‹ Œuvres comples de P.-J. BangerChapitre 165 sur 172 · KT I>K0(:KS · texte numérisé non relu

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» qu'il a jugé comme vous, Monseigneur, que les » autres ne s'aventuraient pas assez. Oui, un cer- » tain orgueil personnel m'a exalté en lisant votre » écrit si éloquent, si substantiel, j'avais pensé une » partie de tout ce que vous démontrez si bien, et )' j'en atteste une lettre écrite en Auvergne, sur des » renseignements qui me furent demandés, à l'épo- » que où vous donnâtes votre démission à la cham- » bre. Je défendais le parti que vous veniez de » prendre auprès d'une personne assez influente sur )) la jeunesse de ce pays. Je crois que j'ajoutais à » mes raisonnettes , que vous seriez plus utile de- » hors que dans la chambre. J'avais bien raison ; » vous le prouvez.

)) A des époques comme la nôtre, des hommes » comme vous. Monseigneur, doivent se tenir loin » des meneurs, pour guider ceux qui marchent et » censurer ceux qui font semblant de marcher, ou » qui ne marchent que pour reculer. Avec quel cou- » rage et quel talent vous vous acquittez d'une si » belle mission ! Ceux qui ne sont pas encore com- » plétement stupidifiés, ou entièrement corrompus, » ne pourront s'empêcher de reconnaître la justesse » et la force du tableau que vous faites de notre » malheureuse position : il n'est pas possible qu'ils » nient les fautes que vous signalez si énergique- » ment ; il doit leur arriver , pour beaucoup de » points, ce qui m'arrive à moi-même pour l'accu- » sation portée contre le ministère Villèle. Hier ma- » tin encore, je la croyais la chose la plus belle du

» monde : vous m'avez ouvert les yeux , IMonsei- » gneur, et je sens maintenant que cette question de » personnes ne pouvait qu'entraver l'application des » principes dont elle avait l'air d'être le but.

» Après avoir lu cet excellent livre, il me reste » une crainte, c'est que la ligue des torpilles n'en » amortisse les ellets bienfaisants; mais, Dieu merci! » vous avez le génie avec lequel on fait tète à tous » les adversaires. Heureux homme, d'avoir con- » serve tant d'énergie et de voir son talent croître » avec l'âge! Ah! Monseigneur, je crois en vérité » que c'est une grâce d'état. J'ai toujours observé » que les gens d'église conservaient leur verdeur » plus longtemps que d'autres ; cela m'a souvent fait » regretter de n'avoir pas endossé leur robe. Je vous » assure que j'aurais été un fort bon prêtre. Je suis » beaucoup plus croyant qu'on ne le suppose; et je )) crois nécessaire de vous l'aflirmer, pour que vous » rougissiez moins de me voir chanter vos louanges. » On ne me traiterait pas d'anti-chrétien, si on ne )) faisait du christianisme un moyen politique, comme » je ne serais peut-être pas anti-bourbonien, si au » droit divin, qui peut au moins faire des héros, on » ne substituait, chez nous, le prestige royal, qui » n'est propre qu'à faire une nation de laquais. Vous » voyez, Monseigneur, que je ne suis pas aussi dé- » raisonnable que le disent nos gens de la fusion.

» IMais c'est assez vous ennuyer de mon bavar- » dage. Je dois seulement ajouter que ce n'est point » pour établir une corresj)ondance avec vous (jue je

