‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 773 sur 803 · ESSAIS SUR L’ESPAGNE · texte numérisé non relu

ESSAIS SUR L’ESPAGNE

Article Ier. — Il n’y a pas un homme raisonnable, lorsqu’il voyage en Espagne, lorsqu’il s’applique à connaître le pays, ses productions, le génie de ses habitants, qui ne tombe dans le plus grand étonnement de voir les Espagnols dans l’éternelle dépendancedeleurs voisins, avec autant de moyens naturels de les y tenir eux-mêmes, ou tout au moins de se mettre au pair.

On sent assez que par le mot de dépendance je n’entends pas parler de cette servitude ou vassalité qui choque si fort l’amour-propre des peuples qui y sont réduits, mais d’une dépendance moins sentie qu’elle n’est réelle et qui sort de ces premiers principes de saine politique : 1° que toute nation qui paye les denrées et surtout les choses de main-d’œuvre d’une autre, à prix d'or ou matière précieuse, est dans la dépendance de celle qui les lui fournit; 2° que le peuple qui troque ses denrées et ouvrages contre ceux de ses voisins, sans bourse délier, est au point d’égalité avec eux. Ils sont dans une dépendance réciproque.

Art. 2. — Or, on ne peut pas se dissimuler que l’Espagne ne soit dans le premier de ces deux cas, à l’égard de tout le monde. Les Français, parleurs étoffes, leurs modes, leurs bijoux; les Anglais, par leurs draps, leurs blés, leur poisson salé, leur horlogerie et autres ouvrages .métalliques; les Hollandais, par l’affluence des marchandises de tous les pays du monde, dont ils sont les courtiers, asservissent l’Espagne. Et ce royaume fournit aujourd’hui la preuve la plus complète que c’est moins la bonté, la quantité des matières premières, l’abondance inépuisable des mines d'or et de diamants qui fait la richesse d’un pays, que l’industrie, l’agriculture et le commerce de ses habitants.

Louisiane, me pria de faire un petit voyage aux diverses manufactures de soie, de laine et d’étoffes, qui languissent eu Espagne, et de jeter mes idées sur le papier, pour être ensuite traduites en espagnol, si le roi les approuvait. A mon retour, je fis ce mémoire, dont le roi a gardé la minute française, en envoyant la traduction espagnole au conseil dTlacienda. » Ed. F.

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Art. 3. — Celui qui aperçoit cet étonnant phénomène de l’Espagne est tenté de douter qu’il puisse exister dans un siècle plus éclairé que les siècles d’Auguste, de Léon et de Louis XIV. Lorsqu’il voit un pays qui fournit la laine la plus fine, la soie la plus parfaite, le salpêtre le plus abondant, la meilleure soude, le fer le plus doux, le vin le plus fort, les plus excellents fruits, le plus beau blé, les olives, les citrons, la vigogne, le coton, le chanvre, le poil de chameau et de chèvre, èt toutes les matières premières les plus propres aux manufactures; lorsqu’il voit ce pays habité par une nation spirituelle et agissante, il s’étonne comment ce peuple est obligé de tirer ses étoffes de soie et ses draps de l’étranger; comment il paye sa poudre à canon plus cher que les autres; comment il a ses cristaux, ses glaces, ses savons en si petite quantité; comment il ne fournit pas les autres peuples de ses fers et fers-blancs; comment il n’inonde pas l’Europe du superflu de ses blés et de ses fruits ; comment il ne fabrique pas les plus belles toiles et mousselines du monde; comment il ne fait presque aucun usage de ses vins; comment, habitant une presqu’île immense, il n’a pas même de poisson salé pour sa consommation ; et enfin, comment il n’aperçoit pas que la seule denrée dont il fasse usage dans le commerce, qui est l’or arraché de ses mi nés d’Amérique, n’est qu’une richesse fictive. En effet, l’or, considéré comme marchandise ou réduit en monnaie, n’étant autre chose par lui-même qu’un représentatif général de toutes les denrées, convenu entre les nations policées, celui qui ale plus de denrées nécessaires à l’autre attire nécessairement à lui cet or, qui en tenait lieu, et reste riche des dépouilles de celui contre qui il a fait cet échange : car le peuple qui vend à son voisin les denrées de son cru, ne lui portant jamais que le superflu de sa consommation, ne peut pas s’appauvrir dans le commerce, puisqu’il n’y emploie que la partie de son revenu que l’abondance lui rend inutile; au lieu que celui qui n’a que de l’argent à donner en échange contre les objets du premier besoin qui lui manquent entame perpétuellement son capital, et se trouve, au bout de la consommation, sans argent ni denrées. Ces deux peuples sont, au regard l’un de l’autre, comme les plateaux de la balance, dont la puissance de celui qui l’emporte augmente en raison double de son poids spécifique et de la légèreté de son voisin.

