A M. PÉRIGNON, PRÊTRE
Paris, ce 3 septembre 1789.
Je ne méprise personne, Monsieur, et respecte le malheur de tout le monde; mais je suis étonné de
1 . Cette lettre est un appel de charité pour une de ces pauvres
mères nourrices dont il s’était fait la providence. Nous la tirons de la même source. Ed. F.
2. Il veut parler du prix de vertu, que M. de Montyon venait alors
de fonder. Ed. F.
3. Lettre trouvée aussi dans les papiers de Londres, et qui cou-
LETTRES
voir que personne ne respecte le mien ; en butte aux plus atroces noirceurs, troublé par mille infortunes, ma vie est devenue déplorable. Depuis un mois que le désir patriotique de prévenir un grand désordre m’a fait faire l’immense sacrifice d’une somme de douze mille francs pour les pauvres d'un grand faubourg1, plus de cent lettres anonymes injurieuses m’ont payé de cette bonne oeuvre, et votre lettre est la 422e (je viens de les compter) qui me demande des secours.
Douze secrétaires et la lampe merveilleuse ne suffiraient pas pour répondre aux uns, repousser l’injure des autres, et faire du bien à tout le monde! Et comment vous, Monsieur, qui vous blessez de ce que je ne réponds point à un inconnu qui demande pour une inconnue , ne calculez-vous pas que, plus un homme charitable a versé de bienfaits autour de lui, moins il lui reste de moyens pour soulager des inconnus éloignés, et dont la foule est innombrable? Hélas! Monsieur, je ne puis, je ne puis !
Savez-vous que ces douze mille livres, que j’étais loin d’avoir, m’ont coûté pour les faire 14,600 ? et que si le faubourg n’eût été prêt à se révolter par misère ; si la sûreté publique ne m’eût pas emporté très-loin de mes moyens, la charité toute seule ne me l’eût pas fait faire? Savez-vous que, pendant que je vous écris avec un peu de colère, mon imprimeur attend, car c’est avec ses presses que je réponds aux scélérats ? Savez-vous qu’il y a dix-huit mois que je n’ai touché un sol de mes revenus ? Savez-vous que toutes mes maisons ont échappé dix fois au feu, et ma personne avec peine à lahart?
Si vous êtes, Monsieur , ministre des autels, je vous demande une petite place dans le Memento de la messe pour un pauvre persécuté. Il y a eu deux hommes qui seraient bien étonnés s’ils revenaient au monde ( c'est Louis XIV et Jésus-Christ ), de voir comme on traite aujourd’hui les deux grands despotismes dont ils avaient couvert la terre. Mais il s’en élève un troisième qui est celui du brigandage : celui-là est le pire de tous. Priez Dieu qu’il nous en délivre, et qui que vous soyez, Monsieur, recevez avec indulgence l’humeur d’un honnête homme poussé à bout sous toutes les formes. Un autre à ma place jetterait le manche après la coignée, mais je le garde pour me défendre contre les brigands qui m’attaquent, et les quatre sols qui me restent pour payer ceux qui m’aideront à en obtenir justice.
Je suis avec respect, Monsieur,
Votre très-humble et très-obéissant
Signé Caron de Beaumarchais.
tient les plus navrants détails sur la situation que, dès les premiers mois, cette Révolution, dont il avait été un des artisans, avait déjà faite à Beaumarchais. Ed. F.
1. On a vu, dans Y Introduction, qu'il donna en effet cette somme pour les pauvres du faubourg Saint- Antoine. Ed. F.