A M. ROUDIL U
Dans un bateau sur le Danube, auprès de Ratisbonnc le 15 août 1774.
Avant d’entrer en matière avec moi, mon ami, je dois vous prévenir qu’étant dans un bateau sur
1. Cette lettre et la suivante sont connues, mais non telles qu'elles paraissent ici. Nous les avons copiées sur l'autographe même de Beaumarchais, aux manuscrits de la Comédie, avec une foule de variantes qui en renouvellent presque entièrement le texte. Gudin, qui les a publiées le premier dans son édition, ne nous avait même pas dit à qui la première était adressée. Reste à savoir quel était ce Roudil, à qui Beaumarchais en écrit si long. — On verra que ces deux lettres sont le récit de cette énorme mystification de son assassinat, que nous avons tâché d’éclaircir dans notre Introduction.
Ed. F.
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lequel il y a six rameurs, et parcourant un fleuve rapide qui m’entraîne, la secousse de chaque coup d’aviron imprime à mon corps et surtout à mon bras un mouvement composé qui dérange ma plume, et donnera dans le moment à mon écriture le caractère tremblant et peu assuré que vous allez lui trouver ; car j’ai fait cesser de ramer pour écrire cet exorde, afin que sa dissemblance à ce qui le va suivre puisse vous convaincre que le vice de mon écriture vient d’uqe cause étrangère, et non d’aucun désordre intérieur causé par mes souffrances. Ceci posé, tachez de me lire, et tenezvous BIEN.
Ma situation me rappelle l’état où se trouva, dans les mêmes lieux, un philosophe dont vous et moi admirons le génie. Descartes raconte que, descendant le Danube dans une barque, et lisant tranquillement assis sur la pointe, il ouït distinctement les mariniers, qui ne supposaient pas qu’il entendit l’allemand, projeter de l’assassiner. Il rassura, dit-il, sa contenance, examina si ses armes étaient en bon état, en un mot fit si bonne mine, que jamais ces gens, dont il suivait tous les mouvements, n’osèrent exécuter leur mauvais dessein.
Moi, qui n’ai pas à un si haut degré de perfection que lui la philosophie du partage, mais qui me pique aussi de méthode et de courage dans mes actions, je me trouve dans un bateau du Danube, ne pouvant absolument souffrir le mouvement de ma chaise en poste, parce qu’on a osé exécuter hier sur moi ce qu’on n’osa, le siècle passé, entreprendre sur lui.
Hier donc, sur les trois heures après midi, auprès de Neuschtât, à quelque cinq lieues de Nuremberg, passant en chaise, avec un seul postillon et mon domestique anglais, dans une forêt de sapins assez claire, je suis descendu pour satisfaire un besoin, et ma chaise a continué de marcher au pas, comme cela était arrivé toutes les fois que j’étais descendu. Après une courte pause, j’allais me remettre en marche pour la rejoindre, lorsqu’un homme à cheval, me coupant le chemin, saute à terre et vient au-devant de moi. Il me dit quelques mots allemands, que je n’entends point; mais comme il avait un long couteau ou poignard à la main, j’ai bien jugé qu’il en voulait à ma bourse ou à mes jours. J’ai fouillé dans mon gousset de devant, ce qui lui a fait croire que je l’avais entendu, et qu’il était déjà maître de mon or. Il était seul; au lieu de ma bourse, j’ai tiré mon pistolet, que je lui ai présenté sans parler, élevant ma canne de l’autre main pour parer un coup, s’il essayait de m’en porter; puis, reculant contre un gros sapin et le tournant lestement, j’ai mis l’arbre entre lui et moi. Là, ne le craignant plus , j’ai regardé si mon pistolet était amorcé; cette contenance assurée l’a en effet arrêté tout court. J’avais déjà gagné à reculons un
second et un troisième sapin, toujours les tournant à mesure que j’y arrivais, la canne levée d’une main et le pistolet de l’autre, ajusté sur lui. Je faisais une manœuvre assez sûre, et qui bientôt allait me remettre dans ma route, lorsque la voix d’un homme m’a forcé de tourner la tête. C’était un grand coquin en veste bleue sans manches, portant son habit sur son bras, qui accourait vers moi par derrière. Le danger croissant m’a fait me recueillir rapidement. J’çti pensé que, le péril étant plus grand de me laisser prendre par derrière, je devais revenir au-devant de l’arbre et me défaire de l’homme au poignard, pour marcher ensuite à l’autre brigand. Tout cela s’est agité, s’est exécuté comme un éclair. Courant donc au premier voleur jusqu’à la longueur de ma canne, j’ai fait sur lui feu de mon pistolet, qui misérablement n’est point parti. J’étais perdu; l’homme, sentant son avantage, s’est avancé sur moi. Je parais pourtant de ma canne en reculant à mon arbre, et cherchant mon autre pistolet dans mon gousset gauche, lorsque le second voleur m’ayant joint par derrière, malgré que je fusse, adossé au sapin, m’a saisi par une épaule et m’a renversé en arrière. Le premier, alors à portée, m’a frappé de son long couteau de toute sa force au milieu de la poitrine. C’était fait de moi. Mais pour vous donner une juste idée de la combinaison d’incidents à qui je dois, mon ami, le joie de pouvoir encore vous écrire, il faut qua vous sachiez que je porte sur ma poitrine une boîte d’or ovale, assez grande et très-plate, en forme de lentille, suspendue à mon cou par une chaînette d’or : boîte que j’ai fait faire à Londres, et renfermant un papier si précieux pour moi, que sans lui je ne voyagerais pas. En passant à Francfort, j’avais fait ajuster à cette boîte un sachet de soie, parce que, quand j’avais fort chaud, si le métal me touchait subitement la peau, cela me saisissait un peu.
