JEAN BETE A LA FOIRE, SCÈNE X
GILLES
Oh! dame ! quand il s’y met, c'est z'un vrai p'tit Volterre à terre.
ARLEQUIN lui donne un coup de pied au cul et se remet gravement.
Ce qu’on dit là ne vous regarde pas : z’on parle d’un Charles, et vous vous appelez Gilles.
GILLES
Morguiennes ! avertissez donc quand vous frappez : on se rangera.
ISABELLE
Mon cher z’amant, je crois que vous m’en contez un peu, et ce n’est pas bien à vous ni à mon ch'père d'abuser z’avec des contes moraux l'innocence d'une jeunesse nubile comme je puis t'être. Ousqu'il y a un saint dans ce monde-ci qui ne soit pas depuis ben longtemps dans l’autre? Moi je n’en ai jamais vu que dans la châsse Saint-Ovide et dans l'almanach.
JEAN BÊTE
Je vais, ma charmante, vous expliquer ça tout aussi clair que six et six font quinze : c'est qu’ils disent comme ça qu'ils chôment à la fois deux saints du même nom : le Charles qui z’est mort et que personne ne connaît, et le Charles qui est vivant et que tout le monde z'aime ; l’ancien, qui est bon (dit M. le curé) pour l’autre monde, et le nouveau, que nous savons tous qu’est ben pus meilleur pour celui-ci ; s’t'ilà, qu’on z'écorche en latin au lutrin, et s’t'ici qui mérite ben qu’on le caresse en bon français; enfin, le saint Charles de Rome, qui ne nous vient z'en passage une fois par an que pour user not' encens et nos cierges, et le saint Charles d’Éthioles, que chacun de nous retrouve à tous moments dans ses besoins pressants. Pour moi, je suis de leux avis. Mais les saints que je fête le plus volontiers sont les gens qui font du bien.
GILLES
Vivat aussi! c’était la Toussaint il y a trois jours; n’ayez pas peur qu’ils aient fourré s’t’ici dans la mêlée z’avec la foule : il leux est trop cher pour ça.
ARLEQUIN donne un coup de pied au cul à Gilles et se remet gravement.
Mais qui est-ce qui vous demande vot’ avis? Vous mettez toujours vot’nez dans les matières des autres!
GILLES, se frottant la fesse.
Oh! c’est ben là z’un vrai propos de seringue. Va!... si tu n’avais pas t’une arme aussi z’entrante, je t’aurais déjà t’éreinté.
CASSANDRE, à Jean Bête.
Mais, puisque vous en savez tant, not’gendre, expliquez-nous donc z’aussi comment que ça se lait que deux saints s’appellent de demesme.
JEAN BÊTE
Ah! c’est que le nom de famille de l’ancien z’a servi de nom de baptême au nouveau : v’ià comme
z’en fait de saint ça s’est toujours z’enfilé de l’un z’à l’autre, dans tous les siècles des siècles. Par exemple, moi qu’ai l’honneur d’être monsieur Jean Bête (il ôte son chapeau , tous font de même), le saint dont auquel j’ai succédé z’au nom s’appelait de famille Jean. S’t’ilà qui voudra z’hériter du mien (je suppose), z’un chacun voit bien comment faudra qu’il se nomme.
ISABELLE
Queux esprit spirituel que mon Jean Bête ! c’est z’une chiclopédie !
CASSANDRE
Mais, not' gendre, quand z’on a quet’ chose à dire z’à l’un des deux saints, comment fait-on pour les reconnaître?
JEAN BÊTE
^ Ah ! ah! ah! demandez-leux à tous, s’il y en a z'un seul qui s'y trompe. Ils vont se mettre à genoux cagneux devant celui-là : Saint Charles Borromée, priez pour nous ; z’y viennent tout bonnement à celui-ci : Saint Charles bien-aimé , obligeznous. Je ne sais pas si le Borromée z’accorde toujours ce qu’on l’y demande; mais, pour le bienaimé, z’il est sûr qu’il n’y manque jamais.
Ah ben! laissons en paix ce Laramée et chantons tous le bien-aimé.
ARLEQUIN donne un coup de pied au cul à Gilles et se remet gravement.
Ce petit garçon-là z’est incorrigeable : z’on ne peut pas lui former le tempérament z’au silence!
GILLES, se frottant la fesse .
Ah ! jerni, t’encore?
CASSANDRE
A qui que t’en as donc toujours, Gilles? on n’entend que lui, ce Jérémie!
GILLES
Oui, puisqu’il faut le dire en musique, oui, Géresol toujours son vilain pied z’à mon cul; ça a mi la mes fesses en beu farcy, z’et mon croupion en délabré : z’entends-tu, vieux ce sol ut?
CASSANDRE
Queux inondations de platitudes !