Art. 4. — Mais ce n’est rien d’avoir aperçu le mal, si on ne s’occupe des moyens d’y remédier. Je sais que beaucoup de bons esprits ont déjà traité cette matière : leur sentiment, excellent en bien des parties, quoique défectueux en quelquesunes, loin de détruire le mien, lui servira d'appui.

Je conviens avec eux qu’il faudrait rétablir des manufactures de toute espèce en Espagne, construire des chemins pour voiturer commodément les

matières premières aux fabriques; peut-être former des canaux de communication, pour en répandre à peu de frais les produits dans toutes les provinces et les amener dans les ports de mer; élever une marine pour les exporter, des pêcheries pour former des matelots et fournir le pays de salures; mettre plus de perfection dans le premier des arts, l’agriculture ; en un mot, faire une refonte générale de toutes les parties. Mais ce n’est pas en un moment ni par des ordonnances, fussent-elles sages comme celles de Lycurgue, ou inspirées comme celles de Numa, qu’on change les mœurs et les usages d’une nation : un sage gouvernement doit se modeler sur la nature, qui ne fait rien par saccades. Les moyens violents nuisent doublement à l’objet qu’on s’est proposé, en ce qu’ils le manquent absolument, et en ce que leurs suites découragent ceux qui se sont trompés de chercher à mieux faire une autre fois.

Art. 5. — J’ai cru m’apercevoir que le génie espagnol est fier et jaloux; mais les affections ou, si vous l’aimez mieux, les passions, que la nature place à son gré dans le cœur des hommes, ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles : semblables à ces végétaux puissants dont l’habile médecin compose des médicaments salutaires, et qui tuent entre les mains de l’empirique, ces principes d’activité deviennent des vices ou des vertus, selon qu’on a l’art de les tourner au bien, ou qu’on les abandonne à la pente du mal. C’est ainsi que, jusqu’à présent, la fierté et la jalousie des Espagnols ont toujours nui à leurs entreprises d’agriculture, de fabrique et de commerce, tandis qu’elles pouvaient être appliquées avec succès à leur réussite. Un seul exemple détaché va servir de preuve à ma proposition.

Art. 6. — Toutes les manufactures qu’on cherche à naturaliser en Espagne ont un commencement, un progrès et une chute rapides, parce que les étrangers qu’on est obligé d’appeler pour les établir, ayant de nécessité les premières places et les plus forts appointements, excitent la jalousie des naturels du pays. Ces derniers voudraient apprendre en peu de temps un métier qui est le fruit du travail de toute la vie des autres : ils en attrapent les principes avec assez de sagacité, mais non la perfection de l’art, que la longue habitude peut seule donner; se croyant bientôt plus habiles que leurs maîtres, ils les négligent, les bravent, les chagrinent, les forcent à s’en retourner, et restent possesseurs des places et des appointements. Mais, par cette conduite maladroite, ils perdent l’émulation que donne l’exemple de la supériorité, ils cessent d’avancer dans leur art, et font des élèves moins habiles qu’eux. La comparaison des mêmes ouvrages fabriqués chez l’étranger dégoûte bientôt le public de leurs travaux, le débit devient plus rare, moins lucratif; le découragement suit de près, et les impositions, peut-être toujours trop

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fortes, mais devenues insoutenables dans un temps de décadence, achèvent de détruire un édifice que l’orgueil et l’ignorance avaient ébranlé dans ses fondements.

On peut rapporter à cet exemple tous les genres de travaux de l’Espagne. Le même esprit régnant partout, il faut que la conséquence naturelle que j’en ai tirée arrive de manière ou d’autre, tant qu’on ne tournera pas au profit de la chose même cette fierté ou cette jalousie qui fait le fond du caractère espagnol.

