‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 766 sur 803 · LETTRE AU BARON DE BRETEUIL · texte numérisé non relu

LETTRE AU BARON DE BRETEUIL

Monsieur le baron ,

Si vous n’étiez pas juge suprême, comme ministre de Paris, des objets qui composent la décence théâtrale; vous seriez encore , en votre qualité d’homme plein de lumières et de goût, le premier censeur que j’aurais désiré d’obtenir pour la comédie du Mariage de Figaro, que M. Le Noir veut bien vous présenter en mon nom.

Avant que de lire les quatre censures que la pièce a déjà subies, et que je prie M. Le Noir de mettre sous vos yeux, et dont trois la réclament pour le théâtre, je vous supplie de peser les respectueuses observations que j’ai l’honneur de vous soumettre

Mon amour pour le théâtre français m’a toujours fait chercher les Causes de la langueur où il s’endort depuislongtemps. D’une part, j’ai vu la paresseuse cupidité des comédiens; de l’autre, les entraves de fer dont on garrotte à présent le génie. Un second théâtre français est l’unique remède au premier mal (toute la littérature demande ce théâtre) ; et le coup d’œil éclairé d’un ministre ami des arts sur les productions théâtrales est seul capable de réparer le second en rendant au génie dégoûté l’émulation qu’il n’a plus, et qui le fait fuir un genre de conception qui n’enfante pour lui que des couleuvres.

A force de devenir délicats et fins connaisseurs, et d’affecter l’hypocrisie de la décence auprès du relâchement des mœurs, nous sommes devenus des bégueules rassasiées qui ne savent plus ni ce qu’elles veulent ni ce qu’elles aiment. Les mots bon ton, bonne compagnie , dont la latitude est si grande qu’on ne sait où ils commencent et finissent, ont détruit la franche et bonne gaieté qui

1. Document très-intéressaut encore pour l’histoire du Mariage de Figaro. Comme celui qui précède, et dont il était la suite naturelle, il est inédit , sauf quelques parties, citées çà et là par M. de Loménie, t. II, p. 2'94, 306, 312, 314, 319. Il en avait trouvé une copie dans les papiers de la famille. C’est sur Y autographe même de Beaumarchais, tout vibrant encore de l’inspiration première, par le caractère heurté de l’écriture et la violence des ratures, que nous le publions. Ce très-précieux autographe , l,e plus important sans contredit que l’on possède de Beaumarchais, se trouve dans le tome V de ses Manuscrits, à la Comédie-Française. Nous ajouterons qu’une partie de cette lettre, destinée au. seul baron de Breteuil, servit plus tard de . base d’argumentation, avec de simples modifications de texte, à un travail qu’une tout autre publicité attendait, la préface du Mariage de Figaro. Beaumarchais aimait à remettre au grand jour ce que ses combats avec les ministres auraient pu lui faire perdre dans le désert des antichambres. Ed. F.

distinguait de tout autre le comique de notre nation. Ensuite les mots décence et bonnes mœurs , qui donnent un air si important et si digne à nos jugeurs de comédie, qu’ils seraient désolés de n’avoir pas à les prononcer sur toutes les pièces, ont porté le dernier coup à la vigueur de l’intrigue dramatique, sans laquelle il n’y a jamais que de l’esprit à la glace et des comédies de quatre jours.

Enfin tous les états de la société sont parvenus à se soustraire à la censure dramatique. On ne pourrait offrir au théâtre les Plaideurs, de Racine, sans entendre aujourd’hui tout ce qui porte une robe s’écrier qu’il n’y a plus de respect pour les lois et les magistrats.

On ne ferait point le Turcaret , de Le Sage, sans avoir à l’instant sur les bras le corps entier de la finance; les Marquis de Molière, sans révolter toute la noblesse. Ainsi fauteur qui se compromet avec le public pour l’amuser ou pour l’instruire, au lieu d’intriguer son ouvrage à son choix, est obligé de travailler entre des incidents impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèleshorsdela société, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en faisant son travail.