» VOUS écris cette lettre. Je juge trop bien votre po- » sition et les ol)ligations que votre caractère vous » impose pour avoir eu cette pensée, qui serait » trop téméraire. J'ai une mission à remplir toute » dillérentc de la vôtre, un chansonnier doit aller » de l'avant; il a beau connaître les convenances, il » en est une foule au-dessus desquelles il doit se » mettre pour servir la cause qu'il a embrassée. » Enfant perdu, il faut qu'il se résigne à être quel- » quefois enfant abandonné. Aussi doit-il voir, sans » humeur, ceux qui le connaissent le mieux ne pas » lui rendre toujours ses coups de chapeau; s'il » tombe, il doit s'attendre même que plus d'un ami » lui jettera la pierre. Seulement il ne lui est pas » défendu de se venger; ah! que je vous plains, » jMonseigneur ! c'est un plaisir que vous ne pouvez » prendre! Toutefois, si vous aviez neuf mois à pas- » ser en prison, vous vous en donneriez peut-être » la joie. Si vous saviez combien il vient ici de mau- » vaises pensées ! On n'a pas toujours pour s'en dis- » traire des ouvrages comme les vôtres, de ces ou- » vrages si pleins, si forts, si rapides qu'ils vous » occupent encore bien longtemps après les avoir lus, » et qu'on en parle sans cesse, comme La Fontaine » parlait de Baruch. Ah! que je voudrais colporter » celui-ci dans toute la France! Malheureusement on » y a mis bon ordre. Au moins on ne peut m'em- » pêcher d'en parler ni d'en témoigner ma recon- » naissance à son illustre auteur; c'est une consola- » tion que j'ai voulu me donner, et, à ce titre,

» Monseigneur, vous voudrez bien me pardonner la » liberté que j'ai prise de vous écrire aussi fami- » lièrement une lettre aussi longue.

» N'en croyez pas moins au profond respect avec » lequel j'ai l'honneur d'être,

» Monseigneur,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur. » Béranger.

» Prifion de la Force. 1 i mar? 1829. »

Vous l'avez lu : Prison de la Foire! Cette lettre, datée du fond de cet abîme, est une page admirable, un admirable échantillon de la prose de Déranger. La bonté, la grâce, le sang-froid, l'ironie, le bon sens, n'ont jamais parlé un plus aimable langage. — Déranger est en prison quand il écrit cette lettre, et c'est à peine si le lecteur s'en aperçoit, tant l'allure de cette belle page est aisée, libre et dégagée de toute entrave. Heureusement que ses amis, les amis de sa gloire, ont publié tout un volume : Procès faits aux Chansons de M. P.-J. de Béranger. — Ce tome judiciaire, publié comme une réponse aux iniquités de la censure, n'a pas même obtenu les bon-

ncurs d'un souvenir clans les chansons du poëte. La rancune ne convient guère à cet homme heureux, qui chante l'amitié et les amours ; le fiel du cœur gâterait la gaieté animée et piquante de ces couplets populaires; en vain le pouvoir royal a-t-il livré le chansonnier à toutes les violences du réquisitoire de M. de Marchangy, cet homme malheureux réservé à une mort si prompte, à une célébrité si triste — le poëte, une fois hors de prison, que disons-nous? — au fond même de sa prison , ne veut pas se souvenir de ces violences : et à cette heure où chacun de nous se souvient encore des vives réclamations de Vaccusé quand il se vit ainsi livré, pieds et poings liés, aux violences d'un accusateur qui ne voulait pas de réplique, Béranger est le seul qui ait tout oublié*.

* « Ainsi j'ai été froissé par la saisie de mon ouvrage, par ma » destitution, par les harangues du ministère public, par la sévé- » rite de la cour qui a décidé, contre moi, ce que les jurés n'a- » vaient osé résoudre ! Au désavantage d'avoir eu à répondre tout de » suite , et sans préparation , à une accusation élaborée avec soin , » écrite avec recherche et longtemps méditée, s'est joint le désa- » grément, plus grand encore, de voir les déclamations dont j'avais » été l'objet longuement reproduites, répandues avec profusion, et, » sans le contre-poids, plus que jamais nécessaire, des justifications » qui devaient en paralyser l'effet.

» Voilà ce qui s'est passé, à la face de tout le monde! voilà ce » qu'ont remarqué tous les lecteurs de journaux, les curieux de » toutes les classes, les hommes de tous les partis, et cela dans le « moment même où le ministère propose une loi pour le renouvel- » lement de la censure pendant cinq ans, et où il en propose une » autre pour rendre les journalistes responsables de toute infidélité » quils commettraient dans le compte-rendu des audiences des tri- )) bunaux.