Mais, comme il n’y a dans tout pays que le gouvernement qui voie dans le grand, il n’y a aussi que lui qui puisse mettre en œuvre les moyens supérieurs qui amènent nécessairement une nation à exécuter les choses que la prévoyance des. chefs depuis longtemps disposaiten silence; et l’effet doit en être d’autant plus sûr qu’il a été préparé de plus loin. Jetons un coup d’œil sur les voisins de l’Espagne : il nous mettra tout d’un coup sur la voie qu’elle semble devoir tenir pour réparer le temps perdu.

Art. 7. — Toutes les nations de l’Europe ne sont occupées qu’à s’étudier réciproquement et à tâcher de s’approprier toutes les découvertes d’autrui. Pourquoi l’Espagne seule a-t-elle l’air de rester, sur cette étude, dans la plus parfaite indifférence? Les banquiers, les négociants, les manufacturiers, les mécaniciens, envoient d’un pays à l’autre leurs jeunes gens apprendre les différentes manières d’ouvrager, fabriquer, négocier, traiter. Les Anglais, les Hollandais, les Allemands, viennent en France; les Français vont en Hollande, en Angleterre, en Allemagne; une découverte, en quelque art que ce soit, est enlevée presque aussitôt qu’elle paraît, et de cette émulation réciproque, de ce commerce d'études et de lumières naît la balance qui règne entre ces nations.

Art. 8. — Pour appliquer ces idées au sujet que je traite, je voudrais que le gouvernement espagnol, à l’instar des autres gouvernements, favorisât de tout son pouvoir ces émigrations de jeunesse, qu’aussitôt qu’on établit une manufacture en Espagne, on envoyât, en France, en Angleterre, ou en Hollande, des jeunes gens étudier cet art sous les plus grands maîtres; que l’on consultât plus les dispositions et les talents que les facultés des sujets, et qu’on les aidât de peu, suivant l’esprit des établissements que diverses puissances ont à Rome pour l’étude des arts de luxe et de goût.

Pendant que des étrangers appelés exprès fonderaient la manufacture et commenceraient des écoliers en Espagne, il s’élèverait hors du royaume des sujets qui, revenant très-habiles, rafraîchiraient, pour ainsi dire, une science que les vices ci-dessus expliqués commençaient à altérer. Ces jeunes gens , étant Espagnols, ri exciteraient plus l’mvie, mais animeraient l'émulation de leurs compa-

triotes. Nul ne serait admis aux emplois les plus lucratifs, qu’il n’eût acquis chez l’étranger la supériorité si difficile à attraper dans des établissements de nouvelle date; et, par cette circulation d’élèves, chaque manufacture acquerrait bientôt une splendeur et un débit que nulle autre voie ne peut lui donner. On sentira facilement l’avantage de ces moyens, lorsqu’on réfléchira de combien les voisins de l’Espagne sont plus avancés qu’elle dans toutes ces parties.

Art. 9. — Le choix des gens appelés pour fonder des établissements est surtout digne de l’attention du gouvernement, mais il est difficile qu’un peuple qui veut attirer chez lui des maîtres habiles dans chaque art ou métier y parvienne sans de grandes précautions et sans quelque sacrifice. Un député secret, qui sait à peine la langue et connaît peu l’état actuel et les usages d’une nation étrangère, n'est guère capable d’y découvrir à point nommé, d’y engager et déterminer les sujets les plus éclairés, les plus sages, dans toutes les professions, car ou ces gens sont placés avantageusement, ou ils sont veillés de près : d’où il résulte que les chargés de ces commissions, malgré le zèle qu'ils y mettent, s’en acquittent ordinairement assez mal au gré des commettants. Dans l'alternative de se compromettre ou de prendre ce qui leur tombe sous la main, on sent qu’ils ne peuvent guère déplacer que des sujets médiocres, ou des gens trèsdérangés.

