‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 779 sur 803 · A M. GUDIN · texte numérisé non relu

A M. GUDIN

Dans mon bateau, le 16 août 1771.

Prenez votre carte d’Allemagne, mon cher bon ami ; parcourez le Danube, de la forêt Noire à lEuxin, plus bas que Ratisbonne, après même la réunion de l’Inn au Danube à Passaw, en descendant vers Lintz, où commence à peu près l’archiduché d’Autriche : voyez-vous sur le fleuve, entre deux hautes montagnes qui, en se resserrant, le rendent plus rapide, une frêle barque àsix rameurs, sur laquelle une chaise embarquée contient un homme, la tête et la main gauche enveloppées de linges sanglants, qui écrit malgré une pluie diluviale et un étouffement intérieur tout à fait incommode, mais un peu diminué ce matin par le rejettement de quelques caillots de sang qui font fort soulagé ? Encore deux ou trois expectorations de ce genre, encore quelques efforts de la nature bienfaisante, qui travaille de toutes ses forces en moi à repousser l’ennemi intérieur, et je pourrai

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compter sur quelque chose de certain. En vous parlant ainsi, je vous suppose instruit, cher ami, par Roudil, à qui j’ai écrit hier et envoyé ce matin le détail exact de mon accident ; je suppose encore que vous concevez que l’homme embarqué est votre pauvre ami, qui écrit difficilement à cause de l’ébranlement successif de chaque coup d’aviron.

Mais que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?

dit notre ami la Fontaine, en nous contant l’histoire de son lièvre. Et moi je dis : Que faire en une barque, à moins que Von n'écrive? On peut lire, répondrez-vous. Je le sais, mais la lecture isole et l’écriture console. La réflexion est austère, et l’entretien est doux, avec son ami bien entendu. Il faut donc que je vous dise ce qui m’occupe depuis deux jours.

J’ai réfléchi, et je me suis convaincu qu’en tout le mal n’est jamais aussi grand que l’homme, exagérateur de sa nature, se le représente. J ai éprouvé maintenant, tant au moral qu’au physique, à peu près les plus grands maux qui puissent atteindre un homme. C’est un spectacle sans doute bien effrayant pour vous, que votre ami renversé par des brigands, et frappé d’un poignard meurtrier; mais réellement, mon ami, croyez-moi, au moment qu’il arrive, c’est assez peu de chose que ce mal.

Occupé de la défense, et même de rendre à l’ennemi le mal qu’il me faisait, ce qui m'affectait le moins alors était la douleur physique; à peine la sentais-je, et la colère était bien sûrement mon affection dominante. C’est la frayeur, laquelle n'est qu’un mauvais et faux aspect de l’état des choses, qui tue l'âme et rend le corps débile : l’événement aperçu sous son vrai point de vue, au contraire, exalte l’une et renforce l'autre. Un homme ose m'attaquer, il ose troubler la tranquillité de ma marche. C’est un insolent qu’il faut punir. Il en arrive un autre, il s’agit alors de changer l’offensive en défense; il y a bien là de quoi occuper l’âme tout entière. Si dans ce débat violent l’un d'eux me perce le cœur et que je succombe, alors, mon ami, l’excès du mal même fait cesser le mal; et tout cela est bien prompt. Mais personne ne sait comme moi qu’un homme d’honneur attaqué est plus fort que deux lâches coquins dont l’aspect de l'homme ferme resserre le cœur et fait trembler le bras; car ils savent bien que toutes les chances sont contre eux. D’ailleurs le premier des biens dans le mal est l’improviste. On n’a pas le temps d’avoir peur quand le danger nous surprend. Voilà d’où naît la force d’un poltron révolté. Si vous ajoutez à cela l'impossibilité aperçue de se sauver par la fuite, le plus lâche des hommes peut en devenir le plus brave à l’instant.

Nous reprendrons ceci dans un moment, car je suis au port de Lintz. Deux pâtres y sont descen-

dus avec deux clarinettes, dont ils jouent fort bien; et l’espoir de quelques craitches, d’un demi-florin, les fait tenir auprès de mon bateau malgré la pluie. Vous connaissez mon goût pour la musique. Me voilà tout gai. Il me semble que mon âme s’affecte plus vivement du bien que du mal, et j’en sais la raison : le dernier, mettant les nerfs dans un tiraillement convulsif, dans une tension surnaturelle, détruit la souplesse, la douce mollesse qui les rend si sensibles au chatouillement du plaisir. On s’arme contre le mal; en s’irritant, on le sent moins : au lieu qu’on cède, on prête à la volupté une force qui est moins en elle que dans l’agréable faiblesse où l’on tombe volontairement. Maintenant que j’ai donné le demi-florin, entendez-vous deux cors qui se joignent aux clarinettes? Réellement ils jouent à faire le plus grand plaisir : et, dans ce moment, je suis à mille lieues des voleurs, des poignards, des forêts, des parlements, en un mot de tous les méchants, qui sont bien plus malheureux que moi, qu’ils ont tant persécuté, car ils avaient tort.

