‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 776 sur 803 · LETTRE DE BEAUMARCHAIS AU DUC D’AREMBERG K · texte numérisé non relu

LETTRE DE BEAUMARCHAIS AU DUC D’AREMBERG K

Mon cher duc, je suis allé chez Lauraguais, comme je vous l’avais promis. Aussitôt qu’il m’a vu entrer, il s’est levé, et sans me donner le temps de lui faire connaître la nature de mon affaire, il s’est écrié : « Arrive que pourra, les dettes d’honneur comme les dettes honteuses auront toutes le même destin. » J’ai prononcé votre nom. « D’Aremberg, a repris cet extravagant, a toujours été trèsobligeant pour moi, mais il doit partager le sort des autres créanciers, et il n’aura pour sa part, hélas ! qu’un bien petit dividende. Vous avez sans doute entendu parler de ma banqueroute; mon homme d’affaires me dit qu’elle s’élève à plus de cinq millions, et que lorsque mes affaires auront été arrangées, ce qui à son avis ne pourra pas avoir lieu avant deux ans, mes créanciers pourront recevoir 2 1/2 0/0 sur le montant de leurs créances.

« Je dois à d’Aremberg 40,000 livres ; il possède de grands biens en Allemagne et en Flandre : on m’a dit que son grand-veneur n’est pas en état de remplir ses fonctions. Si le duc consent à accepter mes services, je prendrai la place de son grandveneur, et je ne pense pas qu’il se trouve en Europe beaucoup d’hommes qui se connaissent aussi bien que moi en chevaux, en chiens et en tout ce qui se rapporte à la chasse. Huit mille livres seront mon traitement annuel, et nous serons

1. Lettre bizarre, dont on ne connaît ni la date, ni même le texte original. Elle a paru d’abord en anglais, dans un recueil de Londres, the Monthly Magazine , mai 1832, p. 502. Ceci n’en est que la traduction, aussi exacte et aussi mouvementée que possible, d’après l’allure même de l’esprit de Beaumarchais. Elle est très-curieuse pour ce qui s'y trouve sur les étrangetés de conduite et les folies du duc de Lauraguais, longtemps ami de Beaumarchais — on a vu, dans Y Introduction, qu’ils firent ensemble le voyage de Londres pour acheter le libelle de JMorande — puis, vers la fin, son plus mortel ennemi, quand Beaumarchais lui eut définitivement fermé sa bourse. Ed. F.

quittes en cinq ans. Parlez-lui de ce projet : il ne peut être que flatté de ma proposition. » Je ne pus m’empêcher de sourire. «Ah ! ah ! continua-t-il, est ce que vous auriez des doutes sur mes talents? Je puis vous assurer qu’il existe des milliers de personnes qui m’ont visité à Manicamp, et qui toutes témoigneront de ma rare habileté dans les matières de cette nature. Grooms, jockeys, chevaux, enfin tout ce qui était en ma possession, me venait d’Angleterre , et mon ami Dorset n’eut jamais de chevaux plus beaux que les miens. Le dernier cheval dont je fis emplette me coûta mille guinées, et jamais cheval de race ne se vendit plus cher; mais j’eus la fantaisie de faire porter sur le reçu neuf cent quatre-vingt-dix-neuf guinées et vingt schellings, déterminé que j’étais à éviter le nombre 1,000.

« Maintenant le seul trésor qui me reste est ceci (et il me montrait une bague qu’il portait au doigt); c’est un trésor dont aucune puissance terrestre ne pourrait venir à bout de me séparer *r c’est lui qui me donne la force de surmonter mes malheurs ; c’est ma seule consolation ! Ce trésor, monsieur, c’est ma femme, ma femme adorée. » Je crus qu’il devenait fou, et mon visage exprima sans doute l’émotion que j’éprouvais. « Non, monsieur, reprit-il, je n’ai point perdu la raison; cette bague, ou plutôt une partie de cette bague, fut une jolie et aimable femme ; elle me rendit, pendant qu’elle vécut, le plus heureux des hommes, et quand son âme s’envola dans les régions du ciel, je ne voulus pas que tant de ^râce et de beauté devînt la proie des vers. J’eus recours à Vanderberg, le chimiste, qui, ayant placé le corps de ma femme dans une feuille d’abseste, le livra aux flammes, et à l’aide d’une chaleur extraordinaire le réduisit à une petite quantité de poudre, qui ensuite, au moyen d’une certaine composition chimique, fut changée en une substance bleue vitrifiée. La voilà, monsieur, montée dans un anneau d’or ; c’est la plus fine essence de mon adorable femme. » En ce moment, le domestique annonça quelqu’un. Je pris mon chapeau, et souhaitai le bonjour à Lauraguais.

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