LE BARBIER FANTOME
Il y a quelques jours, monsieur, qu’étant dans mon lit, occupé de rêveries dont il est inutile de vous entretenir, j’entendis ouvrir la porte de mon appartement, et je vis entrer un inconnu qui portait une grande figure blanche, un air embarrassé et des souliers poudreux, enfin une de ces mines de mauvais augure qu’on n’aime nullement à voir. Il m’appela familièrement par mon nom, et me dit de me lever promptement. Je pris ma robe de chambre en tremblant et sans prévoir quels pouvaient être ses desseins. Il s’approcha de moi et m’obligea par ses gestes pressants à me mettre sur un siège auprès de ma fenêtre. Dès que je fus assis, je sentis qu’il me saisissait brusquement par le cou, et il me le serrait fortement avec une espèce de hausse-col. Un instant après, il me couvrit la joue avec sa main gauche d’une boule capable de me briser les dents. Une sueur abondante se répandit sur tout mon visage; je sentis les gouttes en tomber de tous côtés. Cet accident me saisit au point que j’en perdis la respiration, et j’étais tout couvert d’écume sans pouvoir proférer une seule parole. L’inconnu m’avait défendu avec menaces de parler ou de crier. Au bout de quelques instants, je le vis se saisir d’une arme blanche dont la lame était très-reluisante, et il me la porta sur la gorge, en sorte que je n’étais qu’à un demidoigt de la mort. Je sentis couler mon sang, et en bon chrétien je recommandai tout bas mon âme à Dieu. Ma frayeur fit apparemment impression sur ce mortel flegmatique ; il prit de l’eau et du vinaigre dont il m’arrosa le visage. La cuisson que je sentis me fit ouvrir les yeux ; alors mon homme me saisit par les cheveux, et il me lia. Je le vis ensuite s’emparer d’une autre arme dont je crus qu’il voulait me brûler la cervelle : mais le feu ne fit que m’effleurer les oreilles. Il m’avait empaqueté les mains sous une espèce de linceul, pour que je ne pusse pas les remuer. Voyant que je respirais encore, il m’arracha bien des cheveux, et parut vouloir m’ensevelir dans un tourbillon de poussière. J’avais déjà fermé la paupière : mais, pour consommer son ouvrage, il prit de nouvelles armes qui lui restaient encore et qu’il tira de sa poche : c’était le ciseau de la parque avec lequel il essaya, maisen vain, decouperlefildemesjours. J’étaistout tremblant et immobile d’effroi comme un homme
1 . Facétie humouristique bien souvent reproduite sans qu on sût qu’elle est de Beaumarchais. La Correspondance secrète du 8 mai 1781 la lui attribue; mais nous n'avons voulu y croire qu’après en avoir vu chez un de nos amis une copie autographe signée. Ed. F.
MÉLANGES EN PROSE ET EN VERS
qui n’attend que sa dernière heure. Mon bourreau aperçut ma bourse qui était sur ma commode,, il s’en saisit, et me reprit au collet et par les cheveux. A ce dernier trait, j’ouvris les yeux pour la seconde fois, je m’armai de courage, je m’emparai brusquement d’un couteau que je trouvai sous ma main. Cet acte de vigueur fit disparaître mon aventurier.
Je m’essuyai le visage devant un miroir ; et lorsque je fus de sang-froid, je m’aperçus que ma barbe était faite, et que mes cheveux étaient frisés, poudrés et accommodés. Je reconnus alors de quoi il était question : l’illusion que je m’étais faite avait été occasionnée par un nouveau garçon perruquier que son maître m’avait envoyé. Je fus très-satisfait d’en être quitte pour la peur, et je partis en riant pour aller à la campagne.