GRAND AUMONIER DE FRANCE
Paris, 6 septembre 1787.
Monseigneur,
Parmi la foule d’infortunés que leur misère recommande à la charité chrétienne, à l’humanité bienfaisante, la femme Sénéchal m’a paru mériter la plus honorable exception. Mère de sept enfants à Falaise, et nourrice de la fille d’un pauvre employé de Paris, elle a pendant trois ans allaité la petite étrangère, sans recevoir aucun payement. Quand elle a ramené l’enfant, les parents étaient disparus; en vain-elle a cherché partout. Chacun lui disait brusquement : « Pourquoi pleurez-vous, idiote ? Mettez ça aux enfants trouvés; vous n’aurez perdu que vos mois, mais votre embarras finira. — Que j’abandonne mon enfant après l’avoir nourrie trois ans ! disait la pauvre femme en la serrant contre son sein. J’en ai sept, tous vivants. Elle sera la huitième, mon mari gagne 10 sols par jour, le ciel nous aidera peut-être. Nous ferons comme nous pourrons. » Elle l’a reportée en pleurant à pied de Paris à Falaise. Ce trait sublime de vertu m’a touché jusqu’au fond de l’âme. Pendant que je la secourais, j’ai vu les pauvres mêmes se cotiser pour elle. De cette sensibilité des pauvres, je suis remonté par une quête jusqu’à l’humanité des riches. J’ai plus fait, Monseigneur: la croyant digne du prix académique destiné à de hautes vertus 2, je l’ai recommandée partout. Mais je suis sans crédit auprès des philosophes. Permettez, Monseigneur, que je m’adresse à la religion dans un de ses augustes ministres. Puissé-je avoir quelque succès ! Les aumônes du roi, dont vous êtes dispensateur, me semblent ne pouvoir plus heureusement s’appliquer. Et j’apprends de la pauvre mère que vous les lui avez promises. Ce n’est donc pas votre charité, Monseigneur, c’est votre souvenir que j’éveille. Il ne manquera rien à ma joie, si, recevant avec bonté la gratitude religieuse de la digne femme Sénéchal, vous ne dédaignez pas la reconnaissance bien vive encore d’un pur mondain, de celui qui est,
Avec le plus profond respect ,
Monseigneur,
Votre etc.