Or, par un hasard, ou plutôt par un bonheur qui ne m’abandonne jamais au milieu des plus grands maux, le coup de poignard violemment asséné sur ma poitrine a frappé sur cette boîte, qui est assez large, au moment qu’attiré d’un côté de l’arbre par l’effort du second brigand qui me fit perdre pied, je tombais à la renverse. Tout cela combiné fait qu’au lieu de me crever le cœur, le couteau a glissé sur le métal en coupant le sachet, enfonçant la boîte et la sillonnant profondément ; puis, m’éraflant la haute poitrine, il m’est venu percer le menton en dessous, et sortir par le bas de ma joue droite. Si j'eusse perdu la tête en cet extrême péril, il est certain, mon ami, que j’aurais aussi perdu la vie. Je ne suis pas mort, ai-je dit en me relevant avec force; et voyant que l’homme qui m’avait frappé était le seul armé, je me suis élancé sur lui comme un tigre, à tous risques; et, saisissant son poignet, j’ai voulu lui arracher son
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long couteau, qu’il a retiré avec effort, ce qui m’a coupé jusqu’à l’os toute la paume de la main gauche, dans la partie charnue du pouce : mais l’effort qu’il fait en retirant son bras, joint à celui que je faisais moi-même en avant sur lui, l’a renversé à son tour. Un grand coup du talon de ma botte, appuyé sur son poignet, lui fait lâcher le poignard, que j’ai ramassé, en lui sautant à deux genoux sur l’estomac. Le second bandit, plus lâche encore que le premier, me voyant prêt à tuer son camarade, au lieu de le secourir, a sauté sur le cheval, qui paissait à dix pas, et s’est enfui à toutes jambes. Le misérable que je tenais sous moi, et que j’aveuglais par le sang qui me ruisselait du visage, se voyant abandonné, a fait un effort qui l’a retourné à l’instant que j’allais le frapper; et se relevant à deux genoux, les mains jointes, il m’a crié lamentablement : Mon sier , mon ômi ! et beaucoup de mots allemands par lesquels j’ai compris qu’il me demandait la vie. Infâme scélérat! ai-je dit; et mon premier mouvement se prolongeant, j’allais le tuer. Un second opposé, mais très-rapide, m’a fait penser qu’égorger un homme à genoux, les mains jointes, était une espèce d’assassinat, une lâcheté indigne d’un homme d’honneur. Cependant, pour qu’il s’en souvînt bien, je voulais au moins le blesser grièvement : il s’est prosterné en criant : Mein Gott! mon Dieu!
