Le For-l’É\êque
ami, comptez-vous pour rien (mais ceci je vous le dis tout bas, tout bas), comptez-vous pour rien la joie secrète d’avoir bien fait mon devoir d’homme exercé à l’attente du mal ; d’avoir recueilli le fruit du travail de toute ma vie, et d’être certain que je n’ai pas adopté un mauvais principe, en posant pour fondement de ma doctrine que c’est sur soi qu’il faut exercer sa force, et non sur les événements qui se combinent de mille manières que l’on ne peut prévoir? Réellement, à l’exception d’avoir jeté le couteau, ce qui était mal vu, je crois en celte occasion suprême avoir mis à exécution toute la théorie de force et de tranquillité dont j’ai tâché toute ma vie de m’armer contre les maux que je ne puis ni prévoir, ni prévenir. S’il y a un peu d’orgueil dans cette idée, je vous jure, mon ami, qu’il est sans enflure, et sans sotte vanité à laquelle je me vois supérieur aujourd’hui.
Mettons tout au pis. A la rigueur, je peux mourir de cet étouffement ; il peut se former quelque dépôt dans l’estomac, parce qu’il est né de quelque violente commotion dans le fort du débat. Mais suis-je donc insatiable? Quelle carrière est plus pleine que la mienne dans le mal et. dans le bien?' Si le temps se mesuré par les événements qui le remplissent, j’ai vécu deux cents ans. Je ne suis pas las de la vie; mais je puis en laisser la jouissance à d’autres sans désespoir. J’ai aimé les femmes avec passion; cette sensibilité a été la source des plus grandes délices. J’ai été forcé de vivre au milieu des hommes, cette nécessité m’a causé des maux sans nombre. Mais si l’on me demandait lequel a prévalu du bien ou du mal, je dirais sans hésiter que c’est le premier ; et certes le moment n’est pas heureux pour agiter la question de cette préférence : cependant je n’hésite pas.
Je me suis bien étudié tout le temps qu’a duré l’acte tragique du bois de Neuschtat ou Airschtadt. A l’arrivée du premier brigand, j’ai senti battre mon cœur avec force. Sitôt que j’ai eu mis le premier sapin devant moi, il m’a pris 'comme un mouvement de joie, de gaieté même, de voir la mine embarrassée de mon voleur. Au second sapin que j’ai tourné, me voyant presque dans ma route, je me suis trouvé si insolent, que, si j’avais eu une troisième main, je lui aurais montré ma bourse comme le prix de sa valeur, s’il était assez osé pour venir la chercher. En voyant accourir le second bandit, un froid subit a concentré mes forces, et je crois bien que j’ai plus pensé, dans le court espace de cet instant, qu’on ne le fait ordinairement en une demi-heure. Tout ce que j’ai senti, prévu, agité, exécuté en un quart de minute, ne se conçoit pas. Réellement les hommes n’ont pas une idée juste de leurs facultés réelles, ou bien il en naît de surnaturelles dans les instants pressants. Mais quand mon misérable pistolet a raté
sur le premier voleur, mon cœur s’est comme roulé sur lui-même pour se faire petit; il a senti d’avance le coup qu’il allait recevoir. Je crois que ce mouvement peut être justement appelé frayeur, mais c’est le seul que j’aie éprouvé; car lorsque j’ai été renversé, frappé, manqué, et que je me suis vu vivant, alors il m’a monté au cœur un feu, une force, une audace supérieure. Sur mon Dieu! je me suis vu vainqueur, et tout ce que j’ai fait delà en avant n’a plus été que l’effet d’une exaltation furieuse qui m’a tellement masqué le danger, qu’il était absolument nul pour moi. A peine ai-je senti couper ma main : mais j’étais féroce, et plus avide du sang de mon adversaire qu’il ne l’avait été de mon argent. C’était un délice pour moi de sentir que j’allais le tuer, et la fuite de son camarade a pu seule lui sauver la vie : mais la diminution du péril m’a sur-le-champ rendu à moi-même; et j’ai senti toute l’horreur de l’action que j’allais commettre, sitôt que j’ai vu que je la pouvais commettre impunément. Mais lorsque je réfléchis que mon second mouvement a été de le blesser seulement, je juge que je n’étais pas encore de sang-froid; car cette seconde idée me semble mille fois plus atroce que la première. Mon ami, l’inspiration à jamais glorieuse à mes yeux est la noble audace avec laquelle j’ai pu changer le lâche projet de tuer un homme sans défense en celui d’en faire mon prisonnier. Si j’en suis un peu vain dans ce moment-ci, je l’étais mille fois davantage dans ce moment-là. C’est dans la première joie de me trouver si supérieur au ressentiment personnel, que j’ai jeté au loin le couteau ; car j’ai infiniment regretté d’avoir blessé cet homme aux reins en coupant sa ceinture, quoique je ne l’eusse fait que par maladresse. Il entrait aussi dans tout cela je ne sais quel orgueil de l’honneur qu’allait me faire l’arrivée d’un homme outrageusement blessé, et livrant à la vindicte publique un de ses agresseurs garrotté. Ce n’est pas là ce qu’il y a de plus vraiment noble dans mon affaire ; mais il faut être de bon compte, je ne valais pas mieux que cela alors. Et je crois bien que c’est la rage' de voir ce triomphe insensé m’échapper, qui m’a fait brutalement casser la mâchoire à ce malheureux lorsque ses camarades sont accourus pour me l’arracher; car il n’y a pas le sens commun à cette action : ce n’est là qu’un jeu de la plus misérable vanité.