Art. 10. — Ces considérations m’amènent naturellement à réfléchir que toutes les nations de l'Europe ont les unes chez les autres des préposés sous diverses dénominations, dont les vues, les instructions, les correspondances, sont d’une tout autre nature, et j’ose ajouter, d’une bien plus grande utilité que celle des fastueux ambassadeurs. L’Espagne est encore la seule qui n’ait point, hors de chez elle, de pareils agents, quoiqu’aucune puissance n’en ait autant besoin. Je voudrais donc que le ministère d’Espagne entretînt dans chaque capitale étrangère un agent, dont la fonction fût de l’instruire sur tous les objets d’agriculture, de fabrique, de commerce intérieur, de marine et même de finance: qui fût le point d’appui et le protecteur né de tous les sujets que l’Espagne y enverrait pour se former ; qui les veillât et les appliquât selon leurs talents. Je voudrais que son instruction secrète fût de connaître les grands sujets en tout genre, afin de pouvoir faire des choix è mesure qu’on en aurait besoin. Il y a un conseil de France à Madrid qui veille aux intérêts des Français établis en Espagne, mais qui n’est pas d’une grande utilité pour la France prise en général : au lieu qu’un consul d’Espagne à Paris, pour peu qu’il fût éclairé, serait un homme important et national. Tout ce qui ne peut se faire par un ambassadeur, trop grand seigneur pour se donner des soins d’un certain détail, se ferait par lui. Rien

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ne lui serait étranger, rien d’indigne de son attention.

Nouveaux moyens de fabriquer, manière d’entretenir les chemins à moins de frais, commerce, marine, agriculture surtout; il alimenterait perpétuellement l’Espagne des découvertes, en tout genre, qu'il ferait dans le pays de sa résidence. Sa correspondance avec tous les consuls d’Espagne dans les villes maritimes le mettrait au courant de toutes les entreprises dont les projets sortent, ou viennent se résoudre à la capitale. Il ferait un résumé certain de toutes les opérations du pays, dont il instruirait ponctuellement sa cour. Mais il n’y a ni ambassadeur, ni secrétaire d’ambassade qui puisse être chargé de cet important détail ; il demande une constante résidence, une connaissance parfaite du local, et une facilité d’opération que la longue habitude d’un pays peut seule donner.

Art. 11. — Cependant cet homme si nécessaire, ce préposé, cet agent, ce consul, pourrait exister, sans qu’il en coûtât beaucoup à l’Espagne. Il ne s’agirait pour cela que de ne point envoyer de secrétaire d'ambassade à la cour où il serait établi. Il en épargnerait les frais et, sans nuire à sa mission particulière, il en remplirait les fonctions d’une manière bien autrement intéressante qu’un nouveau venu, souvent rappelé avant qu’il ait eu le temps de connaître les moindres parties nécessaires à son état. J’espère, madame, que vous trouverez ceci assez bien prouvé pour qu’il ne Soit pas besoin d’en faire une plus ample explication.

Art. 12. — Au reste, si j’ai choisi pour exemple dans ce mémoire la branche des manufactures, c’est parce qu’elles tiennent le milieu entre l’agriculture dont elles sont filles, et le commerce dont elles sont mères. Les manufactures décuplent, au moins, la valeur des biens que l’agriculture n’avait donnés que simples, et ceux qui ont avancé que l’Espagne devait s’en tenir au commerce des matières premières, sans s’embarrasser des manufactures, ont dit une sottise, trop démontrée par la conduite des étrangers qui trouvent un grand bénéfice à rapporter en Espagne les marchandises fabriquées chez eux avec des matières premières tirées d’Espagne même. Ou si les doubles droits de sortie d’Espagne, d’entrée chez eux; ceux qu’ils payent en resortant de leur pays et en rentrant ces marchandises en Espagne, les frais de fabrique, de transport, de voyage, lesrisques, les assurances, leur laissent encore un gain considérable : que serait-ce donc de celui que pourraient faire les Espagnols, s’ils fabriquaient eux-mêmes leurs matières? Les bras tombent de surprise de voir répandre pareilles maximes : propos dignes de mépris s’ils sont le fruit de l’ignorance, et qui méritent punition si la mauvaise foi les enfante.