Autre persécution! On vient me visiter, et voir si je n’ai rien non-seulement dans ma valise, mais même dans mon portefeuille, contre les ordres de l’impératrice. Le plus plaisant est que ceux qui visitent mes papiers n’entendent pas le français : vous jugez quelle belle inquisition cela doit faire! Encore un florin, car voilà à quoi cela aboutit, et à de grands hélas! sur mes blessures.

Maintenant je suis reparti; la pluie a cessé. Du sommet à la base des montagnes, les différentes nuances du vert des sapins obscurs, des ormes moins foncés et de la douce couleur des prés, ce beau canal qui m’entraîne au milieu de ces deux croupes élevées dont la culture a relégué les forêts à la cime, font un spectacle ravissant; et si je n’étouffais pas (ce que je tâche d’oublier), j’en jouirais dans toute la pureté d’une si douce situation. Que nos peintres viennent nous dire que la nature offre toujours à l’œil trois plans, qui sont le principe de l’art optique de leurs tableaux; moi, je leur soutiens que j’en vois quatre, cinq : tout dégrade à l’infini. Je n’ai pourtant pas l’œil aussi exercé qu’eux sur ces différences... Mon Dieu, que je souffre! Figurez-vous qu’un chatouillement affadissant me monte au cœur et me fait tousser, pour chasser quelques flegmes sanguinolents. L’effort de la toux sépare les lèvres de la blessure de mon menton, qui saigne et me fait grand mal. Mais que les hommes sont diaboliques! Mettre la vie d’un autre homme en mesure avec quelques ducats! car voilà tout ce que ces gens voulaient de moi. Si l’on osait dans ces occasions faire un traité de bonne foi, l’on pourrait dire aux brigands : « Vous faites un métier si dance gereux, qu’il faut bien qu’il vous profite. A cornée bien évaluez-vous le risque de la corde ou de la ee roue, dans votre commerce? Démon côté, je dois

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« évaluer celui d’un coup de poignard dans voire « rencontre. » On pourrait ainsi former un tarif suivant les temps, les lieux et les personnes. N’admirez-vous pas, mon ami, comme je me laisse aller au vague de mes idées? Je ne me donne la peine ni de les trier, ni de les soigner; cela me fatiguerait, et je ne vous écris que pour faire diversion à mes souffrances, qui sont en vérité plus grandes qu’il ne convient souvent à mon courage. Cependant je ne suis pas aussi à plaindre que vous pourriez le penser. Je suis vivant quand je devrais être mort : voilà un terrible contre-poids à la violence du mal. Si j’étais bien certain que le bonheur de penser restât au moins à qui la mort a enlevé celui de sentir, j’avoue que j’aimerais mieux être mort que de souffrir comme je fais, tant je hais la douleur. Mais imaginer que la mort peut nous tout ôter! ma foi, il n’y a pas moyen de la prendre à gré. Il faut vivre en souffrant, plutôt que de ne plus souffrir en cessant d’exister.

Lorsque les plus horribles pronostics faisaient frémir mes amis, la veille de ce fatal jugement: alors je voyais les choses différemment. Cesser d’être me paraissait préférable à ce qui me menaçait, et ma tranquillité ne se fondait que sur la certitude d’échapper à tout, en m’ouvrant cette poitrine que je vois avec tant de joie aujourd’hui sauvée aux dépens de ma boîte à portrait, de mon visage et de ma main gauche. Tout calculé, je crois que pour l’homme isolé ou sauvage le mal physique est le plus grand qui puisse l’assaillir ; mais que pour l’homme en société, le mal moral a quelque chose de plus poignant. Vous souvenezvous, lorsque vous veniez me consoler dans ce beau château1, bien plus beau que. celui du baron westphalien, car il avait triples portes et fenêtres grillées, je vous disais : « Mon ami, si la goutte « m’avait saisi au pied, je serais dans une chambre « attaché sur un fauteuil sans murmurer. Un ordre « du ministre doit valoir au moins la goutte, et la « fatalité est le premier consolateur dans tous les « maux. » Aujourd’hui je pense que s’il m’eût pris quelques-unes de ees enragées fluxions qui produisent des tumeurs sur lesquelles le bistouri seul a de l’autorité^ après avoir souffert bien longtemps, le tour du bistouri serait venu : on m’aurait crevé le menton et la joue, et je serais comme je suis, à la longue douleur près, que j’ai esquivée : il y a donc de plus grands maux que d’être mal assassiné. J’ai certes grand mal à ma main gauche ; mais voyez la différence du volé au voleur. Je souffre, mais je suis calme : au lieu que mon drôle n’a pas eu un florin de ma dépouille; je lui crois les reins diablement offensés, il a la mâchoire brisée, et on le cherche pour le rouer. Il vaut donc mieux encore être volé que voleur. Et puis, mon

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