Tout le reste a été froid et physique. Voilà, mon ami, mon aveu entier, et le plus franc que je puisse faire. Je me confesse à vous, mon cher Gudin : donnez-moi l’absolution. Si tout ceci tournait mal, vous savez, mon ami, combien vous avez de gens à consoler : d’abord vous, car vous perdriez un homme qui vous aime bien; ensuite les femmes : pour les hommes, mon père excepté, ils 4)nt en général beaucoup de force contre ces sortes de pertes. Mais si je rattrape ma santé, écoutez donc, mon ami, je ne vous dis pas alors de brûler
cette lettre, je vous ordonne de me la remettre. On ne laisse pas traîner son examen de conscience; et vous sentez bien que si je me mets sur le ton de vomir, comme je l’ai fait ce matin, le sang caillé qui me suffoque, faute de se digérer dans mon estomac, cet horrible aliment une fois expulsé, je suis sur mes pieds. Adieu; je suis las d’écrire, et même de penser. Je vais me mettre à végéter, si je puis; cela vaut mieux pour des blessures que d’écrire, quelque vaguement qu’on laisse aller sa plume. Sachez cependant, mon ami, que je n’ai plus d’autre affaire que celle de me rétablir.
J’ai terminé à ma satisfaction tous les objets de mon voyage. Il n’y a pas à me îépondre, car j’arrêterai maintenant le moins que je pourrai. Puissé-je vous embrasser joyeusement encore une fois.
Allez voir, je vous prie, mon pauvre petit favori, car tout ceci est bien fort pour des têtes de femmes.
Allez voir aussi Julie, je vous en remercierai en arrivant. Et ma petite Doligny, allez la voir aussi. Elle m’a montré un si tendre intérêt au temps de ma grande détresse. La pauvre marquise, cela va sans dire.
Le 1 6 au soir.
Mon bon ami, tant qu’on ne trouve point de poste, et qu’il reste du papier, la lettre n’est point finie. J’ai dormi et rêvé qu’on m’assassinait : je me suis réveillé dans une crise mortelle. Mais que c’est une chose agréable que de vomir de gros et longs caillots de sang dans le Danube! Comme la sueur chaude qui mouillait mon visage glacé est apaisée! Comme je respire librement! Forcé d’essuyer mes yeux, dont l’effort a exprimé quelques larmes, comme ma vision est nette! Les montagnes les plus hérissées sont couvertes de vignes des deux côtés du fleuve. Tout ce que je vois est un tour de force en culture. La pente est si roide, qu’il a fallu tailler les montagnes en escalier, et flanquer chaque gradin d’un petit mur, pour empêcher l’éboulement des terres : c’est le travail de l’homme qui boira le vin. Mais la vigne, qui ne boira rien, si vous voyiez comme elle suce de toute sa force le suc pierreux et vitriolique des rochers presque nus sur lesquels elle s’accroche! vous diriez comme moi : chacun fait de son mieux ici. Dans ce lieu même, le fleuve est si serré qu’il bouillonne; et le flot me rappelle en petit notre passage de Boulogne à Calais, où nous fûmes si malades. Je l’étais pourtant moins qu’aujourd’hui, quoique je souffrisse davantage. Mais j’ai bonne espérance; tous ces vomissements vident le sac, et la succession d’une souffrance aiguë et d’un soulagement parfait n’est point le pire état que doive craindre un ressuscité ; il est même raisonnable de faire aller le bien pour le mal : d’ailleurs, je cours au-devant du soulagement. Encore 25 lieues d’Allemagne, c’est-à-dire 37 lieues de France, et je serai dans
un bon lit à Vienne, où je vais faire le monsieur au moins huit bons jours avant de me remettre en route. Comme j’y trouverai des médecins, j’y trouverai probablement des saignées : c’est là le premier point de leur science. Je sens bien que j’approche d’une grande capitale : la culture, la navigation, les forts, les chapelles, tout m’annonce que nous arrivons. Les hommes augmentent à vue d’œil; ils vont se presser, et enfin seront accumulés au terme de monjoyage. C’est au terme de mon éloignement que je veux dire ; car j’aurai bien 400 lieues à faire pour embrasser mes chers amis, à qui j’espère que vous ferez part des nouvelles que je vous adresse. Ne pouvant écrire à tout le monde à la fois, j’adresserai tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ce que je pourrai rédiger; et il faut bien que tout cela fasse un corps entre vos mains, car pour moi je ne recommencerai pas à celui-ci ce que j’aurai dit à celui-là. Tant que j’ai eu la tête pleine d’affaires, au diable l’instant que j’avais pour écrire; mais depuis que tout est fini,, je redeviens moi-même, et je radote volontiers.
Bonjour, cher ami : voilà mon cœur qui s’engage de nouveau; tant mieux, je vomirai. Sans cette vilaine oppression, je ne serais que blessé, au lieu que je suis malade. Il faut absolument cesser d’écrire.
Me voilà descendu à Vienne. Je souffre beaucoup, mais c’est moins un étouffement qu’une douleur aigüe : je crois que c'est bon signe. Je vais me coucher; il y a bien longtemps que cela ne m’est arrivé.