‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 762 sur 803 · CADET H EUSTACHE · texte numérisé non relu

CADET H EUSTACHE

JÉROME

LA MÈRE FANCHETTE, à Cadet Reustacne qui veut entrer le premier.

Hé! mais vraiment, c’te pauvre petite bête, donne-Ty à faire, ii l’a ben gagné. Encore un coup, Cadet, j’te le dis, qu’tu n’entreras pas t’avantnous : et qu’la mèr’ Fanchette qu’est moi, z’et la commère Chaplu que v’ià n’auront z’en vertu d’Dieu pas fait six bonn’s lieues, sans r’proche, et n’seront pas venues tout z’exprès d’là halle pour qu’un fichu mareigner d’eau douce comme toi lieu passe d’sus l'corps d’vant la présence d’honnête compagnie, entends-tu, bouffi?

CADET

Si j’entendons? Ah! que d’reste. Pardi, tu brailles assez fort pour ça ; et on voit ben qu’tu comptes souper en ville, car t’a mis ta belle gueule; mais, moi, j’te dis et j’te douze, c’est vingt-deux : que si tu viens de la halle avec ta marchandise , j'venons du Gros-Caillou avec la nôtre; c’est z’encore plus loin, et qu’en dépit d’là différence d’not’ civilité à l’endroit du biau sesque, j’entrerons d’vant vous, et à votre barbe encore; tiens, commère, fiche-toi bien dans la tête, une bonne fois pour tout, qu’jamais fille ni femme, fût-elle plus belle qu’la mère à Curpidon, n’a fait z’et ne fera jamais rester Cadet à la porte nulle part.

JÉRÔME

Ni Jérôme non plus, vante-t’en z’en et du bon vent; va, tu as raison, Cadet, d’soutenir l’honneur de not’ sec.

LA MÈRE FANCHETTE

Hé ! j’nous fichons d’vot’ sec comme d’vot’ mouillé.

d . Cette scène est en effet du plus pur poissard, et Vadé n’a pas fait mieux. Beaumarchais, comme dans les petites pièces précédentes, n’a pas épargné les couplets. Les airs notés doivent être de lui. On verra en effet, par une lettre à Mme Panckoucke, qui viendra plus loin, qu’il s'amusait, dans sa jeunesse, à mettre en musique des scènes « hautes en couleur », qu’il accompagnait lui-même sur la harpe. Ed. F.

JÉRÔME, lui prenant la main.

Mais, sarpédié, la mère Fanchette, faut raisonner une fois raison, et...

LA MÈRE FANCHETTE, le repoussant.

N’ous magne pas tant, hé! monsieur Jérôme! ça nous amollit.

CADET

Bon. Hé! d’queu chienne d’nature est donc ta piau? nous, j’sommes tout au rebours; apparemment sans doute que c’est l’air du Gros-Caillou qui cause cela.

LA MÈRE CHAPLU.

Quoi qu’ça t’ fait à toi, commère? laisse-les entrer, pique c’est l’entêtement d’iieu obstination; au bout de tout, n’suis-je t’y pas venue ensemblementàl’occasion dusujetd’labonnefête de ce brave seigneur? quoi qui pensera d’nous si j’allons nous chanter penille d’vant ly comme des gens d’là lie du peuple, au lieu d’Jy débargouiller c’te belle z’arangue qu’javons tant z’eu de peine z’à ficher dans la cervelle d’not’ tête?

JÉRÔME

Ah ! sacré nom pas d’un chien ! la mère Chaplu ; tiens, tu raisonnes comme une peinture, et t'a pu d’esprit qu’un Colombat doré sur tranche.

LA MÈRE CHAPLU.

C’est vrai, ail’ s’élève tout d’un coup de d’même qu’une soupe au lait. Et ne te souviens-tu pas de c’que te disait ta pauvre tante Saumon : qu’une femme, au lieur de se fâcher, avait toujours plus d’acquêt d’prendre les choses en douceur?

CADET

Elle avait raison, la bonne mère, et j’sons étou z’assez dans l’usage de c’t’habitude-là, nous autres.

LA MÈRE FANCHETTE

Et Jésus! bonne Vierge! Madame, d’là douceur à la façon de ta manière, semble avis qu’tu ne serais venue z’ici qu’pour prendre leu parti, à ces hommes.

LES DÉPUTÉS DE LA HALLE ET DU GROS-CAILLOU

LA MÈRE CHAPLU.

Qui, moi? Apprends, gueule d’empeigne, qu’la mère Chaplu n’a jamais rien pris à personne, et qu’personne n’a jamais rien pris à la mère Chaplu; qu’en tout bien z’et en tout honneur: tout l’monde n’te r’semble pas, Dieu merci!