» La censure prorogée! c'est-à-dire l'injustice, la partialité, la II. V.)

Nous obéirons, nous aussi, à cet exemple de modération qui est un ordre pour nous; quand la victoire est gagnée, quand la chanson triomphe sur toute la ligne, quand les cendres de l'Empereur sont rapportées de Sainte - Hélène jusque sous le dôme solennel des Invalides, Déranger ne veut pas que l'on parle davantage des procès qu'il a subis, nous n'en parlerons pas plus longtemps. D'ailleurs, le temps est si loin de nous, où c'était un crime d'avoir éciit cette touchante élégie : Les Deux Sœurs de charité ; cette chanson charmante : Les Chantres de paroisse; cette vivante satire : Les Capucins; ce poëme digne des poëmes les plus hardis de l'antiquité : Le Bon Dieu! (( Apostropher Dieu lui-même, » s'écriait, en ce temps-là, M. l'avocat général, « apostropher le bon » Dieu , cet être éternel que les élans de la prière » et les transports de l'admiration et de la recon-

» naissance avaient seuls osé atteindre! Apos-

)) tropher le bon Dieu ! » Pauvre monsieur de Mar-

» calomnie rendues plus faciles, perpétuées dans des mains qui en » usent avec autant de scandale et d'effronterie! Le silence, un '> silence de mort placé à côté de l'arbitraire, parce qu'en effet » l'arbitraire ne peut aller avec le droit de se plaindre et la possibi- » lité d'appeler l'opinion à son aide! La responsabilité des jour- » naux ! comme s'il pouvait y avoir responsabilité, là où il n'y a pas » liberté , là où le journaliste n'est pas maître de rendre l'impres- » sion qu'il a reçue, et où le récit de ce qu'il a vu est corrigé, » tronqué, mutilé par un censeur qui n'a rien vu, rien écouté, rien » entendu, et qui veut toutefois qu'on raconte les choses, non comme » elles se sont réellement passées, mais comme il voudrait qu'elles » se fussent passées en effet ! »

(Ce morceau est extrait de la préface que M. Dupin mit en tête des Procès faits aux Chansons, etc.)

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changy ! 11 n'avait donc jamais lu la plus admirable tragédie de l'antiquité, le Prométhée d'Eschyle, Prométhée adressant ses terribles apostrophes au roi toutpuissant des hommes et des dieux?

On trouvait aussi, en ce temps-là, que celait un crime de chanter : le Vieux Drapeau , les trois couleurs d'Iéna, de Wagram et d'Austerlitz ; cela s'appelait, juste ciel! pervertir r esprit militaire : « Cette chanson » du Vieux Drapeau, messieurs, ne peut être chantée ») que dans un attroupement de conjurés ! )>

Que disait donc, en l'an de grâce 1519, Claude de Seyssel? « Les François ont toujours eu licence » et liberté de parler, à leur volonté, de toutes sortes » de gens et même de leurs princes, non pas après » leur mort tant seulement , mais encore de leur vi- » vaut et en leur présence ! » C'est que nous étions moins avancés en 1819 qu'en 1519.

L'empereur Napoléon avait été plus sage, il ne s'était pas reconnu dans le Roi d'Yvetot.

Mais quoi ! tous ces réquisitoires ont passé ! Que disons- nous? Saint-Acheul est tombé dans l'abîme qui venait d'engloutir, à jamais, cette antique maison de Bourbon, qui s'est défendue si mal, en se

défendant par ces violences La chanson qu'ils

voulaient écraser est plus vivace que jamais :

Suivez-moi , C'est la loi , Suivez-moi , de par le Roi 1

El Ton ril des persécutions passées, el l'on salue

de nouveau ces odes chantées, dans lesquelles se déploie, ironique et piquante, la libei^té française, et l'on se moque du censeur qui, avant de se mettre en colère au nom de la morale publique, aurait dû lire la satire Ménippée et nos vieilles chansons d'autrefois.

