‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 765 sur 803 · AU LIEUTENANT DE POLICE · texte numérisé non relu

AU LIEUTENANT DE POLICE

M. Le Noir est supplié de vouloir bien communiquer cette observation aux personnes qui n’aiment point le Mariage de Figaro parce qu’il est trop gai 2.

Il y a quatre ans que le Mariage de Figaro repose en paix dans le portefeuille de l’auteur; il n’était

1. Cette fin n’est pas facile à comprendre, appliquée au Barbier

de Séville , même opéra-comique bouffe et presque parade ; mais puisqu’elle se trouve indiquée dans les observations , nous avons dû ne pas l'omettre. Une autre note qui se trouve en marge, au commencement : « L’objection sur les auteurs a de la force, pesez-la, » est aussi restée pour nous une énigme. Ed. F.

2. Cette pièce, tirée aussi du Manuscrit du Théâtre-Français,

tome 1er, est non-seulement inédite, mais tout à fait inconnue, car M. de Loménie ne l’a pas même mentionnée; elle est des plus curieuses pour le commencement de la grande bataille du Mariage de Figaro. Beaumarchais y ouvre le feu contre ceux qui ont médit de sa comédie près du roi et qui ainsi en empêchent la représentation. Une lettre au même lieutenant de police, que publie M. de Loménie, Beaumarchais et son temps, ire édition, t. II, p. 304-306, n’est que la suite de cette observation, sans avoir autant d’intérêt ni d’esprit. Ce n’est qu’une communication officielle ; ceci est une sorte de mémoire, et l’esprit de Beaumarchais s’y retrouve chez lui, bien à l’aise. Ed. F.

point du tout pressé de le montrer en public ; il n’a fait que céder aux plus vives instances des comédiens du roi, à celles de tous les théâtres des princes ou de société qui désiraient jouer la pièce, aux demandes réitérées de tous les directeurs de province et des spectacles étrangers, lorsqu’il a consenti que les comédiens français en prissent enfin connaissance. Il n’est pas inutile d’ajouter ici que l’impératrice de Russie même, à qui les autres productions de l’auteur ont quelquefois déridé le front auguste, n’a pas dédaigné de lui faire demander exprès le Mariage de Figaro pour son théâtre de Saint-Pétersbourg, par M. le comte de Bibikoff, son chambellan et directeur général de ses spectacles 1 .

Mais, cette pièce gaie, que l’on trouve trop gaie, parce qu’elle est quelquefois sérieuse, ayant été faite uniquement pour amuser le roi et la reine de France, dans une grande réjouissance comme celle de l’événement heureux qu’on vient de célébrer si tristement2; l’auteur n’a voulu en faire l’hommage à personne avant que Leurs Majestés en eussent eu le premier divertissement. L’on peut juger par cet exposé, si, ayant manqué son objet, il doit se soucier beaucoup qu’on joue sa pièce au Théâtre-Français, ou qu’on l’y proscrive : certain que son ouvrage n’aura sans cela que trop de publicité le jour qu’il consentira que d’autres théâtres s’en emparent.

Mais s’il regarde comme un très-petit mal que les comédiens français ne jouent point le Mariage, il n’a pas la même insensibilité sur la sourde persécution que cet ouvrage essuie depuis que l’auteur, toujours fort invité et beaucoup trop honnête, a consenti d’en faire quelques lectures devant certains importants dont la mine en effet s’est fort allongée à certains traits de gaieté, sur lesquels messieurs les importants n’aiment pas qu’on s’exerce.

Mais, au talent près, l’auteur est un peu comme Molière, qui disait en faisant le Tartuffe, les Femmes savantes et surtout les Fâcheux: Je sais bien que ma pièce ne plaira pas à tout le monde, mais que m’importe à moi, pourvu que le roi s’en amuse?

Il est bon que M. Le Noir soit instruit que, longtemps avant qu’il nommât un censeur, un homme de la cour, et qui a l’honneur d’être de la société de la reine, avait appris à fauteur que l’on faisait croire à Sa Majesté que la pièce était rejetée par les censeurs de la police, et qu’elle ne serait jamais jouée. On ajoutait même à la reine que cette pièce était scandaleuse et faite exprès contre la religion,

1. Cette demande lui fut renouvelée par le comte Yousoupoff, chambellan [du grand-duc de Russie, peu de temps après, lors du voyage que firent à Paris le grand-duc et la grande-duchesse, auxquels Beaumarchais parvint à lire sa pièce. V. V Introduction.

Ed. F.

2. Allusion aux fêtes magnifiquement tristes données à Paris pour

la naissance du Dauphin, au mois de janvier 1782. Nous avons I ainsi, à quelques jours près, la date de cette pièce. Ed. F.

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le gouvernement, les bonnes mœurs, les parlements, tous les états de la vie, et que la vertu, comme on pouvait bien s’en douter, était opprimée dans cet ouvrage exprès pour y faire triompher le vice.

Allons mes bons amis de cour.