Tâchez de suivre mon âme à travers tous ces mouvements aussi prompts qu’opposés, mon ami, — et vous parviendrez peut-être à concevoir comment, du plus grand danger dont.j’aie eu jamais à me garantir, je suis en un clin d’œil devenu assez osé pour espérer lier les mains derrière le dos à cet homme, et l’amener ainsi garrotté jusqu’à ma chaise. Tout cela ne fut qu’un éclair. Ma résolution arrêtée, d’un seul coup je coupai promptement sa forte ceinture de chamois, par derrière, avec son couteau que je tenais de ma main droite, acte que sa prosternation rendait très-facile : mais comme j’y mettais autant de violence que de vitesse, je l’ai fort blessé aux reins, ce qui lui a fait jeter un grand cri en se relevant sur ses genoux et joignant de nouveau les mains. Malgré la douleur excessive que je ressentais au visage, et surtout à la main gauche, je suis convaincu que je l’aurais entraîné, car il n’a fait aucune résistance, lorsque, ayant tiré mon mouchoir, et jeté à trente pas le couteau qui me gênait, parce que j’avais mon second pistolet dans la main gauche, je me disposais à l’attacher. Mais cet espoir n’a pas été long. J’ai vu revenir de loin l’autre bandit, accompagné de quelques scélérats de son espèce. Il a fallu de nouveau m’occuper de ma sûreté. J’avoue qu’alors j’ai senti la faute que j’avais faite de jeter le couteau. J’aurais tué l’homme sans scrupule en ce moment, et c’était un ennemi de moins. Mais ne voulant pas vider mon second pistolet, le seul porte-respect qui me restât contre ceux qui venaient à moi,
car ma canne était tout au plus défensive, dans lu fureur qui m’a saisi de nouveau, j’ai violemment frappé la bouche de cet homme agenouillé du bout de mon pistolet, ce qui lui a enfoncé la mâchoire et cassé quelques dents de devant, qui l’ont fait saigner comme un bœuf; il s’est cru mort et est tombé. Dans ce moment, le postillon, inquie de mon retard, et me croyant égaré, était entre dans le bois pour me chercher. Il a sonné du peti cor que les postillons^ allemands portent tous en bandoulière. Ce bruit et sa vue ont suspendu la course des scélérats, et m’ont donné le temps de me retirer, la canne élevée et mon pistolet en avant, sans avoir été volé. Quand ils m’ont senti sur le chemin, ils se sont dispersés, et mon laquais a vu, ainsi que le postillon, passer auprès d’eux et de ma chaise, en traversant la route avec vitesse, le coquin à la veste bleue sans manches, ayant son habit sur son bras, qui m’avait renversé. Peut-être espérait-il fouiller ma voiture, après avoir manqué mes poches.
Mon premier soin, quand je me suis vu en sûreté et à portée de ma chaise, a été d’uriner bien vite. Une expérience bien des fois réitérée m’a appris qu’après une grande émotion, c’est un des plus sûrs calmants qu’on puisse employer. J’ai imbibé mon mouchoir d’urine, et j’en ai lavé mes plaies. Celle de la haute poitrine s’est trouvée n’être qu’une éraflure.
Celle du menton, très-profonde, se fût certainement prolongée jusque dans la cervelle, si le coup eût porté droit, et si la position renversée où j’étais en le recevant n’eût fait glisser le couteau sur l’os de la mâchoire inférieure.
La blessure de ma main gauche, plus douloureuse encore à cause du mouvement habituel de cette partie, s’enfonce dans le gras intérieur du pouce, et va jusqu’à l’os. Mon laquais, effrayé, me demandait pourquoi je n’avais pas appelé; mais, indépendamment que ma chaise, qui avait toujours marché, se trouvait beaucoup trop loin pour m’en faire entendre en crianjt, c’était ce que je n’avais eu garde de faire, sachant bien que rien ne détruit la force comme de la consumer en de vaines exclamations. Le silence et le recueillement sont les sauvegardes du courage, qui à son tour est la sauvegarde de la vie en ces grandes occasions. Imbécile! lui ai-je dit, fallait-il aller aussi loin , et me laisser assassiner?
Je me suis fait promptement conduire à Nuremberg, où l’on m’a appris que quelques jours avant les mêmes voleurs, en ce même endroit, avaient arrêté le chariot de poste, et avaient détroussé de 40,000 florins divers voyageurs.
J’ai donné le signalement des hommes, du cheval, et l’on a mis sur-le-champ de nouveaux soldats en campagne pour les arrrêter.
De l’eau et de l’eau-de-vie ont été mon pansement. Mais mon plus grand mal est une douleur
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si aiguë dans le creux de l’estomac, chaque fois que le diaphragme se soulève pour l’aspiration, que cela me plie en deux à tout moment. Il faut qu’en ce débat j’aie reçu quelque grand coup dans cet endroit, que je n’ai pas senti d’abord.
En examinant depuis de sang-froid l’état des choses, j’ai vu que la double étoffe du sachet et la bourre parfumée qu’il renferme, coupées par l’effort du coup porté dans ma poitrine, l’ont beaucoup amorti. La boîte d’or, en le recevant, a fait ressort comme une lame de fer-blanc ; et le coup, asséné de bas en haut, parce que je tombais à la renverse, n’a fait que glisser dessus : ce qui n’empêche pas qu’elle ne soit enfoncée, crevée et fort sillonnée par la pointe du poignard.
