‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 781 sur 803 · AU COMTE DE VERGENNES · texte numérisé non relu

AU COMTE DE VERGENNES

15 mars 1783.

Monsieur le comte,

Avant-hier matin, dans une audience particulière que M. de Fleury voulut bien m’accorder, sur les besoins pressants que j’éprouve, il me parla des Américains, qu’il appela très-justement mes amis. Et il me dit qu’il faisait beaucoup pour eux en leur accordant le port de Bayonne en franchise. Je ne pus m’empêcher de m’élever fortement contre ce choix. Et dans la foule de raisons qui me revinrent en faveur de Lorient, Port-Louis ou Morlaix, j’en alléguai une que j’ai omise par distraction dans le mémoire que j’ai l’honneur de vous adresser : c’est que le voisinage de notre dépôt des marchandises de la Chine et des Indes empêcherait bientôt les Américains d’aller se pourvoir en Angleterre de ces objets d’une consommation qui leur est chère, et que ce moyen est un des plus doux de les attirer sur nos rives

1. Lettre d’affaires qui nous renseigne au mieux sur l’état des entreprises de Beaumarchais et de ses créances, au moment de la guerre de l’indépendance des Américains, ses plus forts, mais non ses plus exacts débiteurs. C’est une pièce justificative indispensable pour ce que nous avons dit sur tout cela dans notre Introduction.

Ed. F.

et de les y garder. Une autre raison milite encore : Bayonne vous coûtera plus que vous ne pensez à mettre en état, et Port-Louis ne vous coûtera rien.

Ce ministre obligeant m’a promis de s’occuper de mon indispensable liquidation.

Mais, lui ai-je dit, monsieur, depuis que mon mémoire est remis au roi, voilà trois mois presque écoulés. Je suis serré dans un étau : les engagements d’un négociant comme moi ne souffrent pas de remise, et mes embarras s’accumulent tous les jours.

La prise de mes deux vaisseaux me coûte plus de huit cent mille livres, et depuis la publicité de mes pertes, on a tiré sur moi, par frayeur, pour une pareille somme au moins.

Il m’est arrivé des remises d’Amérique, et les voilà malheureusement suspendues. J’ai deux vaisseaux à Nantes tout neufs, dont l’un est de douze cents tonneaux, que je destinais à la paix pour la Chine. Je suis dans l’exclusion avec tout le monde, et cette exclusion de tous m’empêche encore de vendre ces deux vaisseaux.

J’avais pour quatre mille livres de ballots sur V Aigle, destinés pour le Congrès, et l'Aigle a été pris.

L’inondation subite arrivée à Morlaix vient de submerger deux magasins où j’avais pour cent mille livres de thé. Tout est avarié aujourd’hui.

Avant-hier, à l’instant de mon paiement, l’agent de change Girard m’a emporté, par sa banqueroute frauduleuse, près de trente mille livres.

Il me faut expédier deux vaisseaux à la Chesapeach , avant la mi-mai, si je ne veux pas tout perdre en rapportant trop tard le misérable reste des tabacs de mes magasins de Virginie, dont la majeure partie a été brûlée par les Anglais, parce qu’on me retient depuis quatre ans le Fier-Rodrigue à Rochefort, où il a enfin pourri. Ce temps est le plus fâcheux de ma vie, et vous savez, monsieur le comte, que depuis trois ans j ai plus de deux cent mille livres d’arrêtés par la masse énorme des parchemins de titres que M. de Maurepas m’a ordonné de racheter partout secrètement. Je vais périr si M. de Fleury n’arrête pas promptement avec vous de me jeter 1 à-compte que je demande, comme on jette un câble à celui que le courant emporte.

Il m’a promis de vous en parler, ainsi qu au roi. J’ai toujours bien servi l’État, je le servirai encore sans récompense, je n’en veux aucune. Mais aux noms de Dieu, du roi, de la compassion et de la justice, empêchez-moi de périr et d aller enfouir honteusement à l’étranger le peu de courage et de talents que je me suis toujours efforcé de rendre utiles à mon pays, et au service de mon roi. Ce que je demande est de la plus rigoureuse équité, et je le recevrai comme une grâce.

LETTRES

Je vous présente l’hommage de celui qui n’a pas dormi depuis deux mois, mais qui n’en est pas moins avec le dévouement le plus respectueux,

Monsieur le comte,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Caron de Beaumarchais.

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