‹ Œuvres compleÌ€tes de Beaumarchais.: Nouv. éd., augmentée de quatre pieÌ€ces de théatre et documents divers inédits, avec une introductionChapitre 796 sur 803 · AU CHEVALIER DE CONTI · texte numérisé non relu

AU CHEVALIER DE CONTI

A la Thébaïde de la Canardière, ce 27 septembre 1787.

Tout galant homme, ami, veut fêter son confrère Selon les goûts qui leur sont chers.

Que Chamfort eut reçu Voltaire,

Il eut pour lui trié ses meilleurs vers :

Et si Gluck parcourait la terre,

Des Grétry, des La Borde il aurait des concerts. Chez Bomar le naturaliste Si le grand Buffon survenait,

Des trésors de son cabinet Notre Bomar lui confirait la liste.

Quant à moi, cher Conti, tu m’as trop bien traité.

A peine je t’embrasse au séjour enchanté;

Instruit que mon âme affligée Gémit de ne voir nulle part L’humanité dignement soulagée,

Tu m’as conduit, mais comme par hasard,

Vers la touchante infirmerie,

Qu’à deux cents pas de son palais,

Un prince cher à la patrie 2,

Pour ses vassaux, pour ses valets,

Agrandit, soutient, vivifie.

Ah ! j’ai béni son cœur et sa philosophie.

D’un visage encor altéré,

Bon serviteur, après tu m’as montré Comment, d’un affreux incendie,

La flamme ardente a dévoré De son palais une partie.

Mon cher ami, pourquoi n’est-il pas assuré?

Puis tu m’as dit comment, dans ce jour si funeste, Un grand secours inespéré Survint, et préserva le reste De ce château si révéré.

C’est ainsi qu’un excellent prince,

D’excellents vassaux entouré,

A su qu’il est, dans la province,

Généralement adoré.

Heureux d’en avoir eu la preuve !

Ami, je ne conseille pas A tous nos seigneurs d’ici-bas De compter sur pareille épreuve.

Puis, tu m’as fait voir ses jardins,

Ce parc d’étonnante structure,

Où l’art, malgré tous ses dédains,

N’a pu que servir la nature,

Et ce hameau vanté dont l’humble orgueil Est d’opposer l’heureuse négligence Aux grands efforts: comme il repose l’œil!

L’aspect de la magnificence Du doux plaisir est si souvent l’écueil!

La grandeur a tant d’exigence!...

Après Saint-Cloud, j’aime à revoir AuteuiL

1. Ces vers coururent en nombreuses copies au moment où ils furent faits, comme on le voit dans les Mémoires secrets , t. xxxvi, p. 334-335; mais ils ne restèrent pas moins inédits. En. F*

| 2. Le prince de Condé, dont le chevalier de Conti était le capi-

taine des chasses.

MELANGES EN PROSE ET EN VERS

Et Chantilly ne gâte point Nanteuil.

Affamés par la promenade,

Un gibier délicat et fin,

Chez toi, sans apprêts, sans parade,

Est arrosé d’excellent vin.

L’ami Préville y sert de Bigarade.

Il ne manquait à ton festin,

Pour être en tous points délectable,

Que d’y voir entre nous mon Eugénie à table. Puis, rappelant un souvenir badin,

Tu m’as offert la gentille passade;

Au jeu d’amour? Hélas! bon Dieu, nenni!

Pour moi, grison presque maussade,

Le bonheur de plaire est fini.

Mais, s’il est flambé pour notre âge,

Il nous reste encor, Dieu merci !

Quelque peu de libertinage Pour les plaisirs qu’on goûte ici.

Du giboyeur c’était la revirade Que tu m’offrais, mettant un fusil dans les mains De ton vieux et bon camarade.

Car tu m’as vu sur les nobles gradins,

Séant au Louvre, en ce royal domaine,

Grave Minos, de sa varenne,

Consacrer d’ennuyeux matins A juger les pâles lapins,

Et les maraudeurs de la plaine.

Enfin, à ton zèle obligeant Je dois le plaisir si plaisant D’avoir, après trente ans de chasse,

Pauvre tireur et mal visant,

Sous mon salpêtre qui menace,

Yu tomber le premier faisand.

Adieu, Conti, je te rends grâce :

Tu connais mon projet; mets-toi donc sur la trace D’un modeste manoir pour ton ami vieilli; Seulement six balcons de face.

Là, Conti, toujours accueilli Sur le refrain d’une fanfare,

Viendra chez moi chanter Tarare.

Car, si Jean-Jacque enorgueilli Du cynisme, de la besace,

Et d’un succès que rien n’efface,

Non loin d’ici, sous un pailli,

Pour mourir a marqué sa place;

Content d’avoir gaîment cueilli Quelques fleurs au pied du Parnasse,

Avant de voir Dieu face à face,

Moi, ie veux vivre à Chantilli.

Be.

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