J’ai donc pensé que si quelqu’auteur courageux ne secouait pas toute cette poussière, bientôt l’ennui des pièces françaises jetterait tout le monde à l’opéra-comique etmême aux boulevards, où, par un singulier contraste, la liberté bannie du théâtre français s’y change en une licence effrénée, où nos jeunes gens vont réellement perdre et leur goût et leurs mœurs. J’ai tenté d’être cet auteur. Si je n’ai pas mis plus de talent à mes ouvrages, au moins mon intention s’est-elle manifestée dans tous.

J’ai toujours pensé qu’on n’obtenait au théâtre ni grand pathétique, ni moralité, ni bon comique, sans des situations fortes qui ne peuvent naître que de quelque disconvenance sociale dans le sujet qu’on traite. La tragédie se les permet souvent jusqu’aux crimes atroces : les conspirations, les usurpations du trône, le meurtre, l’empoisonnement, l’inceste comme dans Œdipe, le fratricide dans Vendôme, le parricide dans Mahomet, le régicide dans Macbeth, etc., etc. La comédie est plus modérée sur les disconvenances , parce que les sujets en sont tirés de nos mœurs. Mais comment frapper sur l’avarice, si l’on ne met en action un vicieux avare? Sur l’hypocrisie, sans montrer, comme dit Orgon dans le Tartuffe, un lâche hypocrite épousant sa fille et convoitant sa femme? Un homme à bonnes fortunes, sans le faire parcourir au cercle de galantes femelles? Un joueur effréné, sans l’enveloppe de fripon, s’il ne l’est pas déjà lui-même ?

Ce n’est donc pas le vice, ni les événements qu’il entraîne qui font l’indécence théâtrale, c’est la critique ou la moralité qu’un auteur faible ou

timide ne sait ou n’ose tirer de son sujet, qui rendent sa pièce équivoque ou vicieuse.

Lorsque je mis Eugénie au théâtre, tous nos jurés crieurs à la décence jetèrent des flammes dans les foyers, sur ce que j’avais osé montrer un seigneur libertin habillant ses valets en ministres, et feignant d’épouser une jeune personne qui paraît enceinte au théâtre , sans avoir été mariée.

Malgré ces criailleries, la pièce a depuis été jugée la plus morale de tous les drames, constamment jouée sur tous les théâtres de l’Europe, et traduite dans toutes les langues : parce que les bons esprits ont senti que la moralité, que 1 intérêt naissaient entièrement de la disconvenance d’un homme puissant et vicieux qui persécute une faible fille trompée, vertueuse et délaissée.

Depuis, j’ai mis au théâtre les Deux Amis , dans laquelle un père avoue à sa prétendue nièce qu’elle est sa fille illégitime, et la pièce est encore du plus grand intérêt, parce que l’auteur s’attache à montrer les devoirs qu’impose la nature, sur les fruits mêmes d’un ancien égarement, que la rigoureuse dureté des convenances sociales, ou plutôt leur abus, laisse trop souvent sans aucun appui.

Me livrant ensuite à mon vrai caractère , j’ai tenté, dans le Barbier de Séville , de ramener au théâtre l’ancienne et franche gaîté, en l’alliant avec le ton léger, fin et délicat de notre plaisanterie actuelle. Mais comme cela même était une espèce de nouveauté, la pièce fut vivement poursuivie. A les entendre , il semblait que j’eusse ébranlé l’État, l’excès des précautions qu’on prit et des cris que l’on fit contre moi m’étonna. La pièce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur l’affiche à l’instant de la jouer, dénoncée même au parlement d’alors. Et moi, frappé de ce tumulte, je persistais à demander que le public fut juge de ce que j’avais destiné à l’amusement public. Je l’obtins enfin. Après les clameurs, sont venus les éloges, et l’on me disait partout : « Faitesnous donc beaucoup de pièces de ce genre. Il n’y a plus que vous qui sachiez rire. »

