APOLOGUE
Quel vertige, enfants, vous entraîne A courir ainsi le buisson,
A déchirer toute la laine Dont le tondeur fait sa moisson?
Disait la brebis attendrie Aux agnelets de la saison.
— Nous détestons la tyrannie,
Et déchirons notre toison Pour éviter l’ignominie D’enrichir un maître inhumain Qui nous dépouille de sa main.
Maman, dans l’ordre de nature,
Lui devons-nous notre tonture?
Quel droit aurait-il d’avoir tort?
— Mes enfants, il est le plus fort.
C’est le premier des droits ; on l’ignore à votre âge. —Ah! dit un agnelet, bondissant de courage: Laissez, laissez venir les cornes de Robin :
Il vous délivrera de ce joug tyrannique,
Comme Hancok, Adam et Franklin En ont délivré l’Amérique.
— Mon fils, dit la brebis, tel s’y veut engager,
Qui trop souvent en est victime;
Et la révolte est un grand crime,
A moins de pouvoir tout changer.
De deux maux évitons au moins le plus funeste: Livrons-nous aux ciseaux, crainte du coutelas.
Si l’on nous tue, enfants, on nous tondra de reste. Si l’on nous tond, peut-être on ne nous tuera pas.
1. Beaumarchais aimait ce genre, dont il a dit, d’après La Fon-
taine, dans sa préface du Mariage de Figaro : « La fable est une comédie légère, et toute comédie est un long apologue. » Ed. F.