Il est bon aussi d’instruire M. Le Noir, que plus de deux mois avant que l’auteur lui eut remis sa pièce, on proposait à Paris, dans les soupers, de gager cent et deux cents louis, qu’on empêcherait bien de jouer l’ouvrage. Il y a donc depuis longtemps un armement formé pour faire croire à ceux qui ne connaissent pas cette pièce, quelle est une œuvre informe et digne de la réprobation du gouvernement. Mais comme la seule chose qui importe à l’auteur est de bien prouver au public que sa pièce, quoiqu’infiniment gaie, est loin d’être immorale, il a l’honneur de prévenir les personnes timorées à qui cet ouvrage a le malheur de déplaire, que son intention est d’en défendre publiquement la moralité, dans une préface qu’il va mettre à la tête; soit qu’on l’imprime en France avec une guirlande de censures, soit que la Russie ou quelque autre État du Nord lui donne publiquement l’honneur de l’impression; et dans cette préface, qui ne sera pas un libelle punissable, car l’auteur y mettra son nom en toutes lettres, il discutera froidement tous les morceaux qui ont effarouché nos graves importants,, en donnera le véritable sens, en tirera la moralité naïve, et fera connaître à tous les lecteurs de l’Europe les vrais motifs qui ont armé beaucoup de gens contre une pièce que l’auteur n’a faite comme elle est qu’après y avoir beaucoup réfléchi. Car, ainsi que Rabelais, il a cherché un tel mélange, qu’on peut lui pardonner la raison en faveur de la folie, et la folie en faveur de la raison que sa pièce renferme : et qu’elle obtînt par là une indulgence universelle.

M. Le Noir peut donc être certain que la pièce était condamnée par l’intrigue, longtemps avant qu’elle lui fut soumise pour la faire censurer, ce qui doit surtout le mettre en garde contre les critiques qu’elle excite, et le jugement raisonnable et modéré qu’en a porté le censeur à qui il l’a confiée. Il avoue qu’il ne voit aucun danger d’en permettre la représentation, en retranchant seulement, dit-il, le mot ministre de ma plaisanterie, et adoucissant un jugement qui a l’air de ceux de Salomon (il devrait ajouter : ou de Scmcho Pcmça ): qu’au reste la pièce lui a paru pleine de gaieté, très-bien écrite, que les personnages y parlent comme ils doivent, selon leur état, et qu’il la croit très-propre à attirer à la Comédie, qui en a grand besoin, beaucoup de spectateurs et par conséquent de recette.

D’après ce jugement auquel l’auteur se tient, son intention est de commencer par mettre aux pieds du roi une petite dissertation sur l’historique et la vraie moralité de la pièce. Et il sait très-bien par

qui la faire parvenir sûrement et promptement à Sa Majesté, qui n’a pas dédaigné quelquefois de lire sa prose manuscrite.

Si Sadite Majesté mal prévenue contre l’ouvrage l’a interprété en le lisant d’une façon défavorable, l’auteur ne désespère pas de réussir à ramener l’opinion d’un jeune roi, à l’amusement duquel cet ouvrage a été singulièrement destiné.

Si Sa Majesté s’en est rapportée, pour proscrire l’ouvrage, à l’opinion d’autrui, sans l’avoir lu, l’auteur se croira bien vengé de l’intrigue qu’on fait jouer contre lui, en expliquant dans sa petite dissertation tout ce qu’il sait de cette légère intrigue avec la citation des endroits qui déplaisent et que les critiques n’osent pas citer; le -tout accompagné des noms, surnoms, qualités desdits critiques : ce qui ne laissera pas que d’être un peu plus gai que le Mariage de Figaro. Le roi saura aussi que M. de Maurepas, l’homme le plus sage, mais le plus aimable de sa cour, connaissait et aimait beaucoup tout ce qui déplaît à nos messieurs dans cette pièce, qu’il se faisait un bonheur d’en entendre une lecture entière, parce qu’il n’en avait lu que les morceaux saillants, et qu’il croyait l’ouvrage très-propre à faire passer au roi et à la reine une soirée fort agréable.

Enfin, l’auteur, en comparant tous les morceaux analogues aux siens, tirés des pièces de théâtre qu’on joue librement depuis un siècle, établira devant Sa Majesté que dans ses critiques légères, qui ne sont point des satires, mais sans lesquelles la comédie n’est qu’un amusement d’enfants, il a été le plus modéré des auteurs dramatiques, puisque ce n’est qu’à travers des flots de gaieté qu’il s’est permis de faire jaillir un peu de morale et de raison, qu’on a bien de la peine à faire avaler autrement aux hommes. Si le roi ne s’est pas rendu le censeur d’une pièce de théâtre, exprès pour affliger l’auteur qui voulait le réjouir, et c’est l’opinion la plus probable : il faut conclure qu’il en est du Mariage de Figaro comme de certain arrêt du conseil surpris pour les comédiens français contre les auteurs dramatiques, et dont un maréchal de France disait toujours : Le roi l’a voulu, le roi l’a ordonné, le roi l’a décidé. Puis il se trouva que c’était le roi Gerbier qui avait composé l’arrêt, et que le roi Louis XVI n’en savait pas un mot. On le refit d’un bout à l’autre.

Or, il y a beaucoup de rois Gerbier en France, qui ont leur intérêt pour faire admettre ou proscrire les ouvrages; heureusement que le roi Louis XVI est accessible et juste.

C’est donc à lui que l’auteur va s’adresser, en lui demandant la permission de faire une lecture de l’ouvrage dèvant Leurs Majestés, avec le commentaire.

Et l’auteur se propose de tenir cette conduite singulière, parce qu’étant un homme libre, honnête et ferme, qui ne veut rien tenir de personne,

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et qui ne fait de mal à personne, il se trouve être malheureusement du caractère de son chat, le plus doux animal du monde, mais qui ne peut s’empêcher d’égratigner lorsqu’on lui marche sur la patte avec un dessein prémédité de lui faire du mal.

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