‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 775 sur 803 · A L’AUTEUR DU « MERCURE » L · texte numérisé non relu

A L’AUTEUR DU « MERCURE » L

Monsieur, je suis un jeune artiste qui n’ai l’honneur d être connu du public que par l’invention d’un nouvel échappement à repos pour les montres, que l’Académie a honoré de son approbation, et dont les journaux ont fait mention l’année passée. Ce succès me fixe à l’état d’horloger, et je borne toute mon ambition à acquérir la science de mon art; je n’ai jamais porté un œil d’envie sur les productions de mes confrères (cette lettre le prouve), mais j’ai le malheur de souffrir fort impatiemment qu’on veuille m’enlever le peu de terrain que l’étude et le travail m’ont fait défricher ; c’est cette chaleur de sang dont je crains bien que l’âge ne me corrige pas, qui m’a fait défendre avec tant d’ardeur les justes prétentions que j’avais sur l’invention de mon échappement, lorsqu’elle fut contestée il y a environ dix-huit mois. L’Académie des sciences non-seulement me déclara auteur de cet échappement, mais elle jugea qu’il était dans son état actuel le plus parfait qu’on eût encore adapté aux montres; cependant elle savait, et je voyais bien qu’il était susceptible de quelques perfections, mais la nécessité de constater promptement mon titre, à laquelle mon adversaire me

1. M. de Loménie ne cite qu’une partie de cette lettre publiée dans le Mercure de juillet 1755, p. 177-183. — C’est la pièce la plus intéressante du procès en revendication d’invention soutenu par le jeune Caron contre Le Paute. On y verra combien il était dé;à lui-même ardent, prêt au bruit, ne négligeant rien pour se mettre en vue, même les journaux, dont si peu de gens savaient alors qu'on pût se servir. Lejeune horloger Caron est certainement un des premiers industriels qui aient tiré parti de leur publicité. Cette eitre est curieuse aussi par ce qu’elle nous apprend de la perfection étonnante qu'il avait acquise dans son art. Ed. F.

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força en publiant ses fausses prétentions, m’empêcha de les y ajouter. Alors, devenu possesseur tranquille de mon échappement, j’ai donné tous messoins à le rendre encore supérieur à lui-même, et c’est l’état où il est maintenant ; mais en même temps, trop bon citoyen pour en faire un mystère, je l’ai rendu public autant qu’il m’a été possible. Les divers écrits que cet échappement a occasionnés, et le jugement que l’Académie en a porté, attirant sur lui l’attention des horlogers, il devint l’objet des réflexions et des recherches de quelques-uns des plus habiles d’entre eux, de sorte que pendant que j’y ajoutais les petites perfections qui lui manquaient, M. de Romilly s’aperçut qu’effectivement il en était susceptible; il y travailla de son côté, et présenta à l’Académie, en décembre 1754, le changement qu’il y avait fait; le soir même de sa présentation, M. Le Roi m’en ayant apporté la nouvelle, je demandai sur-le-champ à l’Académie qu’en faveur de ma qualité d’auteur, elle voulût bien examiner avant tout l’état de perfection auquel j’avais moi-même porté mon échappement. Cette perfection était des repos plus près du centre et des arcs de vibration plus étendus ; elle y consentit, et l’examen qu’elle fit des pièces que nous présentâmes l’un et l’autre lui montra que M. de Romilly avait atteint le même but que moi en travaillant sur le même sujet : ainsi l’Académie, toujours équitable dans ses jugements, ne voulant pas accorder plus d’avantage sur cette perfection à ma qualité d’auteur de l’échappement qu’à l’antériorité de présentation de M. de Romilly, qui n’est effectivement que d’un seul jour, a délivré à chacun de nous le certificat suivant, queje publie d’autant plus volontiers que M. de Romilly, qui a jugé mon échappement digne de ses recherches, est un très-galant homme, et que j’estime véritablement ; d’ailleurs je serais fâché que cette petite concurrence entre lui et moi pût être envisagée comme une dispute semblable à la première ; l’émulation qui anime les honnêtes gens mérite un nom plus honorable.

