SECRÉTAIRE DE LA LOGE DE « LA FÉLICITÉ
Paris, ce 12 février 1785.
Monsieur le comte,
Vous êtes le secrétaire d’une loge dont le nom ne présente que plaisir et bonheur; et moi je suis
1. Cette lettre, en marge de laquelle Beaumarchais a écrit : « Re-
mis à M. le contrôleur général, le 18 février 1785 », est relative à l’affaire des papiers et parchemins d’archives, dont nous avons parlé dans une note du Mémoire au roi. Ed. F.
2. Demande de dons à l’un des maîtres d’une des loges maçonniques, pour « la petite Figaro » , que le Journal de Paris lui repro-
un pauvre collecteur de dons généreux, pour des infortunés qui souffrent. Tout ce que vous faites pour remplir les doux objets des amusements de votre loge est pris par elle de bonne part, et moi je reçois des injures pour avoir fait servir la petite Figaro de prétexte à la bienfaisance que je sollicite. Notre sort est bien différent, monsieur le comte l un moyen de les rapprocher serait peut-être de nous unir pour accomplir une œuvre intéressante. Les bonbons pour la petite Figaro vont tous en droite ligne à la pauvre veuve l’Ecluze , qui allaite un enfant et en nourrit un autre, et voilà ce qui la recommande auprès de moi qui depuis longtemps travaille à fonder, si je puis, un établissement public en faveur de toutes les pauvres mères qui nourrissent L
Si vous trouvez mon zèle bien vif pour le peu d’utilité qui résulte de tant de travaux fatigants, apprenez, monsieur le comte, que ce qui éprouve à Paris des contradictions désolantes a déjà un succès complet à Lyon. Je prends la liberté de vous envoyer le dernier journal de cette ville qui vient de m’être adressé; vous y verrez deuxlettres dont l’objet touchant peut échauffer les cœurs généreux que votre loge assemble, et les porte à diriger leurs bienfaits sur une pauvre nourrice, que je leur recommande, eu attendant que je puisse parvenir à fonder un revenu qui nous permette d’en secourir beaucoup.
J’ai l’honneur d’être avec respect,
Monsieur le comte,
Votre, etc.
Vous voudrez bien me renvoyer le Journal de Lyon, dont je n’ai que cet exemplaire.
A M. DE LANOIX2.
Paris, ce 15 mars 1787.
La quantité d’affaires dont je suis écrasé, monsieur, m’a empêché de répondre plus tôt à votre lettre. Les détails sur le reculement des barrières du Royaume des cinq Fermes vous parviendront avec toutes les autres décisions de l’auguste assemblée des Notables, dont elle fait partie.
Il y aurait de la légèreté, même de l’imprudence , à tout particulier d’avoir une idée làdessus, quand le gouvernement et les Notables s’en occupent.
Je passe au reste de votre lettre, et je voudrais répondre à votre .confiance par un avis un peu profitable. Mais vous me paraissez sous le charme
chait de n’avoir pas fait voir dans le Mariage, après avoir parlé d’elle dans le Barbier, et qu’il avait alors ressuscitée en pauvre jeune fille digne de la bienfaisance publique, avec prière au Journal, son ennemi, d’ouvrir pour elle une souscription 1 Ed. F.
1. Il avait, pour cela, un bureau organisé chez lui, vieille rue du
Temple, à l’hôtel de Hollande. Ed. F.
2. Lettre très-curieuse, trouvée aussi dans les papiers de Londres.
On y trouve les meilleurs conseils à un jeune industriel qui voulait quitter sa province pour Paris et la cour, et les plus intéressants détails sur la manière de vivre de Beaumarchais. Ed. F.
LETTRES
d’une foule d’illusions, dont le prisme de la capitale éblouit les yeux des jeunes gens qui s’en approchent. Quoi, monsieur, vous avez le bonheur d’être manufacturier en Lorraine, et vous voulez vous faire valet de cour? Vous êtes libre, honoré ; vous pouvez vous enrichir sans en rien devoir à personne ; et vous avez la cruelle fantaisie de traîner dans les antichambres de Versailles? Quelle fausse idée, grand Dieu! avez-vous de ce pays-là ? C’est du cuivre et du verre, que vous prenez pour de l’or et des brillants.
Sachez que la reine de France est trop entourée de talons rouges, qui dévorent, pour s’occuper jamais d’un talon noffqui ne fait que la servir ! Eh ! que demanderiez-vous qui vous manque? N’êtes-vous pas jeune, manufacturier, citoyen ?
Il en est de même chez M. le comte d’Artois. Laissez, monsieur, aux gens inutiles à tout bien la basse ambition de ramper inutilement. Faites votre état avec noblesse ; et si vous aimez les belles-lettres, amusez vos loisirs avec elles. Ne perdez pas à servir trois mois par an ; c’est bien plus du quart de la vie; car leur oisive inutilité verse du dégoût sur le travail du reste. C’est un négociant qui vous parle, et qui connaît le prix du temps; celui de la liberté, surtout.
Les grands ne font rien pour les petits. Heureux s’ils les laissent tranquilles! Non qu’ils soient méchants, malfaisants; mais ils ont trop de grands à leurs trousses, pour que les petits s’en approchent. Vous me parlez de moi, je fais de la prose et des chiffres tout le jour : le soir, des vers, de la musique. Mais ici l’accessoire ne nuit jamais au principal. Les arts libéraux, le plaisir, ne sont que mes amusements. Labo?' improbuse st en chef. Faites de même, et, sous ce double aspect, la considération vous atteindra plus tôt qu’en ayant vingt charges à Versailles.
Si vous ne changez de projet, je vous prédis un rapide amoindrissement dans vos affaires, et puis leur ruine au bout du compte. Agréez ma sévérité comme une marque d’intérêt. Je suis né sans fortune, et l’ai perdue trois fois après l’avoir acquise. Si le travail forcé ne garantit pas de ce mal , jugez ce qu’on doit craindre de l’oisiveté ! Buffon est maître de forges; Herschell , faiseur de lunettes; Montgolfier, papetier; moi, chétif littérateur, je suis négociant à Paris, armateur dans nos ports, imprimeur en Alsace, papetier en Lorraine, etc., etc., et m’honore plus de ces titres à l’estime publique qu’un courtisan n’est fier de la bienveillance du maître.
J’ai la goutte à la main, j’écris mal, je souffre même en écrivant. Tout cela gâte, et la lettre, et la phrase, et le style de cette réponse : mais elle ne m’ôte rien du courage de vous détourner d’une fausse route, et de détruire un faux projet.
Adieu, Monsieur, je vous salue. Souvenezvous de Beaumarchais.