Art. 13. — Les manufactures sont la source la

plus abondante des commerces intérieur et extérieur. Elles doivent être surtout la mère-nourrice du commerce de l’Espagne avec ses colonies des Indes, lesquelles sont à son égard ce que ce royaume est à l’égard des autres peuples de l’Europe. Elles n’ont à lui offrir que de l’or, et malheureusement l’Espagne a été jusqu’à présent dans la dure nécessité d’en laisser passer en droiture la plus grande part aux étrangers, faute de pouvoir approvisionner elle-même ses colonies du produit de ses manufactures.

Art. 14. — Mais, si mes lumières ne me trompent pas, ces maux n’affligeront pas l’Espagne encore longtemps. Les étrangers n’ont déjà plus le droit de se réjouir de l’ignorance où cette nation semble plongée sur ses vrais intérêts. Quand le génie veille et travaille, il ne le fait jamais sans fruit. Vous riez, sans doute, Madame, de l’air prophétique que je viens de prendre ; mais je m’assure que vous serez de mon avis lorsque je vous aurai dit mon secret qui n’en est point un. Vous savez que je suis chargé par une compagnie française de proposer au gouvernement d’Espagne de lui fortifier, garder, peupler la Louisiane, et que je lui demande en forme de dédommagement la préférence de la fourniture des nègres de toutes les colonies espagnoles. Ces propositions ne m’ont mis à même d’entretenir encore qu’un des ministres du roi, qui est celui des affaires étrangères. Mais lorsque, entre autres choses lumineuses, je lui ai entendu articulerque ce n'est plus le temps de fermer l'entrée des Indes espagnoles aux colons de toutes les nations qui voudraient s'y établir , parce que les étrangers ayant trouvé moyen d’attirer à eux, en mille manières, l'or du Pérou et du Mexique, la précaution de ny souffrir que des indigènes , utile dans les premiers temps, est devenue pernicieuse à l’Espagne dont les vues doivent changer avec l'état et les spéculations de s?s voisins; j’ai dit en moi-même : Voici un homme de génie, il touche du doigt les véritables causes d’un mal trop longtemps subsistant; avec d’aussi grandes vues, un pareil homme est à sa place dans le ministère. Une autre fois, en pariant de l’énorme contrebande qui se fait aux Indes, je compris fort bien, quoiqu’il s’enveloppât davantage, qu’il sentait lui même l’impossibilité de l’empêcher jamais autrement que par l’abondance des approvisionnements tirés de l’Espagne et par la concurrence de la modicité des prix avec ceux de l’étranger. Je me confirmai dans l’opinion que j’avais déjà prise du génie et de l’étendue des lumières de cet homme qui mérite bien d’être secondé. Et voilà d’où ma prophétie est partie.

Mais n’est-il pas temps que je m’arrête, Madame? Je m’aperçois que je vous ferais un livre au lieu de l’extrait d’une conversation que vous m’avez demandé, si je m’enfonçais dans de plus longs détails. Agriculture, manufactures et commerce ;

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encouragements pour ces parties: tout le reste y tient, et mon opinion est que, hors de la, point

de salut. .

A l’égard des moyens d’y réussir, j’en ai indiqué quelques-uns. Mais ce qu’il y a de certain, Madame, c’est qu’on m’est point dans la dépendance ; d’une nation lorsqu’on l’étudie, qu’on profite de ses lumières, qu’on apprend à éviter ses fautes, et qu’on se met dans le cas, pour commencer un objet, de partir du point où cette nation a bien eu de la peine à arriver. Les étrangers ont défriché ^ le terrain épineux des manufactures, et si 1 Es- , pagne est bien servie par son agent, elle peut en j fort peu de temps jouir des mêmes avantages que donnent les fabriques d’nn pays, sans avoir eu la peine des essais longs et ruineux. Cette sagesse qu’on acquiert aux dépens des autres est une des

plus utiles sciences du gouvernement et, comme vous voyez, celle qui coûte le moins à acquérir.

Voilà, Madame, en partie ce que nous ayons dit hier au soir. Les moyens intérieurs, les impositions, mille autres choses s’y trouvaient liées. Je les ai écartées parce que ceci suffit pour rappeler à votre mémoire, toutes les fois que vous le désirerez, l’enchaînement des moyens que nous avons crus propres à tirer l’Espagne de l’état de langueur où chacun la voit. Mais ce mémoire sera d’une bien plus grande utilité pour moi, s’il vous fait quelquefois souvenir du respectueux attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

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