LA MÈRE FANCHETTE

Hé ! mais, mon doux sauveur ! ne faites donc pas comme ça, madame Chaplu, dans l’état où qu’vous êtes, j’appréhenderais qu’vous n’donniez une échauffaison àvot’ lait ou qui n’vienneà s’répandre.

LA MÈRE CHAPLU.

Tredamme, ça pourrait z’arriver pour ce qui est de quant à l’égard de nous, mais tu ne risques rien su c’t’artique-là, toi, car ton lait est tout répandu, et il y a longtemps qu’on n’voit qu’ça chez toi, depuis les pieds jusqu’à la tête, chérubin d’enfer.

LA MÈRE FANCHETTE

Hé! dis donc, Cadet, ne v’ià ti pas t’encore une physionomie ben rebellée, pour se ficher des autres?

LA MÈRE CHAPLU.

Mieux r’lichée que toi et qu’toute ta race de Caïn, mine de Belzébuth! menton d’bouis, nez d’doguin, cul d’chignoles, tête de mort, visage sans viande.

LA MÈRE FANCHETTE

Voyez un peu c’te grosse dodue, comme elle nous méprise; est-ce à cause que tu as les tétons comme une affiche?

LA MÈRE CHAPLU.

Oui, l’aze te fiche.

LA mère FANCHETTE, faisant une révérence.

Grand merci, commère, c’est le fait d’une bonne chrétienne de souhaiter aux autres c’qu’elle voudrait tenir; c’pendant, tiens, mère Chaplu, t’es ben heureuse de m’prendre dans ma bonne lune; j’te l’dis, et si c’nétait l’respect d’là considérance du respectable monde qui m’entend, j’t’aurions plutôt lâché un liton d’F par les oreilles, et une bordée de coups de poing sur la pourtraiture qu’tu n’aurais r’gardé par où, oui.

JÉRÔME, à la mère Fanchetie.

Hé! fi donc, commère, est-ce qu’il estz’ici question d’s’agir d’ça?

LA MÈRE FANCHETTE

Ote-toi d’là, toi, ou j’te r’mouche.

LA mère CHAPLU, les mains sur les hanches.

Une bordée de coups de poing à la mère Chaplu? une bordée de coups de poing? Eh! mais viens-y donc, nymphe de la Salpétrière, soubrette de la rue Fromenteau, blouque d’oreille d’gibet, débiteuse d’maux d’aventure, viens-y donc, moule d’enfants trouvés.

LA MÈRE FANCHETTE

Moule d’enfants trouvés, hé bien! c’est signe

d’une bonne marque : c’est que j’avais du mérite; mais toi, tu ne seras jamais qu’un moule à diables.

LA MÈRE CHAPLU.

Qu’il t’emporte, le bon saint !

LA MÈRE FANCHETTE

Ah! t’as ben raison d’I’appeler saint, car il a souvent fait des miracles, sans ceux qui f’ra encore si tu n’es pendue bientôt.

LA MÈRE CHAPLU.

Pendue, nous? hé! à cause d’pourquoi donc çà, sultane favorite du fameux de la barrière d’Sève? Est-ce que je n’sommes pas honnête femme, voyons?

LA MÈRE FANCHETTE

Oh ! c’est tout vu, c’est tout vu, n’y a qu’faire de mircloscope pour ça..., mais dors tranquille, va, c’est que j’badinions, et tu ne seras jamais pendue, car c’est toi qui pends les autres, on t’connaît pour ça à la halle et partout, et on dit même que c’qu’il y a de bon z’à toi, c’est que tu les secoues bigrement, mais qu’tu ne les étrangles guère.

LA MÈRE CHAPLU.

Je ne les étranglons guère? je ne les étranglons guère? Ah! chienne d’écrevisse du quai Neuf, j’t’allons montrer comme j’ies étranglons, ou l’diable nous arrache quatre de tes dents.

[Comme on n'a pu les empêcher de se joindre, elles se décoiffent .)

LA MÈRE FANCHETTE

Ah! gueuse, tu m’égratignes.

LA MÈRE CHAPLU.

Ah ! chienne, tu me mords.

[On les sépare avec peine , et elles se recoiffent.)

CADET

Hé! saperdié, mesdames, v’ià une nouvelle manière de présenter un bouquet.

JÉRÔME

Je n’eroyons pas pourtant qu’vous en ameniez la mode, mais savez-vous bien qu’un autre que l’seigneur de ce château pourrait fort bien vous faire tout bellement sauter par la fenêtre, peur d’salir ses escaliers, et qu’vous l’y devez une fière excuse sur la contenance du procédé de vos façons?

