faut pas interrompre comme çale'fil d’une conversation.

GILLES, se grattant la fesse.

Pardine ! v’ià z’un maudit apoticuflaire , toujours

ARLEQUIN lui donne un coup de pied au cul et se remet gravement.

Vous interrompez toujours ! vous interrompez toujours!

GILLES, se frottant la fesse.

Comme on voit bientôt de queul métier sont les gens, regardez s’il me vise ailleurs.

JEAN BÊTE

Monsieur le bonhomme Cassandre, si j’ai t’ébauché mamezelle vote fille , je ne demande pas mieux que de l’achever de peindre ; mais il est temps de vous dire z’à quelle fin tous mes tarta-

gèmes et déguisements d’opéra

Je ne suis pas t’un véritable beau Léandre, comme vous le croyez ; je m’appelle Jean Bête, monsieur, auteur de parades, fils de Jean Broche, petit-fils de Jean Fonce, arrière-petit-fils de Jean Logne, issu de Jean Farine, qui sortait de Jean Desvignes, lequel descendait en droite ligne de Jean Sans- Terre et de Jean Sans-Aveu, qui sont une famille aussi z’illustre que les bonhommes Cassandre. Vous saurez en outre qu’un de mes grands-pères...

JEAN BÊTE A LA

GASSANDRE.

Du côté des hommes ou des femmes?

De tous les côtés, monsieur, de tous les côtés.

CASSANDRE

Mais était-il votre grand-père paternel?

JEAN BÊTE

Certainement, monsieur, mon grand-père paternel, maternel, fraternel, tanternel, sempiternel : il fut ce fameux Jean Broche, qui fourrait z’un fer rouge dans le cul des passants, sur le Pont- Neuf, pendant le grand hiver. Ceux qui ne s’en souciaient pas lui payaient z’au moins le charbon ; ce qui fit sa fortune en peu de temps : son fils devint secrétaire du roi, langueyeur de porc, monsieur; son petit fils, maître des raquettes, intendant, et est z’aujourd’hui conseiller rapporteur en la cour, qu'est mon cousin Lalure ....

Il n’y a pas longtemps qu’ils sont morts z’à Beaune, où z’une branche de messieurs Jean Bête, qui z’y fleurit beaucoup, leur fait faire tous les ans un beau service avec un cataplasme magnifique, ousqu’on y débite un discours superbe et catalogue au sujet: v’ià, monsieur, quelle est ma postérité.

ISABELLE se met à genoux.

Mon ch’père, je me jette à vos jambes : permettez que j’entre aussi dans la famille des Jean Broche. Je ne savais pas que mon cher z’amant fût Jean Broche par le côté des femmes, mais je m’en suis toujours douté à ses bonnes façons.

CASSANDRE

Monsieur, monsieur, z’en ce cas-là c’est une grande différence. Vous parlez des bonhommes Cassandre. Où est-ce qu’il y a z’une famille aussi z’étendue que messieurs Jean Bête ? C’est bien d’eux qu’on peut dire qu’il n’y a pas d’état ni de grade dans le monde , où ils ne remplissent les premières places; mais il y avait longtemps que je désirais rencontrer un des messieurs Jean Bête, qui eût la bonne foi de porter son véritable nom, sans avoir jamais pu y réussir. Z’on a beau les reconnaître partout ; ils aiment mieux se faire passer pour conseillers gobe-mouches, insipides savants, ignorants sorboniqueurs, fades poétereaux, forfantiers militaires , financiers lourdets et faquinets courtisans, que de dire tout uniment, comme vous : Messieurs, je m’appelle Jean Bête, fils de Jean Broche, petit-fils de Jean Fonce, etc. Ah! monsieur, z’en faveur d’une pareille sincérité, je me fais un honneur infini de vous donner ma

fille

Approchez, mes enfants. Je n'ai pas t’une pièce de douze sous à vous donner; mais ma bénédiction ne vous manquera non plus que l’eau du puits. Ma fille, voilà monsieur Jean Bête que je vous mets dans la main : usez-en maintenant comme des choux de votre jardin ; et vous, monsieur Jean Bête,

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