Un auteur échiné par les criards, mais qui se voit enfin un peu de laurier sur le front, reprend courage, et c’est ce que j’ai fait. M. le prince de Gonti me défia publiquement de mettre au théâtre ma préface du Barbier , beaucoup plus gaie, disaitil, que la pièce, c’est-à-dire d’y montrer au public la famille de Figaro, que j’indiquais dans cette préface. Acceptant le défi, je composai sur-lechamp la pièce qui cause aujourd’hui la rumeur. Elle est restée cinq ans dans mon portefeuille. Eh! plût au ciel qu’elle n’en fût jamais sortie !

Les comédiens ont su que je l’avais, ils me l’ont arrachée. Mais à l’éloge outré qu’ils en firent après l’avoir lue, toutes les sociétés de Paris voulurent la connaître. Et dès lors, il fallut me faire des ennemis de tout genre, ou céder aux instances universelles. Dès lors aussi, lescriailleurs réveillés ne

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manquèrent pas de répandre que je blessais de plein gré, dans cet ouvrage, la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes mœurs ; et qu’enfin la vertu y était opprimée et le vice triomphant, comme de raison , ajoutait-on. Courage, mes bons amis ! Dans le Barbier de Séville , je n’avais qu’ébranlé l’Etat , mais dans ce nouvel essai plus séditieux je le renverse de fond en comble.

Et pourtant, messieurs, de quoi s’agit-il ? D’un grand seigneur espagnol amoureux d’une jeunefille qu’il veut séduire, et des efforts que la jeune fiancée, celui qu’elle épouse, et la femme du seigneur, unissent ensemble pour faire échouer dans son dessein un maître que son rang, sa fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour l’accomplir.

Si j’avais voulu faire une tragédie de ce sujet, mettant un poignard à la main de l’époux, que je n’aurais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je l’aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux; et comme il aurait ainsi vengé son honneur dans des vers bien ronflants, et que ce jaloux, tout au moins général d’armée, aurait eu en son rival quelque tyran bien horrible et régnant tout au plus mal, on aurait crié bravo ! bien moral ! J’étais sauvé, moi et mon Figaro sauvage.

Mais ne voulant qu’amuser nos Français et non faire ruisseler les larmes de leurs épouses, de mon convenable amant j’ai fait un jeune seigneur à peu près comme les autres : brave, généreux, galant, un peu libertin. Mais qu’oserait-on dire au théâtre d’un seigneur, sans les effaroucher tous, sinon de lui reprocher légèrement un peu de galanterie? n’est-ce pas là le défaut le moins contesté par eux-mêmes ? Voulant faire le mien coupable, j’aurais craint de lui prêter un seul des vices du peuple : je le pouvais pourtant, et je ne l’ai pas fait. Son léger défaut n’aurait amené aucun effet comique dans ma pièce, si je ne lui avais opposé l’homme le plus dégourdi de sa nation, le véritable Figaro , qui non-seulement se moque des projets de son maître, mais s’indigne le plus plaisamment du monde qu’il ose jouter de ruse avec lui, maître passé dans ce genre d’escrime.

Ainsi, d’une lutte assez vive entre la puissance, la prodigalité, tout ce que la séduction offre de plus entraînant ; et le feu, l’esprit, les ressources que l’infériorité piquée au jeu peut opposer à cette attaque, il naît un jeu plaisant d’intrigue, où le vicieux époux contrarié, lassé, harassé, trompé dans ses vues et toujours joué sous jambes , comme dit Figaro, est obligé trois fois dans cette journée de tomber aux pieds de son épouse, qui, bonne, indulgente et sensible, finit par lui pardonner ses fredaines. C’est ce quelles font toujours, les douces créatures! Et voilà tout, oui, tout, mais absolument tout. Qu’a donc cette moralité d’indécent, je vous prie ?

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