3Iais quand on veut proscrire, c'est si facile :

Pris pour un aigle, un coq vous fait meltre en prison,

comme disait M. Dupaty.

Donc, une fois pour toutes, laissons là ces tristes souvenirs. Les défenseurs de notre poëte, ]\OI. Dupin, Barthe, Ber ville, ont répondu victorieusement, et le premier jour, à ces violences déplorables. Revenons à des temps meilleurs, et pour compléter, autant que nous le pouvons faire, la notice biographique du tome I", qu'on nous permette de recueillir, çà et là , quelques vers , quelques lettres de Béranger qui sont entre nos mains.

En effet, quelle lettre plus charmante que cette lettre adressée par ce jeune homme qui était réservé à tant de popularité et à tant de gloire, à M. de Fontanes, ce grand-maître tout-puissant de l'université de France, M. de Fontanes, qui ne se doutait guère quel était ce très-humble et très-obéissant serviteur

« IMONSIEUR,

» Mon nom vous est inconnu ; la circonstance qui » aurait pu lui donner une place dans votre mémoire )) est trop éloignée pour que vous puissiez vous le » rappeler. Je crains môme de retracer inutilement » à votre souvenir cette circonstance qui seule me » donne l'espoir de vous inspirer quelque intérêt.

» Il y a quatre ans que M. Lucien Bonaparte, mon » protecteur, vous lut, Monsieur, deux poëmes : » l'un, le Rétablissement du culte, et l'autre le Dé- » luge. Selon ce qu'il m'a dit, ces ouvrages, quoique » chargés de fautes, obtinrent votre éloge. Apparem- » ment que quelques-uns de ces traits que parfois le » hasard fait rencontrer à la médiocrité vous por- » tèrent à l'indulgence envers une muse novice. J'ai » su, Monsieur, que votre suffrage, ainsi que celui » de M. Arnault, qui depuis m'honore de son ami- » tié, contribua dans le temps à me faire obtenir la » protection de M. Lucien. La pension qu'il m'a ac- » cordée, des bienfaits particuliers et les lettres ai- » mables et flatteuses qu'il daigne m'adresser me » donnent la certitude qu'il n'a pas cessé de s'inté- » resser à moi. Malheureusement j'ai des charges » qu'il n'est pas obligé de connaître, et l'état de » gène dans lequel je vis me fait hasarder de vous » faire la demande, Monsieur, de (juel(|ue emploi

» dans l'Université : non dans le corps enseignant, » je n'ai reçu aucune éducation et c'est contre toute » raison que je cultive les muses, mais dans l'ad- » rainistration de ce vaste établissement à la tête )^ duquel vous êtes si dignement placé.

» Dans ce moment sans doute. Monsieur, un » grand nombre de personnes de mérite s'adressent » à vous pour le môme objet, aussi n'est-ce pas une » injustice que je sollicite; mais lorsque vous aurez » pourvu ceux qui ont des droits réels à votre bien- » veillance, j'espère, Monsieur, que vous voudrez » bien songer à moi dont le plus grand regret, si )) mon espoir était trompé, serait d'avoir perdu l'oc- » casion de connaître plus particulièrement l'un de » nos poètes les plus distingués.

» Je suis. Monsieur, avec le plus profond respect,

)) Votre très-humble serviteur,

» P.-J. DE BÉRANGEU.

» p. s. — M. Arnault doit avoir la bonté de vous » confirmer les détails que j'ai l'honneur de vous » donner *.

» Rue du Port-Mahon, n" 12. »

* C'est M. Arnault lui-même qui avait conseillé à Déranger (.récrire cette lettre.

A vingt ans de distance, quand sa gloire a dépassé toutes SCS espérances, quand il est devenu le poëte nationol — en plein repos, en pleine retraite, heureux de peu, content de rien, le poëte, un jour qu'il avait touiné vers l'Italie un de ces regards de pitié et de respect que les nobles âmes ne sauraient refuser à cette Rome maîtresse des nations, écrivait à M. Joseph Bernard, dcj)ulé du Var, la belle lettre (pie voici :

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