LA MÈRE FANCHETTE

T’as raison, Jérôme, et j’iy f’sons d’bon cœur et à toute la compagnie qui voudra p’t’être ben nous pardonner c’te p’tite distraction.

LA MÈRE CHAPLU.

J’avons d’autant plus lieu d’eompter sus c’t’espérance qu’ces messieurs et ces dames sont à même de savoir aussi ben qu’nous qu’il n’y arien dans le monde d’si chatouilleux quT’honneur. Mais tiens, Cadet, pour revenir à ce biau compliment qu’j’avions envoyé faire faire sous les

LES DÉPUTÉS DE LA HALLE ET DU GROS-CAILLOU

charniers, n’vlà t’i pas qu’la contestation d’not’ dispute nous l’a fait z’oublier net comme un torchon?

CADET

j’som’ étonné d’ça, car de ta nature t’es t’accoutumée z’à bien retenir, toi, mais ça n’fait zaguerres : au manquement d’vot’ défaut, j allons faire pour les deux bandes, et au bourgeois, sans tant dire chercher midi à quatorze heures que... sus l’bruit... et pardié, oui, sus l’bruit... d’là... réputation... du... bon cœur... d’là renommée qu’j.’avons sans vanité répandu partout à pleines mains, du d’puis rjour d’là petite loterie, dont duquel j’ons t’eu l’honneur que d’tirer d’vant lui l’an passé : si ben donc... enfin... que... sans vous interrompre pour r’ venir à... ah! oui... à notre

compliment, c’qu’il y a d’bon à moi, c’est que jamais je n’m’embrouille; j’ü dirons donc qu’sus ce bruit-là, après avoir bu l’rogomme à sa santé, j’sons partis dès l’matin en manière de dépitation raides comme barres, vous d’là halle avec votre raie, six soles et douze merlans, et nous du Gros- Caillou z’avec deux belles carpes laitées, six tanches, quatre anguilles et quinze barbillons que j’ons r’monté à con not’ bachot jusqu’ici pour li apporter tout ça en guise d’une façon de bouquet, et qu’si le reçoit d’aussi bonne amiqué que j’ii offrons, j’n’aurons en vérité d’Dieu pas r’gret au chemin ni à la coûtance.

JÉRÔME

A cela j’ajouterons t’une petite chansonnette de la décomposition du cousin Belle-Humeur.

LA MÈRE FANCHETTE ( même air).

Tendre maman, d’aise votre cœur nage ; I H vous faillit pour un si bon ouvrage

Dans ce cher fieux vous vous mirez toujours. | Vins frais, chaudes amours.

LA MÈRE GHAPLU.

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Oui t’y fâil - lit tout ça vrai - ment Vant’ en

ff. ^

z en com - mè - re du bon vent Et je 1 di - sons sans com pli

JÉRÔME

2e Couplet.

D’bon cœur est baiilé le présent.

Vante-t’en z’en, commère du bon vent ; Ça fait qu’il vaut d’or son pesant.

Vante-t’en z’en.

Chariot, prends garde à la manière,

Au rebours des gars d’à présent,

Et se fiche de la matière.

Vante-t’en z’en, commère du bon vent.

LA MÈRE FANCHETTE, à Cadet.

Sons-je t’i bons amis t’à présent; Vante-t’en z’en, commère du bon vent.

LES DÉPUTÉS DE LA HALLE ET DU GROS-CAILLOU

LA MÈRE FANCHETTE, V embrassant .

Je t’aime comme mon enfant.

Vante-t’en z’en A la symphonie.

Messieurs, lâchez quelques notes.

Puisque j'avons l’esprit content;

Faut remuer le pot z’aux crottes.

• Vante t’en z’en.

Grand merci de la préférence ;

Tu n’ trouverais ça ben plaisant,

Si j* t’allions rater la cadence.

Ensemble.

Vante-t’en z’en, | commère j du Lon vent’

CADET

Vante-t’en z’en, mais non pas d’un bon vent.

CADET

Aussi, comme dit c’t’ autre, aimons-je t’y mieux

CADET, montrant sa jambe Drès que 1’ guibon z’est impotent, Vante-t’en z’en, commère du bon vent, L’entrechat n’est pas ben brillant.

nous enfuir que nous exposer à faire une lâcheté, et j’allons tout de c’pas remettre notre présent à monsieur l’maître, car j’comptons ben, noC bourgeois, qu’c’est vous qui fournira la sauce, dà.

FIN DES DÉPUTÉS DE LA HALLE ET DU GROS-CAILLOU

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