Cette circonstance d’une boîte qui parait destinée à contenir un portrait, quoiqu’un peu grande, et qui m’a sauvé la vie, a tellement frappé les honnêtes personnes de Nuremberg, qu’elles ne pouvaient se lasser d'examiner la boîte et le cachet ; tous voulaient en conséquence que je fisse dire un grand office à la Sainte Vierge, en reconnaissance de ce bonheur. Et moi, les laissant dans leur erreur, je leur ai fait remarquer en riant qu’il y aurait une contradiction manifeste et même indécente d’aller remercier la Vierge, parce que la boîte à portrait d’une femme qui ne l’est point m’avait garanti de la mort. Ils n’ont point manqué, comme bien vous pensez, de dire à cela que j’étais un drôle de corps. Je suis de leur avis : maison a beau jeu de rire quand on se voit sur ses pieds, après une aussi diabolique aventure.
Si mon étouffement continue, je me ferai saigner ce soir à Ratisbonne, où l’on m’a dit que je trouverais encore plus de secours qu’à Nuremberg. Désormais il faudra changer mon appellation, et, au lieu de dire B*** le blâmé, l’on me nommera B*** le balafré. Balafre, mes amis, qui ne laissera pas que de nuire à mes succès aphrodisiaques ! Mais qu’y faire ? ne faut-il pas que tout finisse ?
Faites avec moi quelques réflexions philosophiques sur ma bizarre destinée : il y a beau champ pour cela. Qu’est-ce donc que le sort me garde ? car quoiqu’il fît bien chaud à la barre du palais, il faisait encore de quelques degrés plus chaud dans la sapinière de Neuschtat. Cependant je suis sur. mes pieds; tout n’est donc pas dit pour moi.
Songez, mon ami, que je suis vivant, et vous concevrez comment les choses mêmes qui paraissent si simples aux autres hommes qu’ils ne prennent pas seulement la peine d’y réfléchir, sont presque toujours pour moi la source d’une foule de sensations agréables. Je serai donc joyeux désormais toutes les fois que je me souviendrai que je suis en vie, car vous m’avouerez que ce serait une grande platitude que d’aller mourir de cette sotte oppression d’estomac qui me reste, après
m’être relevé vivant, quoique assassiné par deux scélérats. Me croyez-vous capable d’une pareille ineptie ? Oh que non ! vous avez trop bonne opinion de moi pour me supposer en danger. Je vais bien me reposer et me soigner avant de me remettre en route pour la France ; mes affaires sont terminées. Mais j’ai l’air d’un masque avec ma balafre, mes béguins, ma main pote et enveloppée. Ajoutez que je grimace comme un supplicié toutes les fois que j’aspire : ce qui compose environ 40 grimaces par minute, et ne saurait manquer de m’enlaidir encore un peu davantage ; et voyez quel joli homme je suis.
Au milieu de tout cela, je ne puis m’empêcher de sourire de la mine bassement ridicule que fait un lâche coquin pris sur le temps , et forcé de demander quartier. Mais quand ce spectacle a frappé mes yeux, alors il n’était pas saison de rire : aussi ne riais-je pas. Je voyais seulement quel extrême avantage a l’homme de sang-froid sur ceux qui le perdent. Voilà ce que j’ai étudié toute ma vie ; voilà ce à quoi j’ai rompu mon âme trop bouillante, à force de f exercer sur les contradictions.
Il n’y a plus que les petites colères qui me rendent mauvais joueur. Les grandes me trouvent toujours assez armé. Il faut pourtant que la nature souffre en moi de cet effort, puisqu'elle ne s’en donne la peine que dans les occasions majeures, et me laisse tout entier à mon vice radical sur les coups d’épingle; et voilà certainement pourquoi je suis deux hommes : fort dans la force, enfant et musard tout le reste du temps.
Cet accident a fait tant d’éclat dans le pays, qu’il se peut très-bien que quelques gazettes en parlent. Mais comme elles ne diront apparemment le fait qu’en abrégé, je profite du loisir d’une route tranquille, sur un très-beau fleuve, dont le cours sinueux, changeant à tout moment l’aspect des rivages, réjouit ma vue, et met assez de calme dans mes idées pour que je puisse vous faire ce détail. S’il est un peu décousu, vous serez indulgent lorsque vous penserez que j’étouffe en respirant, et que tout le corps me fait mal, sans compter les élancements de mes blessures, qui ne m’auraient pas permis de soutenir plus longtemps le cahotement de la poste, ce qui m’a fait gagner le Danube par le plus court chemin.
La fièvre m’avait pris en quittant les terres de Prusse pour entrer dans l’électorat de Trêves et Cologne : car toute la route depuis Nimègue, où finit la Hollande, à travers le duché de Clèves, est si affreuse, que la fatigue seule m’avait rendu malade. Quand le roi de Prusse, disent les habitants, n’aura plus rien à nous prendre, il ne nous prendra plus rien. Aussi tout ce pays est-il déplorable. Le Salomon du Nord, il faut l’avouer, aime un peu beaucoup l’argent, et en général a plus de qualités que de vertus: aussi sera-t-il rangé dans la