J’ai l’honneur d’être, etc.

( Extrait des Registres de V Académie royale des sciences du 1 1 juin 1755.)

MM. de Mairau , de Montigni et Le Roi , qui avaient été nommés pour examiner une montre à secondes , à laquelle est adapté l’échappement du sieur Caron fils, perfectionné par le sieur Romilly, horloger, citoyen de Genève, et par lui présentée à l’Académie, avec un mémoire sur les échappements en général, en ayant fait leur rapport, l’Académie a jugé que le changement fait à cet échappement, et qui permet d’en rendre le cylindre aussi petit qu’on le juge à propos, de rapprocher les points de repos du centre, et de donner aux arcs du balancier plus de trois cents degrés

d'étendue, était ingénieux et utile; mais en même temps elle ne peut douter que le sieur Caron n’ait de son côté porté son échappement au même degré de perfection, puisque le jour même que M. Le Roi, l’un des commissaires, lui en donna connaissance en décembre 1754, cet horloger lui fit voir un modèle de son échappement qu’il avait perfectionné, auquel il travaillait alors, et dont la roue d’échappement avait les dents fouillées par derrière, et était exactement semblable à la construction du sieur Romilly, dont il n’avait cependant point eu de communication ; d’ailleurs , dans la boîte de preuve que le sieur Caron déposa en septembre 1753 au secrétariat de l’Académie, et qui est jusques à présent restée entre les mains de MM. les Commissaires, il y a plusieurs petits cylindres dont les repos sont très-près du centre, mais qu’il n’eut pas alors le temps de perfectionner.

Ainsi le mérite d’avoir amené cette invention au point de perfection dont elle était susceptible appartient également au sieur Romilly et au sieur Caron, son auteur ; mais le sieur Romilly en a présenté la première exécution : en foi de quoi j’ai signé le présent certificat.

A Paris, ce 14 juin 1755.

Grandjean de Fouchy, secrétaire perpétuel de V Académie royale des sciences.

Je profite de cette occasion pour répondre à quelques objections qu’on a faites sur mon échappement, dans divers écrits rendus publics. En se servant de cet échappement, a-t-on dit, on ne peut pas faire des montres plates, ni même de petites montres: ce qui, supposé vrai, rendrait le meilleur échappement connu très-incommode. Des faits seront toute ma réponse. Plusieurs expériences m’ayant démontré que mon échappement corrigeait par sa nature les inégalités du grand ressort sans aucun besoin d’un autre régulateur, j’ai supprimé de mes montres toutes les pièces qui exb geaient de la hauteur au mouvement, comme la fusée, la chaîne, la potence, toute roue à couronne, surtout celles dont l’axe est parallèle aux platines dans les montres ordinaires, et toutes les pièces que ces principales entraînaient à leur suite. Par ce moyen je fais des montres aussi plates qu’on le juge à propos, et plus plates qu’on en ait encore faites, sans que cette commodité diminue en rien de leur bonté. La première de ces montres simplifiées est entre les mains du roi. Sa Majesté la porte depuis un an, et en est trèscontente. Si des faits répondent à la première objection, des faits répondent également à la seconde. J’ai eu l’honneur de présenter à madame de Pompadour, ces jours passés, une montre dans une bague, de cette nouvelle construction simplifiée, la plus petite qui ait encore été faite; elle n’a que quatre lignes et demie de diamètre, et une

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ligne moins un tiers de hauteur entre les platines. Pour rendre cette bague plus commode, j’ai imaginé en place de clef un cercle autour du cadran, portant un petit crochet saillant; en tirant ce crochet avec l’ongle, environ les deux tiers du tour du cadran, la bague est remontée, et elle va trente heures. Avant que de la porter à madame de Pompadour, j’ai vu cette bague suivre exactement pendant cinq jours ma montre à secondes; ainsi, en se servant de mon échappement et de ma construction on peut donc faire d’excellentes montres aussi plates et aussi petites qu’on le jugera à propos.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Caron fils, horloger du roi.

Rue Saint-Denis , près celle de la Chanvrerie.

A Paris, le 16 juin 1755.

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