LE MEUNIER ET LES DEUX ANES
Deux ânes ensemble servaient Dans le moulin d’un seigneur d’importance : Depuis longtemps ils y vivaient Dans la meilleure intelligence,
Portant, reportant, tour à tour,
Et le froment et la farine,
De la ferme au moulin et du moulin au four.
Ce n’était pas, je m’imagine,
Sans un droit de commission,
Sans happer à la dérobée,
Chemin faisant, une goulée Tantôt de grain, tantôt de son.
1. Cette fable n’a jamais été recueillie dans les Œuvres de Beaumarchais, mais n’est pas inédite. Elle parut dans la Correspondance secrète du 9 janvier 1775, p. 166-167. Nous la donnons d’après une copie un peu différente qui se trouve au Théâtre-Français. La Correspondance secrète en explique ainsi le sujet : « Lorsque le feu roi détruisit le Parlement de Paris, les procureurs donnèirent leur démission, à 1 exception d’une vingtaine qui ne crurent pas qu’il y eût de l’honneur à mourir de faim. Lorsque Louis XVI a rappelé ce meme Parlement, les anciens procureurs n’ont pas voulu servir avec ceux qui étaient restés. Sur ce, grand débat au barreau : force mémoires et requêtes présentés de part et d’autre. Libelles, épigrammes, chansons, tout a été mis en œuvre pour mettre le droit de son côté; les deux parties viennent d’être mises hors de cour et de procès dans la fable suivante de M. de Beaumarchais. » Ed. F.
Or il advint que le diable fit naître,
Entre le meunier et son maître1,
De disputer quelques légers sujets,
Indifférents à nos baudets,
Qui du moins le leur devaient être.
Le maître du moulin, de crier, de gronder,
De tempêter, de clabauder!
Le meunier s’en pique, il le boude,
Et le quitte. Adieu le moulin.
Quiconque y voudra moudre, y moud£.
Un autre homme aussitôt prit sa place, et mit fin A la querelle. Éloignons-nous d’ici,
Dit l’un des deux baudets à son ancien confrère ; Suivons le sort de maître Pierre :
II part; allons-nous-en aussi.
— Nous en aller! Eh! pourquoi donc? dit l’autre. A son destin le nôtre est-il lié?
— Oui, pour sa gloire et pour la nôtre,
Nous lui devons ce signe d’amitié,
Et d’attachement, et d’estime.
Par ce trait d’héroïsme, et de vertu sublime, Montrons à l’univers que nous avons du cœur,
Et qu’il est des ânes d’honneur.
Ainsi dit l’âne fier. Son modeste confrère Se mit à rire à ces nobles propos :
Croyez-moi, lui dit-il, restons dans notre sphère, Les ânes ne sont faits pour être des héros ;
Porter du blé est notre unique affaire;
Qu’il soit moulu par maître Pierre,
Qu’il le soit par maître Martin,
Ainsi que le voudra le maître du moulin,
La chose doit nous être égale :
Le ciel entre eux et nous a mis trop d’intervalle Pour nous mêler à leur destin.
N’oublions pas ce que nous sommes,
Et ne nous mêlons point des disputes des hommes : Adieu; je vais porter mon grain.
L’autre alla dans le bois voisin,
Et s’y mit jour et nuit à braire,
En se plaignant de son humble confrère,
Qui ne cessait de faire bonne chère,
Tandis que lui, le plus fier des ânons,
Était réduit à des chardons.
Un mois s’écoule, et le seigneur rappelle L’ancien meunier, homme de probité,
Et dont il connaissait le zèle.
Alors, l’âne orgueilleux (chez qui la vanité Va-t-elle se loger!) s’en revient au plus vite.
Et s’apprête à chasser du gîte Son compagnon, humble dans son état.
Il ne veut plus, en âne délicat,
Porter des sacs en même compagnie;
Il rue, il frappe, il mord : Sors de mon écurie, Lâche qui n’as montré, disait-il en fureur,
Pour maître Pierre aucune noble ardeur!
Végète bassement dans ton ignominie Et la langueur d'un stupide repos.